TOM. II. H
Cependant il s'éleva un obstacle . auquel on ne s'attendait pas. Le peuple des faubourgs, et notament celui du faubourg saint Marceau, tant de fois dérangé de ses travaux pour des insurrections sans profit pour lui, demanda ce que lui rapporterait celle ci. Cette question fut embarrassante. Où trouver des fonds pour salarier cinquante mille hommes au moins peut être que Ton espérait mettre en mouvement pour rien? Un extravagant, plus fou qu'Erostrate, tira le parti d'embarras. Cet homme se répandit dans le faubourg, et annonça dans toutes les sections que l'on assurait au peuple pour le jour de l'insurrection le pillage du Palais Royal. Cette promesse, faite par un homme sans aveu comme sans mission, et qui parlait à l'insçp des chefs de la faction, ne laissa par de séduire le peuple, et d'en imposer à sa crédulité. Ce vaste magazin, ou tant de bijous, tant d'orfèvrerie, tant de jouaillerie de toute espèce, tant de vaissellç d'or ou d'argent, sont amoncelés ; ce bazar ou tous les diamants, les rubis, les perles de l'Orient sont étalés avec profusion, ou les étoffes les plus somptueuses étonnent les regards par la finesse
de leurs tissus et la richesse de leurs broderies, était un appâtf bien digne de tenter le peuple pauvre, à qui la folie se permettait de le présenter. Quoiqu'il en soit, l'extravagance de cette promesse pensa être la cause du plus grand des malheurs. Plusieurs personnes ont pensé, et quelques • historiens ont écrit, que la promesse du pillage du Palais Royal fut faite par la commune de Paris en corps au peuple du faubourg Saint Marceau ; elle était bien capable sans doute d'une semblable atrocité ; mais je rapporte le fait, tel qu'il parvint à ma connoissance dans le temps.
Le bruit de cette promesse se répandit dans Paris, et arriva bientôt aux habitans du Palais Royal/ Il est rare que les opinions politiques prévalent sur l'intérêt personnel. Quand tous ces riches marchands furent instruits que Ton voulait piller leurs trésors, il ne songèrent plus s'ils étaient républicains, royalistes, ou jacobins ; ils songèrent à se défendre. La construction du Palais Royal permettait d'espérer quelque succèà dans une semblable détermination ; il est possible d'en fermer toutes les issues, et de le mettre ainsi, pour quelques
heures du moins, à l'abri d'un coup de main.
Le commandant de la section de la Butte des moulins, où se trouve le Palais Royal, était un homme de tête. Il se nommait Raffet. Il fit toutes ses dispositions pour soutenir et repousser l'attaque. Le 31 Mai à la pointe du jour le tocsin est sonné, et la générale est battue. Leà insurgés se mettent en marche.
Ils se divisent en deux colonnes. L'une, beaucoup plus considérable que l'autre, et c'est celle à qui le pillage est promis, débouche par la rue Saint honoré. L'autre beaucoup plus faible est mise en réserve, pour accompagner la commune à la Convention, quand la séance sera ouverte. Cependant la colonne de la rue Saint Honoré en approchant du Palais • Royal trouve les bataillons de la Butte des moulins, précédés de leurs canons, et qui lui barent le passage. On s'attendait à piller et non pas à combattre ; ce qui est bien différent. Entre les citoyens d'une même ville, qui ne sont pas nés pour la guerre, il est toujours un médiateur puissant, sur le quel on ne compte jamais assez; ce médiateur c'est la peur. Dans le cours de la révolution elle a garanti Paris de
bien des malheurs. Cette fois elle le sauva encore de la guerre civile. Du moment que ces hommes virent que ceux qu'ils prétendaient piller se disposaient à se défendre, ils ne virent plus en eux que des frères, des amis, d'excélens républicains. La paix fut faite dans un instant : et ces mêmes hommes sortis de leurs maisons, animés par l'espoir du pillage, prirent sur le champ pour mot de raliement, point de pillage, point de guerre civile. Tel est le peuple. La colonne qui marchait sur la Convention, n'eut pas ce jour là un succès beaucoup plus brillant. On a peu d'idée de l'insolence de la pétition de la commune.
