LE RETOUR DE PACIUS
Avant de partir pour Nîmes, le Vicentin, toujours pratique, proposa au collège des ministres d’agréer qu il remît, à l’essai, son cours de logique à son beau-frère, Daniel Venturini, afin qu'on vît si celui-ci ne pourrait le conserver plus tard comme professeur en titre. Le beau-frère déplut. On décida de rattacher le cours à l’enseignement général de la philosophie, dont il avait été distrait, et Pachymerès fut vengé.
« Du 25 febvrier 1597 : M. le Recteur proposa au nom de M. Pacius «pie, s’en allant d’ici, son beau-l'rere, M. Venturin, fust admis à lire en logique, seulement pour l’exercer pour un temps, aflin toutesfois que s’il estoit trouvé bon il fust receu après à la profession. Futadvisé de le remercier eu esgard que nous avions desja un professeur ès arts et que Messieurs n’en pourroyent pas entretenir davantage1 . »
Les Nîmoisne gardèrent pas longtemps leur nouveau recteur. Montpellier lui ayant fait une position encore meilleure : cinq cents écus et h* casuel, il se hâta de conclure un traité avec les représentants de l’antique université que réorganisait Henri IV (1602). Il devait du reste la quitter pour celle de Valence, où il eut la chaire de Cujas et plus de mille écus d’or. Il mourut dans cette ville en 1625, étant retourné, dit-on, sur ses vieux jours, à la foi catholique2.
« honorarium mille librarum pollicenlur, doclori philosophiæ modo fuluro, adde et vecluram suppellec- « tilis quæ Sedani. « (Lettre du 6 février 1597. Ibid , fol. 53).
Cf. Reg. Conseil, 14 et 15 février et 22 juin 1597, dans Lampertico, I. c. — Pacius et Casaubon avaient été demandés, à la fois, par les magistrats de Nîmes, dès le printemps de l’année précédente (Reg. Conseil, 26 mai 1596). Sur l’avis des ministres, on les avait refusés, l'un et l’autre, «s’excusant honestement vers lesdits srs fie Nismes. » Lorsque Pacius rompit son engagement avec la Seigneurie, il fut congédié avec tous les témoignages possibles, y compris celui de la légitimité de ses enfants, mais, à la différence de Casaubon, il quitta Genève sans aucun esprit de retour: « Sp\ectable\ « Julius Pactius. La lettre envoyée à Nismes, par laquelle on congédié ledit Paclius, ayant esté veue « céans, a esté approuvée, sans retenir aucun droit sur ledit Pactius. » (Reg. Conseil, 16 février 1597.)
1 Reg Comp., ad diein. — Daniel Venturini, maître ès arts de 1 Université d’Heidelberg, où il avait étudié de 1590 à 1594 (Topke, Le., Il, 147 et 470) était 1 élève et l’ami de Pacius. Il est. au témoignage de son maître, le véritable auteur de l’ouvrage que celui-ci publia, en 1606. sous le titre de Doctrinæ Peripateticæ toini 1res. {Cf.. Nicéron, Mémoires pour servir à l’Histoire des hommes illustres, XXXIX, 286.)
‘‘ Senebier a soutenu le contraire. Mais il ignore les principaux témoignages qu’on peut faire valoir à l’appui de cette assertion et celui qu’il invoque contre elle n’est rien moins que probant. Selon lui Gassendi, dans sa biographie du plus célèbre des élèves de Pacius, après avoir rapporté les efforts de Nicolas de Peiresc pour ramener son maître à la religion catholique romaine, aurait négligé de mentionner le succès de cette tentative. Ceci est une erreur que Senebier a commise à la suite de Chaulfepié et pour u’ètre pas remonté aux sources. Gassendi au contraire constate positivement le fait en question et le place en 1619 ( Viri Illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc. senatoris Ai/iiisextiensis Vitu : Paris, 1641 , p. 175). — Tiraboschi estime le dit fait confirmé et par la correspondance de Peiresc lui-même et par les termes du testament de Pacius (Storia délia letteratura i ta lia nu : 2 e éd..
JACQUES LECT. DAVID COLLADON.
