TOM. II. M
salent d'avoir conquises sur le Dieu qu'ils insultaient.
Cette démence s'étendit bientôt de la ville aux campagnes. Le peuple agriculteur séduit par de criminels missionaires, déserta pour un moment la charrue, et crut honorer la patrie en apportant les modiques richesses de ses temples champêtres. Chaque aurore voyait entrer dans Paris ces processions villageoises. Le dais modeste que Ton appercevait au milieu d'elles, annonçait assez leur objet. Le reste des ornemens rustiques était trainé sur des charrettes ; mais du moins ici les mœurs des hameaux étaient encore respectées, et l'outrage n'accompagnait pas le vol que l'on faisait aux églises.
La perverse joie de Robespierre goûta sourdement le plaisir de voir la commune combler la mesure ; et lorsqu'il s'aperçut qu'à force d'excès elle avait perdu tout refuge dans l'opinion publique, il mit habilement à profit l'espèce d'éffiroi que la Convention éprouva, en voyant cette démoralisation générale. Quelque soit l'impiété de l'homme, l'histoire n'offre point d'exemple où l'athéisme réduit en prip*
cipes aoit devenu la baze d'aucun gouvernement. La Convention apperçut dans les scènes dont elle était témoin, la dissolution prochaine du corps social. Le comité de salut public parut alors, et au moment où l'on s'y attendait le moins présenta dans un rapport volumineux la longue série des crimes de cette commune, si long-temps ursurpatrice du titre de républicaine, d'unique appui de la patrie, de seule amante de la liberté, et termina par l'accuser de n'avoir eu en vue que la contre révolution, en ésayant de fatiguer le peuple par l'exagération de tous les attentats.
Oui le croirait? Ces hommes si auda* cieux, si impudents, en apparence si certains de leur force, qui tant de fois avaient vu la Convention Nationale trembler sous leur autorité, et dont la fatale ambition semblait ne devoir s'arrêter que lorsqu'ils auraient asservi toute la France, ces hommes, disje, s'abandonnèrent à de mortelles frayeurs, lorsqu'ils furent informés des résultats de cette séance. Le mot contre-révolution fut pendant plusieurs années une espèce de talisman, dont le gouvernement révolutionnaire usa pour frapper
indifféremment tous ses ennemis. Cette sorte d'excommunication politique, avait pour ainsi dire les mêmes effets que l'excommunication religieuse. Un homme, taré de contre révolution, était à l'instant abandonné de la généralité de ses connoissances. Si par hasard ses domestiques se disaient patriotes, ils le fuyaient comme un pestiféré. Nul conventionnel, nul jacobin, nul membre de comité révolutionnaire, nulle assemblée populaire, n'eussent osé prendre sa défense. Que disje ? Ils eussent frémi d'être aperçus dans sa compagnie.
Il ne lui restait plus d'autre choix que la fuite, où la mort. Les municipaux atteints à l'improviste par cette accusation, perdirent à l'instant même la tête. Le crime est toujours lâche ; et leur lâcheté fut extrême. Avec eux tombait ce club des cordeliers, dont la devise avait été long-temps, les sans culot es par excellente, plus patriotes que les patriotes ; et dont l'exagération était parvenue à faire considérer les Jacobins, presque comme des modérés.
Pendant le peu de jours qu'ils restèrent encore en liberté, l'ivresse fut l'unique asile où il* cachèrent leur frayeur. Alors dans le .désordre
de leurs orgies, s'étourdissant sur leurs dangers, ils s'encouragaient au meurtre; ils se distribuaient des poignards ; et à les entendre, le lendemain était constamment le jour pris, pour signaler leur vengeance ; mais le lendemain retrouvant les fumées du vin dissipées, ramenait les frayeurs dans ces âmes de boue.
Enfin ils furent arrêtés, jugés et condamnés, par ce même tribunal révolutionnaire au pied duquel ils avaient conduit tant de milliers de victimes. On les accusa d'être les agens du gouvernement Anglais. C'était bien le comble de la déraison. Certes, le gouvernetoent Anglais, si il lui avait plu de tourmenter la France, aurait choisi des agens un peu moins bêtes que ces hommes; mais alors l'expression à la mode, pour signifier un homme ennemi de la révolution, était, agent de Pitt et Cobourg. S'il eût fallu à Mr. Pitt salarier tout les agens dont on le gratifia en France, je doute que tous les trésors de l'Inde eussent pu y suffire. Il est regrétable que le comité de salut public soit descendu à ces puérilités. Il n'avait qu'à dire simplement, ces hommes sont des scélérats. Cela n'était pas difficile à prouver. Le
1er. Germinal, Hébert, Vincent, Proli, Peirèra, Dubuisson, Anacharsis Cloots, et une vingtaine d'autres, furent conduits à la mort Le peuple fit éclater toute sa joie. La philosophie préférerait sans doute que quand des hommes vont expier leurs crimes, l'insulte fut réduite au silence; mais si dans ce moment la joie du peuple lut quelque chose de barbare elle prouva du moins combien ces malheureux le calomniaient, quand ils prétendaient n'agir que par ses ordres.