Elle demandait ouvertement la proscription et la tête des députés de la Gironde. Quelques ihembres de la Convention déployèrent dans ce moment critique et dans les deux jours su i vans une fierté vraiment romaine, une énergie dont on ne retrouverait l'exemple que dans les beaux temps de l'antiquité. Ces hommes dont le nom mérited'être conservé furent Lanjuinais, Vergniaux, Pontécoulant, Barbaroux, et? quelques autres. Malheureusement il était trop tard pour la Convention de
secouer Findigne joug sous le quel elle s'était laissée abattre, et elle ne sentit la vérité de cet esclavage, dont la Gironde avait si souvent essayé de la faire rougir, que lorsqu'il ne fut plus temps de le briser. Dans la crise ou elle se trouvait, elle fut obligée d'employer des subterfuges ; et un orateur toujours habile dans les moroens difficiles à présenter des moyens termes, la tira encore d'embarras cette fois. Evitant avec adresse de parler des députés de la Gironde, et feignant un apparent enthousiasme pour les insurgés, il proppsa de décréter sur le champ la suppression de la commission des douze; qu'il serait accordé une gratification de quarante sous à tous les hommes des faubourgs qui avaient pris part à l'insurrection ; et qu'enfin la Convention déclarerait que toutes les sections de Paris avaient bien mérité de la patrie. La majeure partie de l'Assemblée apperçut ce faux fuyant. Envain la communie voulut faire entendre que ce n'était pas là tout ce quelle demandait; envain fut elle soutenue par quelques uns des membres les, plus emportés de la/Mbntagne; elle se vit abandonnée par le peuple qu'elle
avait soulevé, et qui satisfait des quarante sous qu'on hii accordait, de Fhommage que Ton rendait aux sections, et de la suppression du comité des douze, que dans son ignorance il confondait avec la Gironde, applaudissait au décret que Ton venait de rendre, et fraternisait avec les membres qui l'avaient sollicité.
Cette première journée fut donc malheureuse pour les chefs du parti. Un massacre manqué, un pillage avorté, c'était une bataille perdue. Le lendemain premier Juin, le tocsin sonna toute la journée, et la générale fut battue à plusieurs reprises. Cependant il y eut peu de mouvemens. La Convention, toujours plus faible dans son asservissement, rédigea une adresse aux départemens de la France, pour célébrer l'insurrection de la veille ; mais jamais la noble véhémence pour la défense des véritables principes ne fit un contraste plus marquant avec la déplorable timidité du reste des députés. Ce fut ce jour là que Lanjuinais étant à la tribune se vit terrassé et presque foulé aux pieds par le député le Gendre, et s'écria: arrachez moi la vie, me voila prêt, mais n'espérez pas que je
fléchisse jamais devant les brigans qui vous maîtrisent. Les chefs de la faction employèrent le premier Juin à parcourir lçs sections les plus incendiaires. Il mêlèrent les reproches aux caresses, les flateries aux menaces ; et ne se retirèrent qu'avec la certitude de voir le lendemain s'accomplir l'attentat que Ton avait manqué la veille. Désormais il est inévitable. La commune de Paris donna ce même jour le commandement de la force, armée à un nommé Henriot. Cet homme, jeune encore, ancien commis de bariere, avait fait avec distinction ses premières armes le deux Septembre. Les Romains ne se déhonorérent pas en suivant Spartacus ; cet esclave, ce gladiateur, les conduisait à la gloire. Je crains bien, qu'à la honte des Parisiens, la postérité ne dise qu'ils suivirent sans ressistance un homme qui les conduisait au meurtre. Le deux Juin, cent mille hommes marchèrent vers les dix heures du matin contre la Convention Nationale. Plus de quatre vingt dix mille, ignoraient ce que l'on prétendait faire ; mais Ton avait formé quelques cohortes d'élite, quelques légions d'hommes bien stilés aux
assasinats. Ceux ci eurent la tète de l'armée. * Henriot les guidait et les rangea dans la cour de Thuileries. Cependant depuis plusieurs jours il existait une division sourde entre les chefs Jacobins et la commune de Paris. Il s'agissait de l'empire ; et des deux côtés l'on y prétendait. On a quelques raisons de croire, que le premier Juin des députes bien intentionnés, ne voyant plus d'autre moyen pour sauver la patrie que d'embrasser un parti extrême, furent proposer la dictature à Danton. Il balança quelque temps, et il est certain qu'il eut accepté, s'il eut pensé que les Girondins eussent pu prendre quelque confiance en lui.
