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CHAPITRE m

L'ACADÉMIE IMPERIALE. — JS(Vi-18l4

LK PROJET I) LMXKRSITE IMI'EHIALK HKFOItMliE.

D'Eymiir nioiinit le II jinivicr IS().'{. Son successeur, nommé déjà, comme on vient de le voir, en décembre, lut Claude-Ignace Brugiére de Barantc, préfet de l'Aude. « Un fier aristocrate, — ditChaptal à Pictet, — qui « ne vivait qu'avec les marquis. " Et comme Pictet répliquait: « II n'en trou- « vera point à Genève. » « Oh ! — fit le ministre. — il y trouvera bien dans « ce genre à qui parler! » « Un administrateur excellent dont les Genevois « seront bien contents, — avait ajouté Lebrun en riant, — et qu ils devraient « mettre dans la Société Economique'. »

Dès avant son entrée en fonctions, Barante avait reçu, par les soins de la Société, une u note instructive » sur l'origine et l'activité de la corporation et, lorsqu il fut installé, elle lui envoya une délégation <|ui l'entretint des affaires de son ressort, lui remettant un mémoire spécial sur l'éducation, et se retira « satisfaite de son ton et de sa |)olitesse'-. » Il ne taiila pas en elTet à s'entendre, aussi bien que d'Eymar, avec ses administrés. C'était un homme du monde, aimable et lettré, qui tenait à mériter les suffrages des gens cultivés et (jui devint très volontiers, comme son prédécesseur, membre de la Société des Arts. II devait, lui aussi, mettre sa signature à un projet scolaire : lUniversité impériale de Genève.

' Journal de Piolet, 15 et 25 décembre 1802. ' Reg. Soc. Éc, 1" février 1803.

LE PROJET d'lNIVERSITÉ IMPERIALE REFORMEE 87

Au début de 1803, la Société Economique, comprenant qu'il était sage d'éclairer l'opinion sur la question de ses ressources, publia son premier Rapport à ses commettants, donnant le bilan de ses recettes et de ses dépenses pour l'an X, comparées avec celles du dernier gouvernement de la République. On y lut que, tandis que celui-ci pouvait, en 1797, consacrer 5 1,250 livres aux frais d'éducation, la Société avait été obligée de réduire cette somme à 28,500 livres. Une note ajoutait : « Il est à observer que, « malgré cette réduction dans les dépenses d'instruction, les moyens d'en- « seignement n ont pas diminué ; ils ont au contraire augmenté sensiblc- « ment par le dévouement honorable d'un grand nombre de citoyens dis- « tingués par leurs lumières, qui, on acceptant des places de Professeurs « Honoraires, ont pris l'engagement de donner des cours de diverses bran- « ches de Philosophie et de Littérature'. »

On avait fait à Bonaparte des rapports exagérés sur les biens des Genevois et cherché à l'indisposer contre eux, en lui disant que leurs fonds étaient placés en Angleterre. Pictet, qui en recueillit l'écho aux Tuileries, demanda au premier Consul la permission de l'éclairer et saisit cette occasion de mettre sous ses yeux l'exposé de situation qu'il venait de recevoir. Il l'accompagna de la lettre suivante :

(I Paris, 17 pluviôse an XI. »

« Citoyen premier Consul,

« Vousaimez la vérité; je m'empresse de remplir l'engagement que j'ai pris aujourd'hui à votre audience tie vous la dire sur un objet (pii n'est pns sans intérêt pour le gouvernement.

Vous avez parlé, citoyen premier Consul, de la Société Economique de Genève comme administrant un revenu considérable. Elle vient de publier un Etal de sitiialioii, très authentique et très simple, dont je prends la liberté de mettre un exenq)laire sous ce pli; vous verrez d'un coup d'oeil, citoyen Consul, que l'héritage que lui légua la ci-devant République de Genève, se rédinsait à l'époque de la réunion à 56,122 livres tournois de revenu et que, par une adniinistrnlion éclairée, gi-aluite et véritablement économi(pie, elle a porté en l'an X son revenu à !)7,()00 livres, somme encore inférieure de 14,000 livres à sa dépense de la même année.

C'est avec cette modique somme qu'elle paie les charges dont celte succession est encore grevée; qu'elle pourvoit à l'entretien des temples et des

' Rapport de la Société Economique, 28 nivôse an XI, Genève, [1803].