Une nouvelle commune fut créée. La liberté et la vertu républicaine ne gagnèrent rien à ces nouveaux choix. Le crime n'avait fait que changer de couleur. La nouvelle municipalité ne fut composée que de créatures de Robespierre. Ce fut sa cour future qu'il composa. Il venait de faire un grand pas vers la puissance suprême ; mais ce n'était pas assez. Tout serait incertain pour lui, tant que Danton vivrait. Dix jours après Danton, La Croix, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Westerman, Phelippaux, forent arrêtés. Cette audace du comité de salut public fit une sensation singulière. Avant que'
Ton fût assuré d'où partait te coup, des orateurs énergiques, soit de la Montagne, soit des Jacobins, s'élevèrent avec force contre cet attentat. 11 n'est pas douteux que si ils eussent eu seulement vingt quatre heures pour se concerter, le crime de contre révolution dont on allait accuser Danton et ses amis eut été rétorqué contre ses accusateurs; semblable à ces pièces d'artillerie dont on s'empare dan& les batailles, et que l'on retourne contre ceux même qui les ont amenées. Le Gendre défendait encore avec vigueur l'innocence de Danton, et dans peu de temps eut entraîné la Montagne dans son avis, lorsque le comité de salut public parut en corps, et s'empara de la tribune. Communément on devinait d'avance le sujet des rapports que l'on allait entendre, soit au nom des membres qui ^e* présentaient, soit à leur nombre, sok aux différentes parties d'administration qu'ils remplissaient dans le comité. Par exemple s'agissait^ de victoires remportées, c'était Barrere ; de mesures de terreur pour les départemens, Collot d'Herbôis ; de création d'asignats, Lindet ; mais quand il s'agissait de ces grands coups d'autorité, dont
le poids devait tomber sur quelques chefs fameux de ces partis divers, qui s'arrogeaient la, suprématie prétendue républicaine, ce n'était pas trop de la force réunie des dominateurs du comité. Robespierre, Couthon, Saint Just, Collot d'Herbois, Billaud de Varennes parurent ensemble. A ^'épaisseur, à la noiceur de l'orage on prévit que l'éclat de la foudre serait terrible ; mais on ignorait encore, sur qui elle tomberait. Le Gendre achevait de tonner contre Farestation de l'un des plus grands soutiens de la révolution. Robespierre, avec ce ton glacial que son hypocrisie s'avait si bien emprunter lui dit ; poursuis, nous apprendrons si quelques ennemis de h liberté nous sont échappés. Le Gendre se tut. La Montagne, resta pétrifiée. Une foule de jacobins que l'on laissait facilement s'introduire dans la salle et siéger sur les bancs, surtout depuis que la Gironde n'existait plus, attendirent, la pâleur sur le front, ce que les dieux du jour allaient dicter aux hommes. Ce fut Saint Just qui fit le rapport. . Il faut vraiement un talent supérieur pour associer, comme il le fit, les idées les plus contradictoires, pour faire coïncider
ensemble les faite les plus opposés, pour amalgamer les actions les plus discordantes avec les actions d'un individu. Son discours fut un relief d'oeuvre de mensonges, de paradoxes et d'impostures. C'est peut-être en scélératesse profonde ce que l'esprit humain à jamais créé de plus parfait; et Catilina, tel grand orateur qu'il fût, s'il lui eût été donné d'accuser Ciçéton en face du Sénat Romain, ne fût pas arrivé à ce degré d'élévation. Danton dont le bras avait brisé le trône de Louis XVI. fut accusé de royalisme ; Danton, l'un des plus terribles adversaires de la Gironde, fut accusé de fédéralisme : on le représenta comme intimement ami des victimes du deux Septembre massacrées par ses ordres ; enfin on l'offrit comme le plus chaud défenseur de cette .commune, que le bourreau venait de frapper tout à l'heure, et dont il avait avec tant d'apreté
provoqué l'arestation à cette même tribune où * la sienne était aujourd'hui si perfidement sollicitée» Une circonstance qui n'est pas indigne, de remarque c'est que la défense <Je Danton au tribunal fut, ou parut calquée pour ainsi dire sur l'accusation portée contre lui par
Saint Just. Ainsi pour conduire Robespierre à l'échafaud, il ne fallait que changer les acteurs de place. Cependant si la joie avait été générale à la chute de la commune, le mécontentement parut l'être également dès qu'il s'agit de la perte de Danton. C'est que dans les révolutions on éprouve en générai le besoin des âmes fortes; que les idées rétrogradent difficilement vers le passé ; et que Ton cherche des appuis pour l'avenir sans trop s'inquiéter culs sont de la famille d'Hercule, ou de la race des Titans. Pendant les premiers jours des débats de ce grand procès, l'inquiétude des conjurés fut visible. L'empreinte des soucis était 6ur leurs figures, et presque tous veillèrent plusieurs nuits dans la salle du comité où leurs espions fidèles venaient, de minutes en minutes, les instruire de l'opinion des faubourgs ! Pendant un de ces jours, je passe sur la terrasse du château des Tbuileries. Je sens une maki s'apurer sur mon épaule. Je me retourne.