Il est certain aussi que ce fut là le seul obstacle qui l'arrêta. Il répéta plusienrs fois ils n'ont point de confiance. Dans l'état ou étaient les choses son refus fut un malheur. Malgré les avertissemen8 secrets, donnés aux membres de la Gironde, nombre d'entr'eux eurent Y héroique grandeur d'assister à la séance du deux Juin. La Convention était véritablement assiégée. Henriot n'y laissait pénétrer que des pétitionnaires. Pendant plus de deux heures un désordre épouventable régna dans l'assem-
blée, où les assasins s'étaient introduits. Un incident pensa tout changer ; mais il était arrêté que Tinnocence devait succomber. Son triomphe eut été un miracle, que la révolution dans aucunes de ses phases n'a jamais offert. La Croix, l'un des chefs suprêmes de la faction Jacobine, entre daus l'Assemblée. Ses habits sont déchirés ; il est privé de son chapeau ; il s'écrie qu'il vient d'être insulté par les hommes qui remplissent les cours ; qu'il est évident que c'est à la Convention toute entière que la commune de Paris en veut. A ces mots, la Montagne se trouble. L'agitation se met dans tous ses membres ; un degré d'inquiétude de plus eût réuni tous les partis. Danton propose alors que la Convention sorte en corps ; quelle se présente aux insurgés, et quelle s'assure de leurs dispositions. Le décret est rendu à l'instant. La Convention se lève, et se rend sur le perron du peristile du palais. C'est Hérault de Séchelles qui la préside. Hérault de Séchelles, dont la jeunesse marquée par tant de gloire, avait donné de si hautes espérances ! Organe de la faction c'est lui qui lit de décret. " Retourne à ta place. Que les traitres
" nous soyent livrés. Canoniers à vos postes/' Telle fut la réponse cTHenriot. Il fallut rentrer. Jusqu'alors Robespierre et ses deux g adhérents n'avaient rien dit. Couthon prend la parole, et de ce ton doucereux, que lur^ banité française n'employé que dans les effusi* on$ du coeur : " vous le voyez mes chers côn- 4 frères, dit-il, le peuple se fait entendre. Vous 4 êtes trop bons républicains pour lui désobéir. 4 Je demande que Lanjuinais, Vergniaux, Gen- 4 sonné, Le Hardi, Guadet, Pétion, Boileau, 4 Birotteau, Valazé, Gomaire, Bertrand, Gari dien, Kervélégan, Mollevaut, Bergoin, Bar- 4 baroux, Lidou., Buzot, La . Source, Rabaut, 4 . Brissot, Salles, Chambon, Gorsas, Grange* 4 neuve, Le Sage, Vigée, Louvet, et Henri La- 4 vière, soyent mis en arrestation chez eux." La majeure partie des députés s'éleva contre cette violence, refusa de prendre part à cette délibération, et protesta contre ce décret; mais la Montagne remporta, et commeb elle avait admis sur ses bancs, un assez grand nombre des: brigands qui avaient .pénétré dans Y Assemblée, lorsque -l'on fit l'épreuve par assis et hué elle eut la majorité, et la décret passa.
Il fut aussitôt porté aux insurgés, et le siège de la Convention fut levé.
Les Jacobins étonnés pour ainsi dire de leur triomphe n'osèrent pas en témoigner une joie trop sensible. La réflexion leur en fit sentir tous les dangers, et ils ne doutèrent pas du mécontentement que les départemens éprouveraient d'une journée semblable, ^inviolabilité de la Convention une fois méconnue, la magie de ce titre de député était évanouie ; et l'autorité morale que la Convention Nationale exécrait sur les* esprits cessait d'exister. Après ce coup terrible, l'union des Girondins fut rompue. Quelques uns dédaignèrent de fuir et se laissèrent arrêter. D'autres se cachèrent ohez des amis. D'autres réussirent à s'échapper; et ceux ci se retirèrent en Normandie dans le département du Calvados. Ils trouvèrent à Caen le Général Wimpfen. Ils les accueillit avec distinction, et tout le département s'insurgea en leur faveur. Malheureusement Rouen resta neutre, et cela fit un grand poids de moins dans la balance. Un chef des Vendéens, Mr. le Marquis de Puisaie vint à leur secours avec trois mille hommes; ce
qui prouve, comme je l'ai dit ailleurs, que la Gironde aurait pu tirer un grand avantage de son union avec ce parti, et épargner de grands * malheurs à la France. Puisaie mit un peu trop de légèreté dans ses préparatifs et dans l'exécution de ses plans. Il se crut trop sur de vaincre, et c'est ainsi que Ton est toujours vaincu. Il ne voulut pas souffrir qu'aucun des députés proscrits marchât avec lui. Il eut tort. Leur présence eut appelé beaucoup de gens de bien sous ses drapeaux. Il marcha jusqu'à Vernon, et là il trouva un corps assez considérable, que la commune de Paris y avait envoyé. Il se retira donc sans avoir rien opéré.