Jacques Lect, Lcctins, — était un élève et tut de bonne heure un ami de Cujas. Néen 1556, ilétaitd origine suisse. Sa famille, établie à Genève depuis près d'un siècle, avait acquis la bourgeoisie avant la Réforme. L'empereur Cbarles-Ou i ut I avait anoblie, lui-même devait l'illustrer. Il avait brillamment poursuivi, à Bourges, ses études commencées dans sa ville natale, et obtenu le grade de docteur ès droits *. Dès son retour, ou peu après, en 1583, Bèze le fit donner à Pacius comme suppléant. Il débutait ainsi, à vingt-sept ans, dans la carrière du professorat, à peu près en même temps que son camarade Casaubon, et, presque aussitôt, il entrait au Petit Conseil, faveur insigne, sans avoir passé par le Deux-Cents (janvier I584)2.
Modène, 1791, VII, 766 s.) On a voulu citer également à l’appui une édition de Y Enantioplianon. l’un des derniers ouvrages du vieux jurisconsulte, laquelle a paru avec une épilre dédicatoire, peu équivoque, de l’auteur au cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII. Mais cette édition est posthume et, bien que l’éditeur affirme que la dédicace en question remonte à l'année 1625 et qu’elle a été mise au jour par Pacius lui-même en 1631, on n en a pas, jusqu’ici, fourni la preuve. (« ’Evavrtoyzvûv, seu » Legum conciliatarum centuriæ decein. quarum, septem primes sunt ab auctore recognitæ et emenu datæ. très posteriores nunc prinium in lucem emissæ. Editio novissima ab ipso Âuthore ante ohitum « locupleta. et ah innumeris mendis castigata . — Lugduni, sumplibus l’elri Ravaud, Via Mercatoria, « ad sancli Pétri vexillum, MDCXLIII. Cum Privilegio Regis ad quinquiennium. » (Br. M., 5305. a.)
Sur Pacius, consulter Tiraboschi. I. c.. Berriat-Sainl-Prix, Jules Pacius a Beriga. étude biographique. dans la Revue étrangère et française de législation, de jurisprudence et d’économie politique, VII, Paris, 1840, p. 169 ss., Ch. Revillout, I c.. et Lampertico, /. c.
1 Berriat-Saint-Prix, dans son énumération des élèves de Cujas, place Jacques Lect en 1575. Cette date est sans doute celle de son arrivée à l’Université de Bourges. [Histoire du Droit romain suivie de l histoire de Cujas: Paris, 1821. p. 574.)
s Reg. Conseil, 5 août 1583: « Estant proposé que le s1’ Lect qui a bien estudié en droit pourroil « faire quelques lectures, mesmes que Mr de Bèze le desireroil, a esté arresté qu’on y advise. »
25 octobre : «A esté proposé que, suyvant ce qu’a esté cy devant parlé d’emploier ledit sr Lect à « la lecture et profession en droict, ayant esté raporté qu’il y seroit bien propre et ayant esté comf1 muniqué avec mous1' de Bèze, a esté arresté qu’on le reçoive pour lire alternativement avec Mr Pa- « cius et soubz les mesmes gages qu’iceluy. »
17 janvier 1584: << No[b/e\ Jaques f.ect. Estant proposé que, suyvant ce queledict sr Lect avoit esté « cy-devant retenu pour professeur en droict, il est prest, s il plaist à Messieurs de faire cesle pro- « fession oultre la charge de conseiller céans. Il a esté apelé despuis, et neautmoings ne voudroit « faire que deux leçons par sepmaine, au lieu que Mr Pacius en faict trois. Par quoy a esté arresté n que, pour éviter la jalousie dudit Pacius, il en face trois, comme luy, veu mesmes qu’il a sembla- « ble gage oultre eeluy de conseiller. »
20 j anvier : « N\oble\ Jaques Lect. Estant mis en avant si ledit s'Lect, lisant, aura le loage de son « logis comme M >’ Pacius qui a 100 florins, arresté, d’autant qu il est logé et qu il a encor le gage « de conseiller de céans, qu’on ne luy en baille point. »
21 janvier : ci A esté raporté par M1' le syndicque de Chasteauneuf qu’ayant esté parlé audit sr Lect « touchant l’arrest d’hyer, il fut content de se déporter du loage de la maison, pourveu que cela fust
JACQUES LECT
Fils du défunt conseiller et ancien syndic Barthélemy Lect, seigneur de Mategnin, le jeune professeur magistrat était évidemment, parmi les hommes de la génération (pie Bèze avait vu naître et grandir et dont il suivait attentivement les progrès, un de ceux qu’il avait distingués d’emblée, celui sur lequel il fondait les plus grandes espérances. En le proposant d’aussi bonne heure pour collègue aux Boset, aux Varro, aux Châteauneuf et aux Maisonneuve, il songeait à l’avenir. Il entendait, le mettant delà sorte à leur école, assurer la continuité de leurs traditions de gouvernement, 'a durée d’une politique à laquelle la cité avait dû son salut. C’était un choix nettement aristocratique.
