‹ Histoire de l'origine, des progrès et de la décadence des diverses factions qui ont agité laChapitre 14 sur 16 · TOM. II. X · texte numérisé non relu

TOM. II. X

voulu renoncer à une erreur qui- pendant la

révolution lui fit commettre fautes sur fauter,

et attira tant de malheurs sur la France;

\ c'est à dire, de se considérer toujours comme

j faisant à lui seul le peuple français, et de se

\ figurer être en possession de donner le ton

/ à l'opinion de la France, comme il le lui donne

pour les modes frivoles.

Quoi qu'il en soit le trouble, l'agitation, Tincertitude, et la mésintelligence entre les factieux croissaient chaque jour. Il était bien facile de reconnaitre que ces aveugles jeunes gens étaient sans relâche aiguillonés par d'ha* biles agens, mais que vraiment ils n'avaient point de chefs avoués, ni accrédités près d'eux. Journellement il arrivait des troupes. Le jardin des Thuileries ressemblait à un bivouac d'armée ; c'était là que la plupart des régimens stationnaient, et il n'en était que très peu de logés dans les cazernes. Le 12 Ven- ' démiaire les électeurs, comme je l'ai déjà dit, essayèrent de s'assembler dans la salle dtt théâtre français. Ils s'y réunirent deux cents. La plupart étaient armés ; mais la plupart aussi n'ignoraient pas que beaucoup de sec*

tions desaprouvaient cette manière illicite de Rassembler, sans que le gouvernement en fïlt prévenu. En effet la Convention rendit à Tinstant un décret d'urgence qu'elle fit proclamer dans le jour sur la place même du théâtre français. Il enjoignait aux électeurs de se séparer sur le champ* sous peine de désobéissance, jusqu'à ce qu'on eût indiqué le jour et le lieu où ils se réuniraient. Ceux qui appartenaient aux sections opposées à cette réunion illégale se retirèrent. Leur abscenèe empêcha la nomination du bureau, et Ton ne put s'occuper de la vérification des pouvoirs* Le soir à neuf heures, la salle était vide.

Cette obéissance que la Convention obtint sans avoir recours à la forcé , armée, lui donna f la mesure de la puissance qu'elle conservait encore sur l'opinion publique. Il n'en fut pas de même le soir. Elle avait ordonné le desarmement de la section le Pelletier. Une, colonne marcha sur cette section. Il s'établit des pourparlers entre le général qui la commandait et les jeunes gens. Ils étaient au nombre de mille à peu près. Ils déclarèrent

qu'ils se défendraient si l'on usait de violence,

mais ils promirent de se séparer et de se retirer si les troupes n'agissaient pas, et ils tinrent parole. La Convention blâma l'indulgence du général. On assure même que par un décret il fut déclaré traitre à la patrie. Je n'ai pas eu connaissance de ce décret. Mais dans tout état de cause, le mécontentement de la Convention était déraisonnable. Ce général au contraire fendit un grand service à la patrie en empêchant l'effusion du sang.

Comment prévoir l'issue que pouvait avoir un combat nocturne dans une ville immense où toutes les passions étaient en fermentation.

S'il fut à mon avis blâmable en quelque chose, c'était de n'avoir pas étendu sa négociation plus loin ; c'était de n'avoir pas profité de ce premier simptome de déférence pour les ordres de la Convention, pour éclairer sur les dangers dont ils étaient menacés ceux de ces jeunes gens dont la voix avait quelque prépondérance sur leurs camarades, et les amener par le langage de là raison, par le tableau de leur propre intérêt, par le sentiment même de la patrie qu'aucun homme ne parvient jamais à étouffer, lès amener, disje, à une sou-

mission entière. Ce général était de leur caste ; presque toujours aux armées, il ne se rattachait en rien aux opérations de la Convention. Ils n'avaient donc aucun motif de s'en défier, et il est possible que ses efforts eussent été . récompensés par le succès ; alors la fameuse journée du lendemain n'aurait pas coûté un deuil de plus à l'humanité ; au lieu qu'en coupant ainsi sèchement la négociation entamée, il en résulta un grand mal. Les jeunes gens considérèrent comme un triomphe la facilité avec la quelle on avait souscrit, à leur retraite. Ajoutant une chimère de plus aux chimères dont ils se berçaient depuis longtemps, ils se figurèrent que le militaire s'était refusé à agir contre eux ; ils en conclurent qu'ils n'avaient plus rien à redouter, et rêvant à la fois la victoire et l'abandon de la Convention Nationale, ils ajoutèrent à leur inexpérience de la guerre cette confiance présomptueuse, simptome ordinaire d'une défaite prochaine.