Cependant, une scène inattendue allait occuper Paris, frapper tous les esprits d'étonnement, délivrer l'humanité de l'un de ses plus grands fléaux, et jeter la terreur dans le cœur des factieux triomphans. Pourquoi falut-il que d f aussi grands bienfaits fussent dûs à une action que la vertu* la justice, et la philosophie ne peuvent aprouver. Charlotte Cordey à Rome eut eu des autels ; elle eut une vertu qui n'était ni de nos climats ni de notre siè-
cle. Cette jeune et belle personne était de Caen ; elle était d'une famille aisée et honnête. Elle était adorée de son père, dont elle conduisait la maison avec beaucoup d'intelligence. Son éducation avait été soignée ; elle s'était attachée surtout à l'étude de l'histoire ; et elle avait puisé dans ce genre de connoissances un goût pour l'indépendance que les principes de la révolution française n'avaient fait qu'accroitre. La liberté et la république lui étaient chères ; mais elle les voyait en beau ; et trompée par la peinture souvent fallacieuse que les historiens nous font de ce que Ton appelé les beaux temps de l'antiquité, elle ne pouvait supporter rien de. ce qui contredisait l'opinion qu'elle s'était faite des vertus républicaines. Le nom de Marat, et le tableau de son audacieuse et criminelle ambition étaient parvenus jusqu'à elle, et ne présentaient à son imagination que l'image d'un tribun insolent, dont la perversité caressait le peuple pour l'asservir, et dont la mort sauverait la France et couvrirait de gloire la main généreuse qui la lui donnerait. Quand les députés proscrits se réfugièrent dans le Calvados, elle
ne vit en eux que le parti de Caton. La part que Marat avait prise à leur désastre acheva d'exalter son imagination. Maitresse d'elle même, elle déroba son secret à tous les yeux ; sa gaieté habituelle ne se démentit pas un seul instant. Elle prétexta le désir de faire un voyage en Angleterre, pour avoir occasion de se rendre à Paris sans éveiller les soupçons. Sa sérénité ne l'abandonna pas pendant toute la route. Les agrémens de son esprit firent le charme de ceux qui voyagèrent avec elle.
Ella employa le premier jour de son arrivée à s'acquitter de quelques commissions dont on l'avait chargée. Le lendemain elle fut au Palais Royal, entra chez un coutelier, choisit dans un assez grand nombre de couteaux celui qu'elle crût le plus propre à son dessein, et l'emporta avec une apparente tranquilité.
Elle se fit alors conduire chez Marat; et sa porte lui ayant été refusée, elle lui écrivit un billet pour l'inviter à lui donner un rendez-vous, afin de l'instruire, disait elle, des événemens malheureux qui désolaient la république, et tourmentaient la ville de Caen qu'elle avait quittée depuis peu de jours. Elle passa le
reste du jour dans un paix profonde, s'entretint long-temps et dina avec l'hôtesse chez la quelle, elle logeait, ne dit pas un mot sur les affaires politiques, le soir se coucha tranquillement et dormit paisiblement. Le lendemain elle retourna chez Marat, vers les neuf heures du matin. On veut encore lui refuser la porte ; mais Marat l'entend ; il ordonne qu'on la fasse entrer ; elle est admise. Il était dans son bain. L'entretien commence par la conduite que les députés proscrits tiennent dans le Calvados. Marat se soulève, prend ses tablettes pour écrire les détails qu'elle lui donne, et dans sa joie féroce s'écrie, ils recevront bientôt leur châtiment. Le tien est prêt, lui répond elle ; et dans l'instant, elle le poignarde ; il jette un cri ; il est mort.
Elle pouvait s'évader ; elle ne quitta pas la place. La chambre fut bientôt remplie de monde. Son sang froid arrêta les imprécations des amis de ce monstre. La garde arriva. On voulut l'enchainer. Je vous suivrai librement, dit elle, gardez vos fers pour le crime, l'innocence n'en a pas besoin; elle suivit la garde. Dans peu d'heures la mort
de Marat fut répandue dans tout Paris. La?
terreur qu'il inspirait était telle que Ton n'osait se confier qu'à l'oreille cette nouvelle. Un grand peuple n'osait parler ouvertement d'un événement que le courage d'une jeune fille avait suffi pour exécuter ! La vue ni le séjour de la prison n'aportérent aucune altération à son caractère. Calme devant le geôlier, calme à son interrogatoire, calme (levant ses juges, elle ne dissimula pas la plus légère circonstance de son action. On lui nomma un défenseur officieux: ce fut Chauveaiï la garde ; il présenta la démarche de Charlotte Cordey comme le dévouement d'une ame fortement républicaine ; pure dans l'intention ; trompée peut-être sur l'objet. Cette défense lui plut, et Chauveau la garde fut honoré de
ses remerciemens. J'ai tué, dit elle à l'audience, en s'adressant bien plus au public qu'aux juges, j'ai tué un homme pour en sauver cent mille ; un scélérat pour sauver des innocens ; une bête féroce pour donner le repos à mon pays. Elle laissa échapper un mouvement de joie, lorsqu'elle entendit sa condamnation. Sa lettre à son père est infiniment touchante
TOM. II. i
Celle qu'elle écrivit à Barbaroux est un chef d'œuvre d'éloquence. Pendant tout le temps quelle marcha au supplice, le sourire n'abandonna pas ses lèvres. Elle regardait avec complaisance la foule innombrable du peuple.
