DENIS GODEFROY
mai s dans lequel la jurisprudence des auteurs modernes prenait place à côté de celle des anciens, travail gigantesque, dont le résultat parut, quelques années plus tard, à Francfort, en deux volumes in-folio1. On n’a pas de peine après cela à en croire Godefroy sur parole, lorsqu il écrit à son collègue Jacques Lect, en lui dédiant la seconde édition de son Corpus juris, que, durant les mauvais jours qu’a traversés l’Ecole, il a vécu une vie, non de loisir, mais de très réel travail, et qu il ne s’est reposé que sous le portique de Papinien Au commencement de 1587, il était entré au Conseil des Deux-Cents.
Ilotman, veuf depuis le mois de lévrier 1588 et isolé à Bàle, était revenu avec ses trois filles à Genève, où il comptait la plupart de ses amis et qu il sentait le vrai centre de son activité (1584). Il y annonça de suite des cours particuliers et rouvrit la série de ses études d’actualité politique en faisant paraître coup sur coup son Brutuni f'ulmen, contre la huile d excommunication dont Sixte Y frappait les princes huguenots, Henri de Navarre et Henri de Bourbon, prince de Coudé, et sa Controverse de / onde et dn neveu, à l’appui des prétentions du Béarnais sur la couronne de France3. Malheureusement ses leçons à domicile enlevaient des auditeurs à Godefroy et le Conseil, obligé lui aussi de prendre la défense de la légitimité et du professeur titulaire, dut interdire au vieux maître de mettre ses lectures à l’heure où celui-ci avait les siennes4. C était du reste le moment où ces
1 Praxis juris civilis ex antiquis et recentioribus auctoribus Germanis. Itahs. Gallis. Hispauis, Belgis et aliis. qui de re practica ex professo scripserunt, collecta, summariis. notis interdum aacta : 1591 .
2«Non oliosam,sed plane negotiosa m vilain nue tu s, in P api nia no por lieu tandem resedi . »( 18 déc 1588.)
3 Brutuni fulinen papæ Si.rti V. adv. Henricum sereniss. regem Navarræ et illustriss . Henricum Borbonium, principem Condæum : una cuw protestatione nullitatis ; in-8, « Romæ, » 1585.
De controversiii patrui et nepotis in successione regni : in-8, [Genève], 1585, 2e éd., 1586. On a mi <[ue la première édition de ce dernier traité avait été imprimée à Francfort. Les notes suivantes, qu’on trouve dans le registre du Conseil de Genève, montrent ce qu’il en était réellement : « Jaques « Chouet a présenté requeste tendante à luy permettre d imprimer ung livre nouveau intitulé Fran- « cisci Oltomani Jurisconsulti Disputatio de Controversia successionis inter patruum et fratris prêts. mortui /ilium. A esté a r resté qu’on le luy permet sans totesfois nommer l'aulheur et qu’on dill'ere « l’exposé de l’arrest jusques à demain. » (Reg. Conseil, Il mai 1585.)
« Sr François Ottoman. Sur la permission oultroiée dernièrement audit s1' Ottoman d imprimer « un traité pour le rov de Navarre et son droicl de succession à la couronne de France, ayant esté ci arresté qu’il n’y metlroit son nom, a requis luy permettre cela en faveur du roy de Navarre parce « qu’aultrement cela luy tourneroil à blasme. A esté arresté qu’on le luy accorde, ayant esté vint com- « ment a esté ra porté par plusieurs. » [Ibid., 12 mai 1585.)
1 Reg. Conseil, 15 juin 1586: « S1' François Ottoman. Sur ce qui a esté proposé que ledit Ottoman « lit en chambre à l’heure que M1' Godefroy lit, dont il se plaint, a esté arresté qu'on l’adverlisse de « s’en déporter. » Résolution de la Compagnie, en date du 1er janvier 1585: «Ce jour mesmes il fut « ad visé que Messieurs seroient priés de ne permet tre qu’aucun leu si pa ri ir ni ie renient en concurrence « des professeurs publics. » (Reg. Comp., ad diem.)
