‹ Histoire de l'origine, des progrès et de la décadence des diverses factions qui ont agité laChapitre 4 sur 16 · TOM. II · texte numérisé non relu

TOM. II

ce

voulez vous que je juçe Louis?- Puis-je oublier que c'est dans cette enceinte* qu'il est venu demander un azile J Je respecterai toujours en lui le droit des suppliants." Un autre député, dont malheureusement le nom m'est échappé, s'exprima ainsi : Avez vous le droit de punir deux fois? Si Louis est innocent, ce serait deux fois vous rendre criminels. S'il est coupable, l'état ou vous l'avez réduit n'est il pas un supplice suffisant ? Vains efforts. On passa enfin à l'appel nominal pour savoir si le peuple serait consulté. La question fut ainsi présentée ; le jugement de Louis sera-t-il soumis à la sanction du peuple ? Cet appel nominal ne fut qu'un combat prolongé. Les reproches, les personnalités, les injures, les menaces, ne cessèrent pas un instant ; et si quelque étonnement dut frapper les hommes capables de quelque réflexion, présens à ces séances, ce dut être sans doute que le sang ne souillât pas les mains de ces hommes que l'excès de la rage entraînait au delà de toutes mesures. Enfin après douze mortelles heures, cet $ppel se termina ; deux cent quatre vingt voix se déclarèrent pour la

sanction du peuple et quatre cent vingt quatre, la rejetèrent.

Ce fut le seize de Janvier que la condamnation de Louis fut prononcée. Cette fois l'appel nominal dura tout le jour et toute la nuit. Le nombre des votans était de sept cent vingt un. Les Jacobins redoublèrent de précautions, pour empêcher que leur proye ne leur échappât. Tous les assasins du deux Septembre furent convoqués officiellement, et placés en permanence aux portes de la salle de la Convention. Les députés, pour entrer, étaient obligés de passer entre deux hayes de ces brigands, armés de sabres, de poignards, de pistolets. Les Jacobins avaient fait imprimer pendant la nuit la liste des députés qui avaient défendu l'appel au peuple, et l'avaient distribuée à leurs auxiliaires; et lorsque ces députés passaient, ils leur disaient : Sa mort ou la tienne. Au reste quelque fût le parti au quel ils appartinsent, les traits de leur figure décelaient le trouble de leur ame. Harassés de fatigue, flétris par les veilles, déjà tourmentés par les remords, flagellés par la

terreur dont ils étaient poursuivis, on .eût dit

autant de spectres s' agitant sous la main des euménides. Cette séance mémorable fut un jour d'agonie et de supplice pour le plus grand nombre. Ils attendaient avec impatience et terreur tout à la fois, le moment où ils seraient appelles à la tribune. Ils brûlaient d'être délivrés du tourment d'une semblable attente, et envisageaient avec un égal effrgi le quart d'heure fatal ou ils seraient forcés de prononcer leur opinion. Ils étaient comme ces malheureux, qu'un accident réduit à supporter une opération douloureuse, dont le succès incertain peut accélérer ou leur mort, ou leur guérison ; et qui voudraient tout à la fois la différer et la presser. Ce supplice se prolongea pour quelques uns plus de vingt quatre heures. Presque tous motivèrent leur opinion dans des discours plus ou moins étendus, circonstance qui rendit cette séance d'une longueur extraordinaire. On s'attendait en général qu'aucun membre de la Gironde ne se prononcerait contre Louis ; et ce ne fut pas sapa étonnement que l'on vit Vergniaux se détacher de son parti, et voter la mort. Un moment remarquable fut celui ou Philippe d'Orléans

fat appelé à la tribune. Il y monta avec sérénité. Dès qu'on Favait entendu nommer, le silence le plus profond s'était établi dans l'Assemblée. Les tribunes se turent. Le crime même devint attentif. D'Orléans sans pâlir, sans se troubler, sans balancer, se prononça pour la mort. L'horreur fut universelle ; il eut la honte de l'inspirer à tous les partis. Il fut hué, même par les massacreurs de Septembre. C'est le seul homme qui ait pu se vanter d'un semblable triomphe.

L'un des discours le plus remarquable par sa perversité, fut celui que prononça Robespierre. Il est évident qu'il l'avait médité de longue main, et composé à tète reposée. Il levait appris, et le répéta de mémoire pour faire croire qu'il l'improvisait. Dès les premières phrases, il écarta avec une perfidie remarquable le véritable point de la question.

Evitant avec soin de développer les motifs qui le partaient à condamner Louis XVI. et considérant cet événement, comme s'il eût été consommé depuis long-temps, il fit le tableau le plus brillant de la prospérité future de la république, et du degré de gloire où

parvient un empire régi par la puissance démocratique. Plusieurs députés ne firent précéder leur vote que par quelques mots insignifians, véritables lieux communs, et fastidieuses répétions des noms, des épithètes de tyran, de despote, de Capet, à la mode dans ce temps.