Tu me dois ton sa/ut, disait-elle. On l'eut prise pour une de ces vierges de l'antiquité, que l'enthousiasme religieux faisait voler au devant des palmes du martyre. Elle monta sans orgueil et sans crainte sur l'échafaud. Quand la tête fut séparée du corps, le bourreau 1$ montra à la multitude selon l'usage ; et cet homme osa lui appliquer des soufflets. Les imprécations du peuple furent la récompense de ce crime, que les Jacobins mêmes les plus déterminés désaprouvérent hautement.
Les chefs de la faction, toute puissante alors, intérieurement aussi satisfaits que les gens de bien et les républicains purs, préparèrent cependant à Marat des obsèques magnifiques. Un décret de la Convention lui décerna les honneurs du Panthéon. Les préparatifs de cette cérémonie demandèrent plusieurs jours. Son corps fut placé nud sur une estrade élevée* tapissée avec élégance de dra-
peries aux trois couleurs, et pratiquée sur un énorme char de triomphe, trainé par huit chevaux. Toute la force armée de Paris bordait les rues par où Ton promena le cortège. Des députations furent commandées dans toutes les sections pour accompagner le char. Les espions dés Jacobins examinaient la contenance des spectateurs et des suivans. Ils épiaient le deuil des figures. Il fallait* suivre dans un feint recueillement ce cadavre infect, dont la putréfaction répandait dans les airs les miasmes de la peste, comme pendant sa vie il répandait la semence des. forfaits. Ainsi s'avancèrent vers le dernier asile des héros, les dépouilles de Marat. Jusqu'alors Voltaire, Rouseau, et Mirabeau avaient seuls franchi le seuil du Panthéon. Il reçut sa première et dernière flétrissure de la cendre de "ce brigand. Ce fut là le dernier crime de Marat.
La proscription des députés Girondins que nous avons nommés plus haut ne suffit pas à la haine de la Montagne. Elle désirait encore l'étendre sur les députés modérés qui n'appartenaient point à ce parti, mais qui souvent
avaient voté dans son sens. Il fallait un prétexte pour les bannir de l'Assemblée ; il s'en présenta un. Le Tribunal révolutionnaire, dont la jouissance était de supposer des coupables, et le délassement d'égorger des innocens, dans l'enquête ridicule qu'il fit, pour trouver des complices à Charlotte Cordey, fit arrêter du Peret. On trouva dans les papiers de ce dé- # puté une protestation contre la journée du 2 Juin, signée de soixante et treize membres de la Convention. C'était précisément ceux dont la présence gênait encore la faction Jacobine. Ces soixante et treize députés furent mis sur le champ en arrestation. ,La vengeance sans doute était satisfaite; mais la vengeance est toujours impolitique. La Montagne ne refléchit pas qu'en décimant ainsi la Convention Nationale, c'est à dire une assemblée d'hommes que le caractère de leur mis-' sion rendait inviolables, et de fait, et de droit, elle donnait l'exemple le plus funeste ; qu'elle même un jour pouvait en être victime ; et quelle enseignait à d'autres factions à se. servir contre elle des mêmes armes quelle avait employées contre ses adversaires*
Les malheureux députés Girondins, estimés de tout ce qui restait en France d'hommes bien pensans, ne furent cependant point vengés. Il n'y eut point d'accord dans les mesures qu'il aurait fallu prendre. Où manque l'accord, manque la force. Les infortunés se dispersèrent au hasard. Peu réussirent à se cacher ; en révolution, l'amitié n'a que deux nuances ; elle est ou héroique ou timide ; etf dans tous lfes temps l'héroisme est rare, et la timidité commune. Quelques uns s'expatrièrent; d'autres furent arrêtés et traduits devant le tribunal dévorateur ; d'autres enfin se donnèrent la mort, et leurs corps furent trouvés dans les champs, sur les chemins, dans les fossés, dans les bois. De ce nombre furent ce Cofidorcet si célèbre, ce Roland si honnête homme, ce Barbaroux si énergique. Toutes les grandes ville s'étaient déclarées pour eux ; mais la Convention Jacobine ne leur laissa pas le temps de s'entendre ; elle avait prévu l'orage ; ses agens nombreux se répandirent partout.