Il n'appartiendrait qu'à Milton de peindre l'épouvantable cahos de leur assemblée du lendemain. Ce que les passions exaltées

peuvent inspirer de plus extravagant, ce que l'excès de la vanité, de l'orgueil et de la jactance peut inventer de plus déraisonnable, tout fut épuisé dans cette orageuse matinée.

Attaquer était le refrain detous les orateurs ; attaquer ét^it le mot constament couvert des plus vifs applaudissemens. Mais attaquer! avec

; quoi, sous les ordres de qui, et de quel coté?

; Quant à la Convention elle ne parlait pas d'attaque, mais elle était prête à la recevoir. Barras était nommé commandant de la force

, armée ; toutes les issues étaient garnies d'ar- ; tillerie ; tous les régimens en bataille dans le

/jardin et la cour des Thuileries. Plusieurs

/ sections étaient venues se rallier à la Conven-

I tion. Un plus grand nombre, formées sur leur territoire, n'annonçaient d'autre intention que de veiller à la sûreté de leur quartier* Le faubourg St. Antoine se prononça pour la

* Convention. Il avait depuis longtemps signalé la jeunesse de Fréron par le titre de Muscadins. La journée du trois Prairial lui était présente encore ; et il ne se sentait pas disposé à s'armer en faveur de ceux que le parti qu'ils suivaient alors avait envoyés pour

le désarmer. Le délire de ces jeunes gens ne pouvait se dissiper que par un éclat ; et il eut lieu.

Dans l'aprés midi, un imprudent, disons mieux, un ennemi de la France, lâche un coup de fusil par la fenêtre d'un restaurateur voisin des Thuileries. Etait il chargé de donner le signal du carnage ? qu'importe ? il est donné. On court aux armes. Une co* lonne des révoltés débouche par la rue de '^ l'Echelle ; une décharge à mitraille la reçoit pour ainsi dire à bout portant, y répand la confusion, et la force à la retraite. Il en est de même au passage des Feuillans. Les jeunes gens se rallient dans l'église de St. Rock, enfoncent les portes, et se présentent au combat sur le haut d'un perron de vingt marches d'élévation. La rue St. Honoré, peu large en cet endroit, les sépare seulement de leurs adversaires, formés en colonne serrée dans la petite rue de la Convention. La mitraille et la mousqueterie n'ont que la peine de choisir pour écraser des hommes que rien ne couvre.

Us se rompent bientôt. La cavalerie gravit au galop les degrés du peristile, les poursuit

dans le temple, et là le sabre achève leur dispersion. Du coté de la rivière un nouvelle attaque se dispose, mais une batterie placée sur le quai de la galerie et à l'entrée du pont royal a dans peu de minutes balayé les foibles bataillons qui se rassemblent sur le quai de Voltaire. A la chute du jour le combat était cessé, et les coups de canon que Ton entendait encore n'étaient plus qu'un vain simulachre pour entretenir la terreur parmi les fuyars.

Cette dernière victoire, qu'il était donné à la Convention Nationale de remporter sur les ennemis de la république, ne fut funeste , qu'au parti rebelle. Il y perdit beaucoup de ) monde. La troupe de ligne n'eut qu'un très petit nombre de blessés, * Mais ce furent des français qui combattirent contre des français, et quoique la fortune se fut rangée du plus juste coté la patrie n'aura jamais que des larmes à donner à ce jour. Le fardeau de la défaite, tomba presque en entier sur cette malheureuse jeunesse, que des hommes d'une perversité profonde entraînèrent dans l'abime avec une perfidie sans exemple. Est-il en effet sur la terre un crime plus odieux que

d'abuser des plus nobles sentimens pour entraîner ide malheureux enians sans expérience dans le piège le plus épouvantable, de réveiller dans de jeunes cœurs tout ce que les plus tendres affections ont de plus sacré pour les armer contre leur patrie, de ne les entretenir des infortunes de leurs pères que pour irriter leurs ressentimens, d'attendre que les boureaux de tout ce qui leur fut cher ayent expié leurs forfaits sur l'échafaud pour donner une fausse direction à leur vengeance, et de leur persuader qu'ils ne sont que généreux quand ils cèdent aux fureurs que Ton soufle dans leur ame, et qu'ils doivent par honneur outrager à la fois le ciel, l'humanité, la nature et la patrie. Et une misérable chanson, enfantée par les furies, le réveil du peuple, donna naissance à tant de rage! Vous la chantâtes aussi, véritables amis de la liberté, vous dont l'ame républicaine et fiére bénissait le ciel de la chute des sombres triumvirs, des féroces decemvirs ! Vous etiés.loin de penser que vous proferiés le chant de mort de tant denmilliers de français égorgés dans le midi, que vous chantiés l'appel au plus honteux eselavage et

que tous répétiez l'hymne prophétique de la sanglante catastrophe du 13 Vendémiaire.