Quelques autres se contentèrent de prononcer simplement le mot : Mort; affectant de le- proférer d'une voix forte, pour faire présumer qu'ils étaient exempts de toute crainte. L'on eût pu distinguer les plus lâches, par le mordant de l'organe.

J'ai dit que le nombre des votans était de sept cent vingt un. Par conséquent la majorité absolue était de trois cent soixante et un. Trois cents soixante six députés votèrent pour la mort, sans aucune condition. Deux cent vingt six votèrent pour la détention, et le. bannissement à la paix; et cent vingt neuf,en se prononçant pour la mort, votèrent pour un sursis, avec différentes conditions. . Vergniaux, qui présidait, déclara au nom de la Convention Nationale que la peine qu'elle prononçait contre Louis Capet, était la peine de Mort. Ainsi une majorité de cinq voix décida

du sort de Louis XVI. A cette époque les loix criminelles en France exigeaient pour la condamnation du plus grand des criminels, les deux tiers des voix ; et Ton se contenta de la moitié, plus cinq, pour condamner un innocent.

Après le jugement, les défenseurs de Louis se présentèrent à la barre. Ils déclarèrent que le roi en apellait au peuple français. Maisherbes voulut prendre la parole, mais les sanglots étouffèrent la voix de ce respectable vieillard ; sa douleur n'était plus celle d'un sujet; elle était plus auguste; c'était celle d'un ami. J'avais, dit-il, à.vous présenter quelques observations sur la manière dont les voix doivent être comptées ; mais mon trouble ....

mes larmes .... que vous dirai-je? Je ne le puis dans ce moment. Eh quoi ? .Me refuserez-vous vingt quatre heures pour rassembler mes forces, mes idées? A l'instant un sursis est demandé; la Gironde le réclame, elle est vivement appuyée ; un rayon d'espérance luit encore ; hélas c'est la dernière flamme de la lampe ; elle renait un moment, elle brille, elle expire.

Robespierre parle. Pourquoi ? Pour réclamer Y humanité / Que faites- vous ? S'écriat-il, voulez-vous prolonger l'agonie d'un malheureux? Sa mort suffit aux vrais républicains, et c'est vous qui voulez ajouter à son supplice en retardant l'heure où il doit satisfaire à la vengeance publique. Mais votre perfidie est sensible; vous espérez par là le sauver; vous voulez l'arracher à la Convention qui vient de le condamner, et au peuple qui l'attend. Je veux bien pardonner aux défenseurs de Louis leurs observations, à Malsherbes ses larmes ; mais qui vous pardonnera jamais votre astucieuse hypochrisie ?

Robespierre pardonnant à Malsherbes !

Malgré les efforts de ce le nom de

•Cromwel s'est présenté sous ma plume : je l'efface ; je deshonorerais Cromwel. Malgré les efforts de Robespierre, l'appel nominal pour le sursis eut lieu. C'était une belle occasion pour ceux que la crainte des assasins avait fait voter contre leur conscience : ils ne surent pas en profitter ; le sursis fut rejeté à la ma* jorité de trois cents quatre vingt voix, contre trois cents dix.

Pendant les deux jours de délai que cette dernière tentative apporta entre la condamnation prononcée et son exécution, Louis fut abandonné à lui même. Il vit ses défenseurs pendant quelques instans, et Malsherbes quelqnes heures. Ce digne vieillard s'exagérait à lui même ses espérances sur le sursis, Louis ne les partageait pas ; il connoissait mieux les hommes qui le poursuivaient, Malsherbes et lui se séparèrent. En se quittant ils se promirent de se revoir ; ils ne se revirent plus, sur la terre du moins.

Louis resta seul pendant deux jours. Il fut sans impatience, mais il fut triste. Quand par hasard il entendait quelque bruit sur les escaliers, ses yeux se tournaient vers la porte. Il répéta plusieurs fois, Malsherbes ne revient point*

Enfin les portes s'ouvrent avec fracas. C'était son arrêt qu'on lui apportait. Qu'elle funeste mission pour le ministre de la justice. Son cœur était brisé. Toute la France le plaignit; c'était la plus grande marque d'estime qu'on put lui donner. Aujourd'hui elle est entière encore. Pendant la lecture, Louis conserva sa*

tranquillité. Quand il entendit qu'on l'accusait d'avoir conspiré contre le peuple, il repoussa avec modération cette imposture. Au mot mort ses yeux se tournèrent vers le ciel ; ce fut le regard de la cohfiance, la sérénité reparut sur son front. Son teint se ramine, il n'appartient déjà plus à terre.