Ils semèrent avec profusion et les assignats et les calomnies ; avec de l'or et des mensonges, Ton est certain d'en imposer au peuple,
Rouen se tut ; Nantes pleine de bonne volonté était assiégée par les Vendéens; Bordeaux n'eut pas la gloire de rien tenter pour des députés qui l'avaient tant honorée. Marseille, si fédéraliste depuis long-temps, se vit tout-a-coup comprimée par une colonie d*anarchistes, étrangère à ses murs ; Toulon plus imprudente se livra aux Anglais ; l'effervescence du mécontentement de Lyonenfin fut l'augure des malheurs qui bientôt allaient fondre sur sa tête. Tel fut le premier triomphe remporté par la terreur.
Voilà donc une faction parvenue à la do* mination suprême, et jouissant sans rivale de la plénitude du pouvoir, Elle fut la première, elle fut la dernière que tant de fortune couronna. Mais cet état de gloire durera-t-il long-temps? Ce formidable colosse s'ébranlera bientôt ; ses membres vont se disjoindre ; des baniéres différentes vont afficher des partis opposés ; la Montagne et la Commune vont se porter des regards menaçans; elle ne s'entendront plus que pour égorger ; des factions subalternes et honteuses naîtront de cette lutte nouvelle ; Robespierre tout entier à sa sombre
politique usera de toutes pour arriver à la tyrannie; mais enfin l'echafaud fatigué d'engloutir Tinnocence recouvrera ses droits ; et la Montagne, et la Commune, et les Triumvirs y trouveront le juste terme de leurs travaux.
Les dominateurs, pour persuader au peuple qu'ils s'occupaient de son bonheur et de son intérêt, annoncèrent que bientôt une constitution nouvelle et républicaine serait présentée à son acceptation. L'on ne s'est jamais joué de la crédulité publique avec plus d'impudeur. Ils parlaient de cette constitution, et d'avance étaient décidés à n'en jamais faire usage. Le 23 Juin 1793, ce projet de constitution fut présenté à la Convention. Elle l'approuva. Le 9 Août suivant le député Gossuin annonça à la Convention que sur quarante quatre mille municipalités, la très jgrande majorité avait accepté cette 'constitution. On la déposa alors avec un grand respect dans un coffre que l'on décora du nom d'arche sacrée. Ce fut son cercueil ; elle n'en sortit plus. Dans l'intervale s'était formé un gouvernement plus convenable aux maîtres du jour; c'était le gouvernement appelé révolutionnaire. Déjà
cependant depuis plusieurs mois le sang innocent coulait sur l'échafaud; le Général Custines avait ouvert cette liste de proscrits illustres. Son crime était la reddition de Mayence ; de cette ville qu'il avait prise en un jour et défendue pendant quatre mois. Il demanda d'être entendu par des militaires, et fut jugé par d'imbécilçs artis^ps. Que dis-je? jugé; ils eurent ordre de le condamner. En le voyant marcher, au supplice, de quoi s'étonna la muk titude,? : Cène fut pas de l'ingratitude avec laquelle on payait lçs services d'un général, dont; les jours et les talens s'étaient consacrés à, la défçnse de la patrie çt de la liberté ; mais biëi> de ce qu'un confesseur l'accompagnait à ses derniers momens! La reine le suivit de près. Cette princesse infortunée fut arrachée du Temple, et plongée dans les cachots de la conciergerie, spécialement réservés dans tous les temps aux grands criminels. Pendant deux mois qu'elle y séjourna, on l'abreuva d'amertume, et de mauvais traitemens. Deux gendarmes . restèrent constamment nuit et jour dans sa chambre et espionnèrent ses moindres gestes, pendant la durée du procès
Ce fut F époque de sa vie ou elle déploya un plus grand caractère ; sa noble tranquillité ne se démentit pas un instant; et une seule larme ne déshonora pas ses yeux. On s'était persuadé que sa fierté ne descendrait pas à répondre aux interrogatoires. Elle y répondit, et se crut en cela obligée d'imiter l'exemple de son époux. Elle le fit sans passion, sans emportement, et sans jamais s'écarter de cette r^pble majesté qu'elle savait si bien prendre, quand il le fallait. L'anecdote que je vais consigner ici m'a été rapportée par des hommes dignes de foi ; je suis loin cependant de la garantir ; j'avoue même qu'elle offre certaines circonstances qui me rendent son authenticité suspecte. On à prétendu que les chefs de la faction crurent tronver dans la situation ou cette princesse infortunée était réduite, un moyen de terminer sur le champ la guerre avec l'Autriche. En conséquence, ils députèrent, dit-on, deux hommes intelligens de leur parti, dont la mission était de se rendre auprès de l'Empereur d'Allemagne, et de lui annoncer que Marie Antoinette serait à l'instant même remise en liberté et rendue à sa famille,
122 HISTOIRE DES PACTIOtfS DE