THEODORE DE BE/.E
dernières allaient prendre fin, de par la volonté du duc de Savoie. Nous avons rapporté ce qu’il en advint. Le 26 juillet 1586, le Idocus de la ville arrachait au Conseil l’arrêté suivant :
« Professeurs en droict. Estant proposé que la plus part du tempsils font des lénestres *et aussy que presque Ions les eseoliers forains s’en sont retirés a cause de la cherté, attendu quoy, joingt la paouvreté du publicq, a esté arresté qu’on les casse dés aujourd huy el qu’on communique de mesmes aux ministres pour casser semblablement les aultres professeurs cpii n’ont des auditeurs 2. »
Lorsque lesévénements de 1587 permirent de songer au rétablissement des cours de 1 Académie, I >è/.e n oublia pas l’école de droit <pi il avait eu jadis tant de peine à mettre sur pied. N’étant pas prévue par les Ordonnances, au nom desquelles on relevait les chaires cal viniennes, la « profession en droit» était moins assurée du lendemain (pie ses aînées. Mais celui qui conduisait la correspondance étrangère et, en fait, les relations extérieures de la cité savait à quel point I existence et la prospérité de cet enseignement avaient contribué à maintenir le contact avec l’Allemagne réformée. Le 5 septembre, il annonça, dans tou tes ses le t très, que Genève, quoique dans la gueule du lion, était toujours debout et (pie l’Académie serait restaurée dans son intégrité pour la rentrée d octobre3. Après quoi on lit savoir à Messieurs, et sans doute aussi et surtout aux membres de la Compagnie, que le rétablissement des chaires de droit avait été annoncé à l’étranger ('t qu on y était tenu d honneur. Le Conseil prit 1 arrêté ci-après :
« Professeurs en droict. Estant proposé qu’on s'attend tousjours à la restauration de la profession en droict suyvant l’esperance qu’on en a donné, mesmes en Allemaigne, où on l’a escrit, a esté arresté qu’on la restablisse au premier décembre prochain el que M‘ le syndique Chevalier et le ss>' Roset parlent encor à M‘‘ Ottoman pour sçavoir s il voudroit faire quelques leçons, à tant par lecture, et ce o ultre M' Lect et M1 Godefroy, et M1 Col la don, le jeune, pour lire llnstitute 4.»
1 C esl-à-dire : ne donnent pas leurs leçons.
2 Reg. Conseil, addiem. Cf., plus haut, p. 189 ss.
3 Let Ire à Gaspard Peucer: «De rebus nos tris, stat adhuc Généra iniriüco Dei benelicio in inediis ipsis « leonis faucibus adeo qui dem ul.nisi quod v ici nus il le nos! er, non minus pot en s quam capital is hoslis. « aperlius quid moliatur, statuent magistralus nosler inlermissam anno superiore Scholam proximis « calendis Oetobris plenissiine inslaurare.» (Mss. Bibl. Slc Geneviève. En. Cher.. Il, fol. 589. (Lettre à Durnhoifer: «Adhuc stainusel vivimus admirabili Dei opt. inax. benelicio in inediis ipsius leonis « faucibus : lino eliam spero, nisi vis aliqua major ingruat, fore ul hæc schola, anno superiore inter- « inissa, inlra proxiinas Oetobris ealendas inslauretur: quos nostrorum conatus velim ut precibus « assiduis juves. » (Ibid.. II. fol. 15 v°.) Lettre au pasteur Constantin Fabl’icius, a Nuremberg: « Conlido Scholam nostram inlra proxi mi Oetobris ealendas pie no insta urat am iri. »! Ibid , II. fol. I 0 v". I
1 Reg. Conseil, 20 novembre 1587.
DENIS GODEEKCn
C’était non seulement le rétablissement du statu quo, mais, dans l’éventualité de la rentrée d’Hotman, le doublement du pouvoir d’attraction de I école. 1 1 est regrettable pour elle que le grand jurisconsulte n’ait pu accepter la combinaison, — peu avantageuse, il est vrai, à son point de vue personnel,
- qu’on lui offrait et qu il ait posé de son côté des conditions absolument incompatibles avec l’état précaire des finances du Conseil. Il demanda Irois cents écus, c’est-à-dire dix-huit cents florins, par an . La Seigneurie refusa net.
« Professeurs en clroict. A esté proposé qu’ayant esté parlé à Mr Ottoman de lire en clroict comme il a fait cy devant, il demande 300 escus par an. Partant arresté qu’on s’en déporté pour le présent et qu’on se contente de Mr Lect et M‘ Godefroy, qui sont retenus aux gages accoustumés, sauf M‘ Lect, pour ce qu’il est logé chez luy et qu’il a oullre ce les gages de conseiller, qu’on luv retranche les cent florins qu’on luy bailloit pour son logis. Et quant à M1' Colladon le jeune, qui lit l’Institule avec grand contentement des escoliers, ayant fait prier luy faire accroistre quelque peu son gage, qui n’est que de trois cens florins, a esté arresté qu’on luy baille quatre cens florins par an. Et au reste que Mr Lect et Mr Godefroy facent chacun trois leçons la sepmaine1. »
Hotmail continua ses leçons particulières, toujours recherchées des étudiants. Son nom seul en attirait de loin et des plus haut placés. Deux ans plus tard, en août 1589, fauteur de la Franco-G allia, chassé encore une fois par le bruit des armes, reprenait le chemin de Bâle dont l’Université lui avait adressé un appel et où il mourut, presque au lendemain de son arrivée, au commencement de 1 590 2 .