88 l'académie impériale. — 1804-1814

lonctioniiaires du culte prolcsstant sur une population de plus de 30,000 âmes, qu'elle entretient des écoles primaires, une école de dessin, un collège très nombreux, une haute école ou Académie; en un mot tous les établissements publics d'éducation auxquels Genève devait son lustre et aux avantages desquels participent à titre gratuit un grand nombre d'inilividus du département du Léman. J'ai appartenu à cette Société, depuis sa création jusqu'à l'année dernière, et je dois à ma conscience et à la vérité de vous aflirmer sur mon honneur, citoyen premier Consul, que les quatre sources de revenu portées sur le Tableau sont les seules qui existent pour elle et qu'elle n'a, ni n'a jamais eu, de fonds placés chez aucune puissance étrangère. — Salut et respect. »

« Marc-Auffi/s/c Pictrl, trilxinK »

iionaparte lut la lettre, médita le compte et le (it insérer en entier, avec le rap|)()it justificatif, dans le Moiiilrur. où ces pièces remplissent toute la rubrique liili'rieiir A\\ numéro ilu 12 pluviôse. A la première audience où il aperçut le professeur de Genève, il l'aborda en le lui annonçant : « Kh bien, citoyen Pictet, j'ai l'ait mettre sur le MiuiilcidW tableau (( de situation de votre Société Économique. — .le vous en remercie, « citoyen Consul. — Elle fait bien des choses avec 56,000 livres. — On «en ferait autant partout avec les mêmes principes, et le gouvernement « épargnerait du temps et de l'argent s'il y avait une Société Économique K dans chaque ville de France. — Peut-être? Mais cela serait dillicile...-. »

La Société Économique avait gagné sa cause, grâce au désintéressement de ses professeurs honoraires sans traitement, de ses administrateurs sans titre et sans a|)pointements, (pii contrastait, aux yeux du maître clairvoyant et calculateur, avec l'ambition, l'avidité de tant d'autres. Calvin, encore une fois, venait de sauver Genève.

Au commencement de LSO'i, le département du Léman vit arriver de Paris les premiers inspecteurs des études. Ils témoignèrent leur mécontentement de l'absence complète d'écoles secondaires à Gex et à Thonon et de la réception cpii leur lut faite à la préfecture, où on leur ])arut prendre cette grave lacune beaucoup trop philosophiquement. Kn revanche, ils furent satisfaits du Collège de Genève et dun certain nombre d'écoles particulières de la ville, auxquelles un arrêté des Consuls avait accordé, comme

' Journal de Picli-I. G février 1803. Rog. Soo. Éc, 15 févriei- 18U3 (26 |jliiviose|. - Jouinal cité, 20 léviii»!- 1803.

LE PRO.IET d'université IMPÉRIALE REFORMÉE 89

au Collège, le rang d'écoles secondaires'. Invités à dîner par le recteur, en son château de la Boissière, à déjeuner par le professeur Odier, conduits par leurs hôtes dans les salons comme dans les classes, ils n'eurent aucune peine à comprendre pourquoi Genève désirait conserver tels ses établissements d'instruction et, de la meilleure grâce du monde, fermèrent les yeux sur plus d'une infraction à l'arrêté consulaire, entre autres l'admission des femmes dans le corps enseignant des pensionnats. L'un de ces inspecteurs était Lcfèvre-Gineau de l'Institut, professeur de Physique expérimentale au Collège de France. Il témoigna un intérêt particulier à l'Académie, proposant au recteur de la faire confirmer par le gouvernement, « à l'instar « de l'Athénée de Turin, sous le titre iV Ecole spéciale des sciences et des « langues - . »

Boissier acceptait volontiers, on le sait, l'attache gouvernementale. Mais il tenait avec raison, comme tous les Genevois, au titre de l'école de Calvin et no voulait pas l'échanger contre un moindre.

« Revenons, — écrit-il à Pictet, après lui avoir rendu compte de la visite des inspecteurs, — à l'idée de M. Lefèvre, elle me paraît sans inconvénient; mais, puisrpie Strasbourga conservé le titre d'Académie, pourquoi ne garderionsnous pas le nôtre en y joignant les droits d'une Université, dont Strasbourg jouit aussi, autant que j'ai pu linJerer d'un compte sommaire qu'on en rend dans le Magasin encyclopédique. — On voit bien que la destination de l'Académie de Strasbourgest de former des théologiens de la confession d'Augsbourg, mais on y enseigne [les] belles-lettres et [la] littérature. Le nombre des professeurs est fixé à dix. Mais l'Académie peut s'en adjoindre A'exlraordinaires comme nous des honoraires. Le gouvernement, si je ne me trompe, s'est réservé la confirmation et même le choix sur présentation des premiers, et peut-être n'y voudrait-il |)as renoncer pour ce (pii tient à la Théologie; peut-être aussi auraitil à ce sujet la même confiance qu'il a témoignée à l'occasion de nos pasteurs, et ta Société Œconomique (sic) ni l'Académie ne pourraient se blesser de ce qu'on leur assimilerait les professeurs théologiens. On j)ourrait faire intervenir le Consistoire. Somme toute, puisqu'on a décrété un séminaire à Genève et que l'intérêt de la religion protestante doit nous faire désirer que cette doctrine ne soit prèchée que par ceux qui auront été bien enseignés, qu'il y a de plus