C'est Colkrt d'Herbois. Où vastu ? me ditol, d'urne voix sombre, altérée, et sépulchrale.— Je vais dîner.—- Tu dînes! tu es heureux;— Quand j'ai faim sans doute.*— Tu ris, tu es
heureux. Que dit le peuple ? — Un souverain me le demande ! — Vas diner î Adieu.— Il nae quitta. Que dit le peuple! L'accent qu'il mit à cette question singulière est encore présent à mon oreille. Ce sera l'unique fois je l'espère, où il me sera donné d'appercevoir de si près les tourmens internes de l'ame d'un tyran. Collot d'Herbois avait été comédien. Si cette profession l'eut conduit par hasard à représenter dans une tragédie de Don Carlos le rôle <ie Philippe Second, et que, entre cette apostrophe tu es heureuœ, et cette question que fait le peuple? il eut mis cette transition, dont l'extraordinaire vérité me fit frémir, des applaudissemens interminables l'eussent poursuivi sur la scène, et il eut été réputé le premier acteur du monde. Au rerte sa sombre et farouche inquiétude ne doit pas surprendre. Il désirait vivement la perte de Danton; mais cette perte ne devait pas ramener le calme dans son ame. Robespierre devait seul en profiter ; et déjà une haine profonde aigrissait Billaud Varenaes, et Collot d'Herbois contre Robespierre { mais le tempe de l'écraser n'était pas encore venu. Ils
comptaient beaucoup sur le peu d'étendue de son génie. Quand une fois il allait par la mort de Danton se trouver seul chargé du poids de la responsibilité de chef de factieux, ils espéraient que sa nullité le rendrait en peu de jours l'objet du mépris même de ses plus grands défenseurs ou partisans. Sous cet aspect la mort de Danton leur était encore nécesr saire puis qu'elle accellererait le moment ou Robespierre ne serait plus qu'un pygmée qu'un souffle pourrait abattre. Dans le vrai, l'opinion dû peuple pendant ce grand procès n'était pas à dédaigner. Son attachement pour Danton se prononçait assez vivement, et rendit orageuses les premières séances du tribunal.
La partialité du président interrompant sans cesse Danton dans sa défense, l'opiniâtreté de celui ci à conserver la parole, les sanglantes vérités qu'il adressait aux juges, les réckumations des accusés contre l'iniquité des questions dont on les accablait, l'impatience que les spectateurs témoignaient contre la conduite du tribunal, portaient le trouble à son comble. Le président embarrassé, en écrivit à la Convention Nationale. Elle décréta que les dé-
bats étaient terminés. Alors il n'y eut plus que la condamnation à prononcer. Danton ne r put terminer sa défense. Les antres 'accusés ne furent pas même entendus. Danton ne perdit rien de son hardi caractère. Il tourna en ridicule le décret que Ton venait de rendre; Il persifla, amèrement les juges, et leur témoigna son souverain mépris en leur
décochant des boulettes de pain ou de papier. U répéta plusieurs fois, et dans le tribunal et en marchant au supplice, Robespierre ! tu as beau faire ; je t' entraîne avec moi dans la tombe. Hérault de Sechelles et Phélij)paux ne laissérent percer ni crainte ni effronterie au moment de là mort. Hérault était un jeune homme de grande espérance. Ce fut une perte pour la patrie. Camille Desmoulhis avait une ame brûlante ; malheureusement le jugement lui manquait. Quand à Danton et à son ami la Croix, l'audace ne les abandonna pas. Ils plaisantèrent encore au pied même de la guillotine. La Croix était d'une stature colossale. Il tenait Danton sous le bras, autant que des hommes enchainés peuvent le faire. Vois tu cette guillotine ? dit-il: a Danton.