si sa majesté impériale retirait ses troupes du territoire français, et entrait en négociation pour la paix. On prétend que ces députés arrivèrent vers le soir au quatier général de l'Empereur, que sans perdre de temps ils se firent annoncer à ce monarque, qu'il daigna les recevoir, parut écouter leur proposition avec intérêt; mais qu'il leur répondit qu'il avait besoin de consulter son conseil à cet égard, et que le lendemain il leur ferait connoître fti détermination. On ajoute que le lendemain l'Empereur leur fit dire que leur proposition était inadmissible, et qu'ils pouvaient se retirer. J'ai rapporté cette anecdotte, parce que dans le temps, soit qu'elle fut inventée à dessein, soit que dans le fait elle eût quelque réalité, elle fit impression sur différens esprits. J'ai de la peine à penser, cependant, que l'Empereur d'Autriche eût admis ainsi en sa présence, sans aucune formalité préliminaire, deux hommes députés par un gouvernement, qu'assurément il ne reconnaissait pas, et qui ne pouvaient lui présenter par conséquent aucunes lettres de créance ; qu'il soit entré en pQur-parler avec eux; qu'il les ait remis a»
lendemain pour avoir sa réponse, et qu'il ait eu besoin de prendre l'avis de son conseil sur un objet qui l'intéressait si directement. Je doute .aussi que la faction eût tenté cette démarche avec quelque espoir de succès ; car en supposant que l'Empereur l'eût accueillie, quelle garantie avait elle à lui donner quelle tiendrait sa parole? Pouvait elle croire que les Autrichiens se retirassent avant que la Reine eût été mise en liberté ; et si la liberté dé la Reine précédait la retraite des Autrichiens, quelle garantie avaient ils eux mêiîies qu'une puissance, qui les regardait comme des rebelles, se crût politiquement tenue à remplir fidèlement les engagemens quelle aurait prise avec eux? Je crois que la machiavélique tactique de la faction aura semé ce bruit, pour déverser, autant que possible, l'indignation du supplice d'Antoinette, sur son parent le plus proche.
Le procès continua, et dura plus long-temps qu'on n'aurait du l'attendre de l'impatience criminelle des hommes qui le poursuivaient.
On pourrait croire que leur perversité se fit un plaisir de prolonger les débats pour exposer
plus souvent cette Princesse infortunée aux regards du public. Peut-être ne l'eussent ils pas osé s'ils n'eussent été certains que malheureusement en général elle était peu aimée. Si c'était là leur motif, c'est une bassesse de plus. Quoiqu'il en soit si elle n'inspira pas d'amour, elle inspira beaucoup de respect. Sa noble tranquilité, sa contenance majestueuse, la modération de ses réponses en imposèrent même à ses plus ardents ennemis. Le plus infâme de ses délateurs ne. fut pas exempt de trouble, lorsqu'il fit contre elle la plus absurde et la plus dégoûtante des dépositions. On le vit pâlir, on 1 entendit balbutier, ses lèvres tremblèrent, lorsqu'il lui fallut parcourir cette série d'obscénités, qu'il vint proférer devant le
tribunal. Il l'avait rédigée avec un autre brigand, nommé Simon, cordonnier de profession, à qui la commune avait confié la surveillance du fils de Louis XVI. Ces deux misérables, à force de mauvais traitemens, avaient arraché à ce malheureux enfant, déjà exténué par les souffrances physiques, par les ennuis de la solitude, et par le sentiment des pertes qu'il avait faites, une déclaration dont
il sentit lui même toutes les conséquences ; puisque dès lors il se condamna pour se punir de sa foiblesse, à un silence qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie, et qu'aucune puissance ne put lui faire rompre. Je ne salirai point cet ouvrage, en rapportant la nature du crime que ces monstres imputaient à la Reine. On peut juger combien cette calomnie était révoltante, puisqu'elle excita le murmure d'un public qui n'était en grande partie composé, que d'agents secondaires des Jacobins, et de ces femmes dévergondées, dont la faction salariait la paresse et la corruption, pour empêcher que l'exaltation ne se refroidît parmi les hommes de leur trempé, pendant les instans de loisir que leur laissait Tintervale nécessaire entre les difFérens mouvemens populaires. La Reine ne s'abaissa pas à répondre. Elle se leva seulement avec fierté, et se tournant vers le public, j'interpelle, dit-elle, toutes les mères qui sont ici présentes de dire si ce que l'on vient d'entendre est possible.
On essaya souvent, en la faisant parler, de compromettre plusieurs grands que l'on voulait perdre. On les fit paraitre devant elle; on
chercha par des questions captieuses à les faire tomber dans le piège, et à tirer d'elle même quelques mots dont on pût profiter.