' Institutions Dejoiix-Flournois, Huniliert. Feriière.Vauclier, Duvillard. Maiigeanl et Colonel (Carouge). (Arrêté du 8 pluviôse an XI.)

' Lettre de Boissier i Marc-Auguste Piclel, du 14 janv. 1804. (Papiers de M. -A. Pictet, Le. O 3.)

90 L'ACMdCMir IMIMÔHIAI.K. — ISO'i-l.SKi

des avantages réels à ce que notre ville soit regardée comme le centre du protestantisme (avantages qu'il n'est pas nécessaire de presser auprès de vous), je crois que le gouvernement l'emplirait ses vues et nos convenances en nous déclarant Université ou Académie proleslaiite, déterminant, s'il le veut, le nombre de nos professeurs ecclésiastiques, on plutôt théologiens, s'en réservant l'approbation, s'il le juge convenable, et laissant ii l'Acadc'mie ainsi confirmée la faculté de s'iidjoimlri; un nombre indéterminé de pi-ofesseurs, réguliers ou honoraires, pour les autres branches; arrêtant, si vous le voulez, que, tant (pie la Société Œconomique entretiendra huit professeurs, le gouvernement ne viendra pas à son se(;ours ou In laissera faire; si elle cessait, le gouvernement viirrail à pourvoir à rcnlrc^lieii i-l à la coiiservaticni de rAcad(''mie '. »

Il est probable (|ii«' Pictet avait liii-inènie des idées semblables à celles qiio Boissicr lui expose dans la lettre (pi'oii vient de lire. (]ar il mentionne dans son journal, à la date du IH janvier, une visite à M. Darbniid, cliel de division au nouveau ministère des cultes et l'Iioinnie de conlianec du ministre, au cours de laquelle il a traité « rallairc de l'Académie, » trouvant le secrétaire de Portalis « très i)icn disposé. » Rt il ajoute ces mots, qu'on aurait quelque peine à comprendre sans le commentaire de lîoissier : « Marron y vient. » Marron est le pasteur président du Consistoire de l'Kglise de Paris, qui a été consulté et écouté au moment tie la rédaction des articles organiques du culte et qui l'est encore. Son adhésion, escomptée, porte évidemment sur un projet de Haute Ecole protestante à Genève. Ouel([ue chose en est déjà parvenu aux oreilles de Bonaparte f|ui, le 2U janvier, termine tic la sorte un nouvel entretien avec le tribun du Léman : « \^)us avez une Université à Genève? — Nous l'appelons Acndémie, « citoyen Consul. — Oui, mais elle a rang d'Université? — l^ffective- « ment ; elle est la péjiinière des ministres protestants et lort analogue à « l'Académie de Strasbourg pour les Luthériens-. »

Au mois de mai 1804, le citoyen Consul fut salué empereur, par le Sénat, et les Genevois furent appelés à prendre part au plébiscite qui sanctionna l'hérédité de la dignité impériale dans la descendance de Napoléon. Ils inscrivirent, dans les registres ouverts à la mairie, aux greffes des tribu-

' Même lettre, retardée et coiitiiinée, eu date du "23 janvier. ^ Juurnal de Pictet. ad ann.

i.E PHo.iKT d'lmvkrsitk impkriale kéfoumée 91

naux et chez les notaires, 52-23 oui et 3(5 non^. Eu confirmant, l'année précédente, Texistence et lautonomie de l'Eglise genevoise, en respectant ses usages, toutes ses traditions, en la mettant au premier rang des Eglises réformées de France, Bonaparte s'était acquis des droits à la reconnaissance de la population de Genève, plus attachée que jamais au dernier symbole de son indépendance. Elle le lui témoigna par ce vote.