On lui permit de voir sa famille. Quel moment! J'ai dit ailleurs qu'elle ignorait tout. Elle lut son malheur sur le front de celui qu'elle adorait. Quel rafinement de cruauté ; jeter un père que l'on va conduire à la mort au milieu des plus chers objets de sa tendresse, charger ses larmes de les instruire de leur séparation éternelle ; et se faire un jeu de ménager à des enfans, à une épouse, à une sœur une surprise semblable ! La commune de Paris mit au nombre de ses délassemens cette scène cruellfe ; elle voulut en être témoin. Pendant ces funestes adieux, plusieurs de ses membres vinrent jouir de ce spectacle ; ils se relayèrent derrière une porte vitrée.

Typpo Saïb avait un tigre parfaitement imité. Ce tigre tenait, renversée sous ses pieds, une figure d'homme expirant» Il paraissait en-

enfoncer ses griffes et ses dents sanglantes dans la gorge et le cœur du malheureux. Cette machine, animée par une méchanique intérieure, rendait avec une épouvantable vérité, non seulement les mouvemens particuliers aux deu* figures, mais encore les rugissemens du féroce animal, et les cris douloureux de sa victime, La vue de cet automate était au nombre des plus amusantes récréations de Typpo Saïb. Les membres de la Commune de Paris étaient plus recherchés dans leurs plaisirs, un automate ne leur eût pas suffi. Pour s'ourire aux tourments, il leur en fallait la réalité. Louis XVI. entra. Il serra ses enfans contre son cœur ; il appella sur eux les bénédictions du ciel ; il voulut leur parler, il ne put que les embrasser. La Reine évanouie; Madame Elisabeth le front contre terre, implorant la justice du ciel ; les enfans pressarft de leurs têtes in-r nocentes les mains tremblantes de Fauteur de leurs jours ; les impassibles geôliers promenant leurs regards glacés sur ce groupe désolé, voila le tableau. Adieu, adieu pour jamais ! Louis s'arrache de leurs bras, il s'échappe. Maintenant que lui importait la mort?

Il en avait épuisé toutes les angoisses. Il trouva en rentrant Mr. Edgeworth ; c'était un éclésiastique Irlandais qu'il avait demandé. Sa vue le consola. Iniquité des hommes, souvenir des grandeurs, amertume des chagrins, tout s'effaça, tout disparut. L'éternité était commencée pour lui. La nuit vint, il se coucha* Mr. Edgeworth et le fidelle Cléry veillèrent auprès de lui. Il dormit d'un sommeil profond et paisible. Le bruit des tambours le réveilla; ils apellaient le peuple au spectacle de se* derniers moments. Il s'habilla tranquillement ; il entendit la messe et communia ; il entretint ensuite Cléry pendant quelques minutes, le remercia de son attachement, lui prescrivit la oonduite qu'il devait tenir pour échapper aux dangers où l'exposait sa fidélité, lui remit un cachet pour le Dauphin, un anneau pour la Reine : il m'eut été doux, lui dit-il, de les leur donner moi même ; mais je veux leur éviter une séparation pénible et pour eux .... et pour moi ! Adieu Cléry, que ma mémoire vous soit chère ; priez pour moi.

Quelques momens après les portes s'ouvrirent. Santerre parut. Le roi s'adresaant

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 6l

à Jacques Roux, le pria de remettre à la Reine une lettre qu'il lui présenta; il se reprit; à mon épouse, dit-il. Je viens, lui répondit cet homme, pour vous cpnduire à l'échafaud, et non pour autre chose. Ce Jacques Roux était un prêtre. Le roi se retournant sans lui répondre dit à Santerre partons.

Il monta dans une voiture verte ; c'était celle du maire de Paris. Il prit la droite, Mr. Edgeworth était assis â ses cotés, trois autres personnes étaient dans la voiture, un membre de la commune, et deux officiers de gendarmerie armés de sabres et de pistolets ; ils avaient ordre de lui brûler la cervelle, au moindre mouvement populaire ; il est douteux qu'ils eussent obéi. La voiture était précédée par quatre pièces de canon; quatre autres pièces la suivaient; quarante pièces d'artillerie étaient disposées dans la place de la concorde; elles étaient chargées à mitraille. La voiture gagna les boulevards par la rue du temple, et les suivit jusqu' à la rue de la concorde, par où elle entra sur la place qui porta long-temps ce même nom. Dans cet espace de plus d'une lieue, une double haye de gardes

nationales bordait les rues par où la voiture passa. Un morne silence régnait partout ; de loin en loin quelques brigands salariés proféraient quelques imprécations. Personne aux fenêtres. Par ordre de la commune il avait été défendu sous peine de mort d'y paraitre.

