LE PREMIER CONSUL A GENÈVE
Dès le lendemain, 9 mai, Bonaparte, arrivé dans la nuit et logé dans la maison de Saussure, reçut les autorités constituées, et parmi elles le Jury d'Instruction, au nom duquel le docteur Odier, comme président, porta la parole.
Il ne paraît pas qu'aucune allusion directe ait été faite à la question scolaire au cours de cette audience. Bonaparte tenait surtout à manifester d'emblée aux Genevois sa façon de penser à l'égard du sujet qui les préoccupait par dessus tous les autres, l'in 1798, il avait publiquement témoigné de son respect pour l'indépendance de lantique République. L'annexion opérée par le Directoire, peu de temjis après, l'avait surpris. Il l'avait désapprouvée et, comme il l'avait manifesté à Gosse en s exprimant avec force sur la détestable intrigue dont le Directoire s'était rendu complice, les Genevois se croyaient en droit de fonder quelque espérance sur son avènement au Consulat. Ce sentiment s'était fait jour dans une brochure récemment adressée au ministre de l'Intérieur, la Défense du peuple genevois, où le premier Consul était mis en demeure de défaire, en faveur de la patrie de Jean-Jacques Rousseau, l'œuvre scélérate du Directoire'. Un tel espoir était manifestement chimérique. Indépendamment des considérations stratégiques qui l'interdisaient au moment même où la place servait de point d'appui à une grande opération militaire, il est évident qu'il allait à l'encontre d'une situation politique absolument différente de celle de 1798. Le jour où Bonaparte eût paru aux Français diminuer le patrimoine territorial de la République, au lieu de l'étendre, eût accru la force de l'opposition naissante. La popularité du général consul en eût certainement souffert. \\n outre, et c'était là une raison péremptoire, rendre Genève à elle-même, c'eût été la rendre à la démocratie, au moins à la démocratie du Conseil général de l'ancien régime. Et, au moment où la constitution de l'an VIII privait la grande nation des droits qu'elle avait cru s'assurer à jamais, on ne pouvait pas restaurer une souveraineté populaire aux portes de la France.
Bonaparte jugea de son devoir de s'expliquer sans retard avec les concitoyens de Gosse. Il demanda si l'un des syndics qu'il avait vus lors de
' Bibl.de Genève, Ç29, 5. La k-Ureil'euvoi est datée du 13 ventôse aaVIlI.(Arch. Nat. .Fir/Z/Aernan 2.)
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son dernier passage était présent. Gervais, qui lavait reçu et harangue, s'avança. Ce fut à lui rpie le premier Consul adressa son discours, arrêté d'avance, et médité, sur les avantages politiques et économiques que Genève retirerait de sa réunion à la puissante République française'. Odier lut ensuite questionné sur l'état du culte protestant et des mœurs, tandis que Marc-Auguste Pictet eut à parler de la Société des Arts et du commerce de la ville-.
Le lendemain, à la soirée de la |)rérecture, les sciences eurent leur tour. Bonaparti', après s'être hiil présente)- les dames de la société et leur avoir accordé, lait uni(pie au dire de Laiines, plus d'un cpiart d'heure de politesse, causa longuement géologie, chimie, mathématiques, médecine et autres disciplines avec Pictet, Hoissier, Prévost, Odier, Gosse (>t Tingry,
' Ce (lisrouis, dont on Ironvcrn le roniptc rcmlii il.ins un liipporl du préfet an ministre de l'Intérieur pul)lié par Gustave Revilliod {Portraits et Crotiuis, Genève I882|, répond à la broeluire citée et au passage sni\ant de la lettre île Gosse :
« Les habitants de ce déparlenient sont divisés en plusieurs opinions politiques, tous ceux qui « ont été sous la domination du Roi Sarde, à l'exception de ceux d entre eux qui ont acquis des n biens nationaux, sont en général désireux de redevenir Savoyards ; c'est ce qui a été la cause (I qn on n'a pu faire parmi eux qu'une levée très imparfaite de conscrits et que le petit nombre de « ceux qu'on avait rassemblés à Genève ont en grande partie déserté. Les habitants du pays ci- II devant de Gex sont dans d autres principes et sont en général partisans de Tordre actuel. Quant 0 aux ci-devant Genevois, l'espril public qui règne au milieu d'eux est tout autre que celui de leurs « voisins ; étant en général plus éclairés qu'eux, ayant humé depuis leur berceau l'esprit d indé- 0 pendance et de vrai républicanisme, ils sont pour le grand nombre du parti de la liberté et de (I l'égalité et, avec un peu d'énergie de la part de leurs administrateurs, ils peuvent facilement être n soumis aux lois cl an bon ordre ; mais, comme ils se trouvent réunis, contre leur gré, à la nation « française et que d un autre côté ils ont à supporter des impositions plus fortes que leurs voisins, « les ci-devant Savoyards, impositions qui les accablent dans un moment où tous leurs moyens « d'existence leur sont enlevés, ils gémissent sur leur malheureux sort, le supportent cependant avec « courage et s'abandonnent à l'espoir de son amélioration par votre présence dans le Consulat ainsi « que par celle de vos collègues. Presque tous se complaisent à lidée de redevenir Genevois; ils « se fondent sur la justice de leur cause et sur la désapprobation que vous me manifestâtes des opé- « rations des membres du Directoire Exécutif, lorsque vous eûtes connaissance des fourberies qu on « employait et delà marche traîtresse qu'on suivait envers eux. indignes des chels d'un grand peuple « dont Ihonneur a été toujours l'apanage, ii
n Les ci-devant Genevois sur lesquels vous pouvez vraiment vous fier sont ceux qui sont les amis « de l'ordre, des bonnes mœurs et d une religion épurée et nécessaire aux hommes. Ces citoyens, « qui ne sont point les enthousiastes des Révolutions, qui ne connaissent ni haine, ni désir de ven- « geance, n envisagent que la marche de la justice et du bonheur des autres hommes, lorsqu'elle est « réunie aux vrais principes de leur liberté; ils vous soutiendront par tous les moyens, lorsqu ils u verront, comme je les juge, que toutes vos vues ne sont dirigées que vers le plus grand bien public (( et vers l'éloignement de toute anarchie et de tout esclavage. » (Arch. Nat.. Fl<' UI Léman 2.)
^ Lettre du docteur Louis Odier à sa (ille Amélie, datée de Genève, le 19 floréal an VIII : (I L'arrivée de Bonaparte, qu'on attendait depuis plusieurs jours, et qui n est venu que ce malin à Il trois heures a lout mis en mouvement par ici. .Malgré notre Trailé, il a fallu loger les généraux « dans les appartements des particuliers qui passent l'été en campagne, et les simples officiers, chez