Très peu de sections prirent part à cette désastreuse journée. Toutes étaient sous les armes; mais presque toutes dès huit heures du soir étaient rentrées dans leurs quartiers. La nuit fut tranquile; tous les postes importais étaient occuppés. La salle de la section le Pelletier fut fermée ; les factieux sans chef et sans point de ralliement se dispersèrent. Qui le croirait ? Une vingtaine de ces jeunes gens vaincus, se rendirent dans une guinguette située à l'autre extrémité de Paris, connue sous le nom de la rappée, et célèbre par l'excellence du poisson que Ton y mange.

Là, ils se firent servir un souper splendide, oublièrent bientôt les fatigues du jour, consacrèrent la nuit à Bacchus et aux muses, chantèrent leur défaite dans vingt couplets enfants de la gaieté, et par les calembourgs et par les épigrames se vengèrent de cette Convention qu'ils n'avaient pu vaincre par les armes: et voila le français. Cette anecdote est vraie ; deux d'entre eux tinrent incognito

chez moi à sept heures du matin me demander du thé et des nouvelles.

Cette nuit fut singulière. Il y eut peu de maisons où l'inquiétude ne tînt les habitans éveillés. Les voisins se réunissaient chez un voisin quelconque. Qu'arrivait-il ? Le danger, quand il commence à s'éloigner, établit une sorte de familiarité. Quelques fruits, quelques bagatelles étaient offerts à la société réunie par l'effroi. La cérémonie disparaissait: chacun apportait son tribut aux légers rafraîchissemens, présentés par 'la politesse de l'hôte que Ton s'était choisi. L'on se mettait à table , les femmes étaient de la partie, une lueur de gaieté revenait; et s'il eût été donné à quelque observateur de pouvoir comme Asmodée enlever les toits des maisons pour en connaître l'intérieur, il eût pu croire aux scènes qui s'y passaient que cette nuit succédait à un jour de fête.

Le lendemain, dès six heures du matin, Paris offrit le spectacle le plus bizare.

Toutes les classes étaient répandues dans les rues. Les petits maîtres, les plus jolies femmes dans le deshabillé le plus élégant, les mar-

chands, les bourgeois en redingote ou en robe de chambre, le peuple ouvrier en habit de travail, venaient examiner le champ de bataille. Un boulet avait échancré une colonne du Théâtre de la République, un autre avait emporté la corniche d'une boutique au coin de la rue du Coq en face du café de la Barrière des sergens, plusieurs coups de canon avaient offencé les façades des hôtels du quai de Voltaire, le portail de l'église de St. Roch était criblé de balles : tous ces stigmates de la fureur de la guerre attiraient les regards curieux de la multitude. On les examinait, on les comptait, on se les montrait. Je dirai plus ; on riait en remarquant les effets singuliers que quelques uns des coups avaient fait sur la pierre ou sur les marbres. Les sentinelles étaient en assez grand nombre dans différens points, surtout aux environs des Thuileries. Ils étaient aussi l'objet de la curiosité publique. La foule se formait en cercle autour d'eux. On les regardait en silence. Si elles se promenaient, elle s'ouvrait pour leur laisser le passage libre ; si elles s'arrêtaient, et que par hasard le soldat vint à se reposer sur son.

arme, le cercle en fuyant devenait immense.

On eût dit que le peuple, non encore revenu de Feffroi de la veille, prenait pour un coup de canon le bruit que faisait la crosse du fusil en touchant sur le pavé. Ce jour qui partout ailleurs eut été un jour de deuil, n'était pour Fhabitant de Paris qu'un jour de promenade, il venait jouir d'un spectacle dont il n'avait pas d'idée. Le 14 Vendémiaire on parla du 15 Vendémiaire. Le 15 on n'en parla plus. Le 16 on l'avait oublié. Tel est ce peuple.

Jamais victoire de la Convention n'eut de suites moins sanglantes. Elle nomma des commissions pour juger les coupables, mais elle tint les barrières ouvertes pour leur laisser la liberté de fuir. On traina en longueur le jugement des maladroits qui se laissèrent arrêter, et personne ne porta sa tête sur l'échafaud. Elle ne se montra sévère que pour quelques uns de ses membres, accusés d'avoir favorisé la réaction dans le midi ; Saladin et Rovére, descendant de la famille de Jules de la Rovére, Jules 11. Aubry et Lomond. Elle ordonna la destitution de tous les forictionaires publics qui n'avaient pas dénoncé les massacres de la

réaction* Elle décréta l'exclusion de la nomination aux fonctions publiques de tous les parens d'émigrés, et de tous les hommes coupables d'avoir signé des arrêtés Liberticides dans les assemblées primaires et électorales ; ordonna la suppression de la peine de mort à dater de la paix générale, et prononça une amnistie universelle pour tous les délits révolutionaires, excepté le vol et l'assasinat.