Le procès-verbal ci-dessus nous montre les chaires de droit rétablies, en 1587, sur la base de trois heures de cours par semaine pour les professeurs de Code et de Pandectes et, autant qu’on peut l'inférer des textes que I on connaît, de cinq heures d'Institutes. Le traitement de Godefroy se montait à cinq cents florins, y compris son indemnité de logement, celui de Lect fut porté au même chiffre, sur sa requête3, et celui de David Colladon était de quatre cents florins, tout compris.
1 Reg. Conseil, 8 déc. 1587. Lect avait reçu une indemnité de logement de cent florins « eu esgard « à ce qu’il a consumé une partie de son bien à l’estude du droit. » (Ibid., 18 février 1585.)
2 Sur Hotmail, consulter R. Dareste, François Ilot/nan (Extrait delà Revue historique), Paris, 1870, et L. Ehinger, Franz Hotmail, ein franzüsischer Gelehrter. Staatsmann and Publicist des XVI . Jahrhunderts (« Beitrage zur vaterlandisclien Gescliichte, lierausgegeben von der Histor. uiul antiquar. Gesellscliaft zu Basel, » XI V) Bàle, 1892.
3 Reg. Conseil, 27 décembre 1587.
THEODORE DE BE/,E
L’enseignement ainsi restauré fut cle suite couronné de succès. Les étudiants, nous le savons, affluèrent aussitôt. Mais la gueule du lion, dans laquelle la vaillante cité réussissait à se tenir debout, se referma bientôt sur elle. Au printemps de 1589, acculée à une déclaration de guerre, Genève jouait son va-tout et commençait, contre le duc Charles-Emmanuel, l’héroïque campagne, au cours de laquelle elle devait payer de son sang et de ses deniers la conquête du Pays de Gex au profit de Messieurs de Berne d’abord, puis du roi de France. Cette histoire, longtemps mal connue, vient d’être contée L
Dès le 2 avril, l’école de droit fut fermée1 2. Tandis que Jacques Lect, déjà conseiller, endossait le harnois de guerre et prenait le commandement d’une compagnie d’argoulets, Godefroy s’en allait à Gex exercer les fonctions déjugé mage aux côtés du « Lieutenant-général au pays nouvellement conquis, » le colonel Louis d’Erlach, de Berne. Il ne devait y rester que six mois. En septembre, un retour offensil de l’armée ducale le chassait de sa résidence, promptement mise à sac par les Espagnols de Charles-Emmanuel, et il se réfugiait à Bâle. Un appel des seolarques de Strasbourg vint l’y chercher. Il s’y rendit en janvier 1591. En 1600, il était appelé à l’Université d’Heidelberg et entrait au service de l'électeur palatin. Une carrière brillante et mouvementée s’ouvrit alors pour l’ancien professeur de Genève, au cours de laquelle plus d’un succès diplomatique vint s ajouter à celui qui couronna constamment ses travaux de jurisconsulte. 11 conserva toujours ses relations avec l’Académie, où de nouveaux engagements faillirent le ramener, déjà en 1592, puis en 1595 et enfin en 1603, et où son second fils, Jacques, le filleul de Lect, devait occuper, du vivant même de son père, la chaire qu’à son tour il allait rendre illustre3.
1 Henri Fazy, La guerre du Pays de Gex et l'occupation genevoise : Genève, 1897.
2 « Professeurs en droict. D’autant qu’on est en nécessité d’argent, arresté que, pour le présent, on « les casse et qu’on ne leur baille leur gage maintenant, d’aullant qu’on leur a avancé. » (Reg. Conseil. 2 avril 1589.)
■s Sur Denis Godefroy, consulter l’ouvrage, déjà cité, du marquis de Godefro v-Menilglaise : Les savants Godefroy. Mémoires d'une famille pendant les XVIe. XVIIe et XVIIIe siècles.
DFENYS GODEF ROI .
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