En novembre, pour assister au sacre, le préfet de Barante, le professeur de droit Le Fort, récemment nommé membre du Corps législatif en remplacement de Pictet-Diodati, le maire Maurice et le doyen des pasteurs de la ville .Martin-Gourgas, remplissant les fonctions de président du Consistoire, se rendirent à Paris. Ce dernier, vieillard vénérable, eut le privilège d'être désigné par les autres présidents comme chef de la députation des Églises réformées et, à la réception du Louvre, le courage de braver l'étiquette et de prendre la parole au pied du trône, sans en avoir préalablement demandé et obtenu l'autorisation. Il exprima en termes élevés la reconnaissance des protestants de France, représentés pour la première fois à une solennité de ce genre, i)rit acte du serment de Sa Majesté de mamtenir la liberté des cultes et, implorant sur elle les bénédictions du monarque du monde, lui souhaita, sans sourciller, de pouvoir ajouter bientôt à tous ses titres de gloire, « le titre de pacificateur de l'Euroj^e entière et « [de] n'avoir plus qu'à déployer ces vertus qui, en faisant la félicité des peuce pies, font la véritable gloire des souverains et font chérir leur puissance. » 11 eut en terminant la bonhomie de rappeler à Napoléon la visite du général Bonaparte cà la Bibliothèque du Collège de Calvin, où le bibliothécaire Martin-Gourgas avait eu l'honneur de le recevoir. Et ce fut à lui que l'empereur, dans une réponse improvisée, adressa ces paroles mémorables, souvent citées: « .le veux bien qu'on sache que mon intention et ma ferme volonté « sont de maintenir la liberté des cultes. L'empire de la loi finit où com- « menée l'empire indéfini de la conscience ; la loi ni le prince ne peuvent « rien contre cette liberté. Tels sont mes principes et ceux delà nation-.» Les autres représentants du Léman n'eurent point, cela va sans dire, un rôle aussi en vue aux cérémonies du couronnement. .Mais le préfet et le

' GalifTe. D'un siècle à l'autre. II, 1.5'i.

' Journal du Soir du 17 ventôse an XIII. Reg. Consistoire, 17 janv. 1805.

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maire euient cliatun I lionneur d'un entrelien avec le cliel «le lEtat et purent se convaincre, l'un comme l'autre, de l'intérêt qu'il prenait aux choses de Genève'. Ils avaient reçu communication d'un mémoire et d'un vo'u du Conseil municipal de la Ville, touchant l'Ecolede droit et tendant à obtenir du gouvernement la consécration des études juridiques laites, à Genève, pour l'obtention des diplômes de licencié et de docteur tians l'une des douze écoles impériales récemnu'nt instituées. Cette requête avait évidemment la recommandation du nouveau député du déj)arteni('nt au Corps législatif, le professeur de droit .la<ques Le Fort, et elle venait à point nommé donner aux projets de lîoissier et de Pictet l'aj^pui d'une décision de l'autorité municipale-.

Le résultat des conférences qui eurent lieu à ce sujet, entre les envoyés du Léman, fut une démarche importante du préfet. Barante obtint une audience particulière de l'empereur et, enhardi peut-être par le succès de Martin-Gourgas, prit sur lui de soumettre à Napoléon un plan de décret, préparé chez Marc-Auguste Pictet, par lequel l'Académie eût été non seulement confirmée, affermie dans sa situation exceptionnelle, mais dotée du titre retentissant lV l'fi/rf/sifr im/x'/ùr/c. L'empereur approuva, du moins en principe, « l'ensemble et l'intention » du projet, renvoyant pour le reste l'auteur à son conseiller d'Etat, directeur de l'Instruction publique.

C'est pourquoi l'on trouve aux Archives nationales, dans l'un des cartons du département du Léman le projet de décret ci-après, accompagné d'une lettre de Barante à Fourcroy, contenant un exposé des motifs et portant cette apostille significative du destinataire : « Répondre au préfet que « j'approuve la plus grande partie du projet qu'il m'adresse; que je pro- « poserai son adoption au gouvernement. » Et plus bas cette note : « Faire « un rapport et un projet de décret avec celui du préfet^. »

« Projet de Décret Impérial portant rédaction de l'Un iversité impériale de Genève. »

« Art. 1. L'Académie de Genève, composée de la réunion de vingt-trois professeurs, dont huit salariés et quinze honoraires, conformément au tableau annexé, prendra le titre cV Université impériale.

' Rog. Conseil munie, 15 pluviôse an XIII [4 fév. 1805]. -' Ihid-, l'i frimaire an Xlll [5 déc. 180'i]. ' Arch. Nal., F' // Léman 2.

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