Mais ce fut en vain ; sa présence d'esprit ne l'abandonna jamais; il semblait qu'elle eût deviné l'intention des factieux et qu'elle se fît un plaisir de la déjouer.
Enfin elle fut condamnée. Elle fut traitée avec moins d'égards que son époux. Elle fut conduite au supplice, dans une de ces voitures employées pour les criminels ordinaires. La foule ne l'injsulta pas, mais rien ne fut entrepis pour la sauver. Nul effroi ne se fit remarquer sur sa figure. Elle mit une sorte d'empressement à accélérer l'instant de son supplice :
en montant précipitament les dégrés de l'échafaud, elle marcha par mégarde sur le pied d'un homme qui la suivait ; pardon, monsieur, lui dit elle, je ne l'ai pas fait exprès. Ce fut ses dernières paroles. Ainsi périt la fille de tant de Césars. Le sang des deux plus an* ciennes maisons de l'Europe, le sang de Loraine et le sang d'Hapsbourg, confondus dans ses veines, rougit cet échafaud, où pendant quinze mois le crime égorgea l'innocence. La
la révolution française. 127
mort de Marie Antoinette fit moins de sensation que celle de Louis XVI. On se perfectionnait I Le supplice d'une tête couronnée n'était déjà plus qu'un éyénement ordinaire.
Le mort de Mde. Elisabeth, sœur de Louis XVI, et le procès des députés de la Gironde suivirent de près celui de la Reine. Le comité de salut public et le comité de sûreté générale avaient été institués. C'était de là que Ton adressait au tribunal révolutionnaire les ordres de juger telles ou telles personnes ; et dans le stile du temps, juger voulait dire condamner. Ges comités se contentaient d'envoyer à la Convention un de leurs membres pour expliqner les motifs de leur sévérité. C'était une simple formalité. Il y a peu d'exemples que les comités ayent été contredits par la Conveution Nationale. Je n'en citerai qu'un parce qu'il est singulier, et parce qu'il vient à l'apui de ce que j'ai dit souvent de la fourbe politique de Robespierre. Ce fut lorsque le député Amar vint, au nom du comité de sûreté générale demander l'arrestation des soixante et treize députés qui avaient signé la protestation contre le 2 Juin, trouvée chez le député du
Peret. Le peu de membres purs qui restait
dans TAsvSemblée frémissait du sort réservé à
leurs confrères, et plusieurs allaient essayer de prendre leur défense, et braver le péril auquel ils s'exposeraient eux mêmes. Mais quel fut leur étpnriement, quelle fut la surprise de la Montagne elle même, lorsque Robespierre montant à la tribune embrassa la cause de ces soixante et treize députés avec une apparente chaleur, fit longuement leur apologie, et déclara que leur arrestation était un acte funeste à la chose publique. Ses raisons ne prévalurent pas. Ces députés furent arrêtés ; mais il crut ainsi se faire des partisans, qu'il pourrait au besoin opposer aux antagonistes de sa puissance qu'il voyait s'élever au sein de la Montagne même. Il est certain cependant qu'en prenant leur défense il n'espérait pas les sauver de la sévérité du comité de sûreté générale, ni de l'emportement habituel de la Montagne; mais jetant déjà les bazes de cette autorité suprême à la quelle il prétendait . arriver par la suite, il était bien aise de donner
au public quelques espérances du retour à la modération, si ses avis étaient toujours écoutés dans la Convention Nationale ; et de lui faire
entendre que tontes les mesures sanguinaires étaient contraires à son opinion ; et ce ne fut pas la seule fois qu'il usa de cette tournure perfide; mais ces sortes de personnages, réputés si habiles parmi le vulgaire, se décèlent toujours malgré les précautions qu'il prennent pour ne pas être pénétrés ; ils ressemblent, si je puis employer cette comparaison, à ces imbéciles Autruches qui se croyent à couvert en cachant leurs têtes derrière le tronc d'un arbre, et laissent déborder leur énorme corps sans songer qu'elles l'abandonnent ainsi aux coups que le chasseur voudra leur porter.
Ainsi Robespierre, en affectant de loin en loin une feinte modération, croyait en imposer, tandis qu'il oubliait qu'en envoyant à l'échafaud tous ceux qui cherchaient à ramener les esprits à la clémence, tel que Camille Desmoulins par exemple, il donnait la juste mesure de ses opinions homicides.
L'arrestation des soixante et treize députés ne fit pas dans Paris toute la sensation quelle aurait faite dans un autre temps. L'on n'était occupé que du procès des vingt deux membres de la Gironde qui dans ce moment étaient