Quand on m'aura coupé la tête je serai encore plu* grand que toi. Peu de jours après la femme de Camille Desmoulins fut enveloppée dans le triste sort de son mari! Pendant qu'on le jugeait, ou pour parler plus juste qu'on le proscrivait, elle avait demandé à grands cris au tribunal de périr avec lui. Elle ne fut point écoutée. Cette femme aussi belle quHnfbrtunée fut à la porte de toutes les maisons d'arrêt ponr obtenir de s'y faire recevoir. On ne vit pas quelle était en délire. On ne vit dam sa conduite qu'un prétexte pour créer un nouveau crime. On inventa la conspiration des prisons. Elle en fut accusée, et elle fut exécutée avec Chaumette, et ce qui restait encore de membres de l'ancienne commune.
Ainsi Ton frappait ensemble des individus tirés des partis les plus opposés» Mais qu'importait ? On frappait. C'était tout ce que l'on voulait.
Robespierre, maître du champ de bataille par la destruction de la commune et par le supplice de Danton, ne songea plus qu'à l'établissement de sa puissance ; et ce fut alors que de concert avec Couthon et Saint Just, il
établit cette police secrette, qui demeura ignorée pendant tout le reste de sa vie, dont le bureau central fut caché à tous les yeux dans les combles du palais des Thuîleries, et dont l'obscure activité mit dans ses mains les rênes du gouvernement, sans que personne s'en doutât; en sorte que par un phénomène vraiment bizare, la France fut pendant plus de deux mois régie par deux gouvernemens bien distincts, l'un qui réunissait tout à la fois la puissance législative et la puissance executive, c'était celui de Robespierre : l'autre qui dans son autorité executive n'agissait cependant que d'après la puissance législative de la Convention Nationale. Je reviendai dans la suite sur cette police secrette de Robespierre, quand il sera temps de rapporter comment elle fut découverte. Qu'il < me suffise à présent de dire que ce gouvernement clandestin avait ses fonds à part, sa poste à part, ses bureaux à part ; qu'il était ponctuellement obéi par les administrations des départe* mens, parce qu'elles se figuraient que les or* dres qu'elles recevaient des deux autorités, partaient du même point, et que la crainte que
leur inspirait le comité de salut public les empêchait de se plaindre des contradictions trop fréquentes qu'elles remarquaient dans les ordres qu'on leur transmettait.
En même temps qu' il cherchait ainsi à étendre les ramifications de sa puissance sur tous les départemens de la France, et qu' il s'était assuré la ville de Paris en créant une commune toute à sa dévotion, il ne négligeait pas ce qui pouvait concourir à sa sûreté, personnelle. Indépendament d'un certain nombre d'amis, dont l'aveuglement fanatique les attachait à sa personne, et qui l'accompagnaient constamment, armés de bâtons que l'on aurait pu appeler des massues, il se faisait élever encore pour l'avenir des gardes du corps. Sous prétexte de favoriser les pauvres familles des patriotes, il avait établi à l'entrée du bois de Boulogne un camp, dans le quel il avait rassemblé un corps de six mille jeunes gens, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à dixhuit, sous le nom d'Elèves de Mars. Ces enfans portaient un habit emprunté de l'antiquité; des bottes courtes ou brodequins, des pantalons rouges, un petite soubrevestç
fermée par devant, faite de drap vert, coupée en forme de chlamyde, arrêtée par une large ceinture où écharpe, le col nud dégagé du collet de la chemise qui retombait sur l'habit, les cheveux coupés et sans poudre, la tète coiffée d'une toque surmontée d'une plume; tel était le costume des ces jeunes gens.. Ils étaient armés d'un fusil, d'un sabre, d'un poignard, et de deux pistolets qu'ils portaient à la ceinture. Il est difficile de voir une cohorte plus jolie, plus leste et mieux disciplinée en apparence. Elle manœeuvrait avec une perfection admirable. Les officiers, les instructeurs, les maîtres qu'on leur avait donnés ne les entretenaient que des vertus de Robespierre ; et tel était l'enthousiasme qu'on leur avait inspiré pour lui, qu'il n'était pas un seul de ces enfans qui n'eût sans regret non seule* ment sacrifié sa vie pour lui, mais encore bbéi à tous les ordres qu'il en eût reçus.
Ces espèces d'annonces de domination future et individuelle, commencèrent à éveiller la jalousie des grands supôts de la démagogie.
Collot d'Herbois, Tallien, Billaud de Varennes ne virent pas sans inquiétude la tyrannie