Ainsi se termina cette Convention Nationale, monument éternel de grandeur et de faiblesse, à jamais condamnée à occupper tant dé feuillets dans l'histoire des crimes, à jamais appellée à remplir tant de pages dans les annales de l'héroïsme. En trois ans elle dépassa tout ce qu'en dix siècles Rome exécuta d'auguste, et souvent en un jour elle égala tout ce que Carthage commit d'atrocités pendant la longue période de sa punique splendeur. Inexplicable dans son étonnante versatilité, elle parcourait ep un clin d'oeil l'im* mense échelle des passions, et passait comme l'éclair dû dernier degré de la bassesse au premier échelon de la sublimité* Aujourd'hui plus lâche que Thersite, on la surprenait aux

pieds d'une commune insolente et perverse; demain Jupiter tonnant, les éclats de sa foudre faisaient pâlir l'Europe. Inconséquente dan* son délire justicier, elle eut des échafauts pour Louis XVI. et n'en trouva pas pour Marat, D'un geste elle créait les armées, d'un mot commandait la victoire, d'un pas atteignait ses ennemis ; et tout à coup courbait sa tête sans vigueur sous la hache de Robespierre.

Mutilant les monumens des arts avec la barbarie des Huns et»des Vandales, et les reproduisant dans ses fêtes avec le luxe et Fatticisme d' Athènes* et d'Eleusis ; s'exagérant les bienfaits de l'avenir, pour dissiper sans remords les trésors du présent ; ne connaissant; d'autre politique que la force ; ne recevant de conseils que de l'enthousiasme ; dbutant de la fidélité partout où l'exaltation n'était pas ; tantôt laissant tomber le sceptre avec l'insouciance d'un enfant, tantôt le resaisissant avec la furie du lion dans l'imprudente main qui l'avait osé relevé* ; inépuisable dans ses ressources, mais pusillanime dans leur choix ; imposante dans ses revers; inflexible dans su «toïcité; vénérable dans son, désintéressement;

sublime dans le danger; timide, incertaine, irrésolue après la victoire ; et jamais plus grande, plus redoutable, plus souveraine qu'à l'instant même où on la croyait perdue ; telle fut cette Convention qui ne sauva la liberté qu'en déployant toutes les tyrannies.

Elle commit une faute irréparable. Elle voulut constituer la France, tandis qu'il ne lui fallait qu'améliorer, perfectioner la constitution que la France avait reçue. En brisant l'ouvrage de l'Assemblée Constituante, elle se mit imprudemment à sa place, sans songer que sous cette assemblée il existait encore un pouvoir executif, qui l'empêchait d'être distraite de son travail ; et que en s'occuppant de celui qu'elle s'imposait, elle allait se trouver chargée d'un double fardeau. Elle abolit la Toyauté, au lieu de l'approprier aux lumières du siècle ; elle fonda la république sans l'avoir préparée par les habitudes et les vertus du peuple. Elle commença ce régime par la dictature, sans se rappeler que la dictature n'en est que l'extrême conséquence. Elle. apperçut trop tard que cette dictature ne peut-être exercée par une assemblée de sept cents personnes.

Elle crut y parer par la plus extraordinaire des conceptions humaines ; elle créa le gouvernement ré volutionaire ; mais en asseyant ainsi la liberté sur un piédestal d'airain, elle ouvrit la porte à toutes les factions, et les factions amenèrent tous les crimes.

Ultra révolution et contre révolution, sont sinonimes. Elle ne le crut pas. Tous les trônes, s'armèrent pour écarter Tune et pour protéger l'autre. Ainsi l'approbation que la Convention donnait aux principes ultra révolutionaires la calomniait auprès des rois, et l'application que les factieux en faisaient à la France calomniait la liberté auprès des peuples. Le premier de ces deux maux pouvait se réparer par la victoire ; mais le second était irréparable. Par cette faute, elle doubla ses ennemis. Elle eut à combattre deux contre-révolutions, au ' lieu d'une.

Armé du sceptre de ce gouvernement, lç comité de salut public enfanta des prodiges.

En .peu de semaines il eut douze cent millt* hommes dans les camps ; des forges, des fonderies, des atteliers d'armes furent établis sur cent points différens. Toutes les cloches, fur-

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