Pendant tout le chemin le roi ne détourna pas les yenx d'un livre qu'il tenait à la main, et ne cessa de prier. Mr. Edgeworth de temps en temps lui adressait quelques paroles. Santerre à cheval marchoit à la portière. La voiture s'arrêta à peu de distance de Téchafaud ; il était onze heures ; le membre de la commune descendit le premier, un des gendarmes après ; Mr. Edgeworth descendit et présenta la main à Louis XVI. que suivit le second gendarme.

Le roi portait un habit violet ; il était en deuil de l'empereur Léopold: Il s'avança d'un pas ferme aux pieds de l'éehpfaud. Quand on égorge l'innocence ou calomnie sans scrupule la grandeur d'ame ; des hommes ont prétendu qu'en allant au suplice il croyait que le peuple le délivrerait; et que voyant qu'aucun mouvement ne s'était prononcé, sa fermeté l'avait abandonné •en arrivant sur la place. C'est un mensonge ;

il n'eut l'air, ni de braver la mort, ni de la cfraindre. Il allait mettre le pied sur la • première marche, quand Mr. Edgeworth lui adressa ces paroles remarquables, Fils de St. Louis, montez au ciel. Il arrivait au haut de l'échafaud; le bruit d'une voiture fait détourner la tête à la foule; qui traverse la place dans un moment semblable? Philippe Egalité dans son cabriolet. Il gagne le pont de la concorde. Un murmure sourd marqua son passage, Louis XVI. dut le voir, il avait la face tournée vers les champs élisées. Il voulut parler : Français, dit-il, je meurs innocent; ces mots furent les seuls entendus ; sa voix n'était point altérée. Au signal de Santerre cent cinquante tambours firent un roulement. Louis XVI. s'agenouille, il est frappé, il n'est plus.

Ainsi périt ce roi, le plus digne des hommes, le plus faible des monarques. Charles I. eut des qualités plus brillantes, Louis XVI. des qualités plus solides ; mais les fautes de Stuart furent des fautes royales, et celles de Louis des fautes bourgeoises. Successeur de Louis XIV.

il eut fait le bonheur de la France ; successeur, de Louis XV* il la perdit. Il voulut le bien

Constamment, et ne le fit jamais. Son plus grand ennemi fut son caractère indécis; ta raison était droite, son jugement sain, et ja* mais il n f eut la force de prendre conseil de lui-même ; il choisissait bien ses amis, et mal ses ministres. Etranger à la guerre, renfermé dans Versailles, rien n'exerça son audace ; nul roi n'eut plus besoin d'être gouverné, et nul ne craignit davantage de l'être; de là cette fluctuation constante dans le choix des hommes qu'il appelait à ses conseils, et cette inconstance dans les systèmes d'administration que chaque ministre nouveau apportait avec lui, et que son successeur tenait à gloire de renverser pour faire triompher le sien. Le penchant aux voluptés, cette grande tache de Louis XV. avait empêché le trône de s'écrouler. Fleury, Belleisle, Choiseuil, dominateurs par caractère, substituèrent une volonté ferme à l'indolence du monarque; ils soutinrent l'état moins par patriotisme que par amour de la renommée ; ils n'aspiraient qu'au titre de grands ministres. Maupeou plus pervers, plus machiaveliste surtout, avait oublié la liberté publique pour accroitre l'autorité royale î

et le premier soin de Louis XVL fut de briser l'puvrage de ce chancelier; grande faute comme roi. Il était à l'abri du reproche ; ce n'était pas sous son régne que le coup avait été porté ; il se remit en tutelle ; il se donna des maitres, sans se donner des défenseurs. Sa déplorable confiance dans les prêtres accéléra sa perte. Estimable par la sévérité de ses mœurs, il la montra trop à découvert ; il ne se souvint pas qu'il régnait sur une cour dé*-

pravée, et donna dans le ridicule d'un contraste trop- frappant ; ce qui sied bien: à ub Montausier sied mal à un monarque. Quand l'exemple part du trône, il faut qu'il persuade, et non pas qu'il commande. Cette malheureuse confiance dans les prêtres fut un grand malheur; religieux par sentiment il ne sut pas séparer la religion des préjugés de religion ; et dans son opinion la qualité d'homme d'état fut toujours subordonnée à celle de dévot. Il eut préféré pour ministre le père la Chaise au Cardinal de Richelieu. Il eut encore le tort de n'être pas assez roi dans sa famille ; il eut pour elle la faiblesse d'un père, et n'eut jamais aur elle l'autorité d'un maître. Avec les sujets il

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