Bèze ne s’était pas trompé d’ailleurs dans son appréciation des hautes facultés de Jacques Lect. Le conseiller de son choix devait justifier toute sa confiance. Bientôt envoyé en mission auprès d’Elisabeth d’Angleterre, des Etats-Généraux, d’Henry IV, puis député aux conférences des Cantons suisses, négociateur de traités, syndic, il est au premier rang des hommes d’Etat de l’ancienne République. Gomme jurisconsulte, il a mérité une place, sinon aussi en vue, du moins aussi honorable parmi les savants contemporains. En 1587, il donnait une édition critique des Epistolæ de Symmaque, dédiée aux jeunes seigneurs de Sayn-Witgenstein, ses anciens élèves, et à laquelle son maître, Cujas, avait collaboré1. 11 fut élu scolarque, l’année suivante, à la mort de Michel Varro2. Plus tard, attiré par les devoirs de la magistrature vers un domaine encore peu exploré, l’un des premiers, parmi les romanistes de l’école française, il aborda l’étude spéciale du droit pénal. Les deux ouvrages qu il a laissés surce sujet se présentent, cela va sansdire, sous forme de commentaires d’auteurs latins. C’eût été renier Cujas que de procéder différemment. Mais l’exégèse de l’élève y est digne en tout point des leçons du maître3.
<c secret et que Mr Pacius ne le sceul A esté arresté qu’on ne le publie pas el qu’on luy commence « son gage au 1er de Febvrier prochain. »
1 Q.Aurelii Symmachi V. C..P U. et Cos. ord.. Epistolarum ad diversos libri X. Jacobus Lectius.
Jurisconsultus , restituit. auxit notis : in- 12, [Genève] , — Eustache Vignon. - 1587. (Br. M . , 1082 . h. 9).
Réédité en 1598 et 1601.
2 Reg. Conseil, 17 juin 1588
3 Jacobi Lectii Juriscons. ad Modestinum De Poènis liber anus : in-8, [Genève], — Jean Le Preux, — 1592. (Bibl. de Genève, Dd. 4.)
Jacobi Lectii Juriscons. ad Aew . Macruin De publicis judiciis liber anus : in-8, [Genève] , — Fra m ois Favre, — 1597. (Bibl. de Genève, Dd . 5, — Br. M., 6006. a.)
THEODORE DE R E 7, E
Du traitéde Modestinus sur les peines, De pœnis, qui faitlesujet du premier de ces ouvrages, il ne nous est parvenu que peu de fragments. Pour le coin menter, i I faut faire appel à uneérud i tion profonde et variée. Et c’est en quoi le commentateur se montre passé maître,com mu ni quant à son lecteur, comme déjà antérieurement, — lit-on dans son avant-propos, — à ses étudiants, le fruit de savantes lectures et quelques-unes de ses propres idées sur larépression. De même son commentaire de ce qui nous a été conservé au Digeste de l’ouvrage du jurisconsulte Macer, intitulé De publiais judieiis, est un traité des actions publiques, très probablement professé comme cours à l’Ecole. Deux ans après la publication de ce livre, en 1599, l’auteur fut élu par ses concitoyens Seigneur Lieutenant, c’est-à-dire, selon la constitution de 1 ancienne République, chargé, avec l aide de quatre auditeurs, de pourvoir à l’administration de la justice en matière de juridiction civile de première instance, de veiller à l’exécution des jugements criminels et d’exercer la haute direction de la police.
Nous avons mentionné la belle édition des œuvres complètes d’Hotman que I on doit aux soins de Lect. C’est à ce maître aussi qu il faut le rattacher pour bien comprendre I impulsion qui lut donnée de bonne heure à ses travaux. Comme l’auteur de la Franco-Gallia et du Brutum fulmen, il poursuivit, à côté de l’étude du cl roi t romain, celle de la science politique et fut également un publiciste. Mais tandis que François Hotmail, resté citoyen du monde réformé, s’attachait aux grandes questions internationales, son émule et son successeur à l'Académie de Genève s’occupa de politique et de polémique locales. Le Citadin de Genève , qui fut la verte réplique au fameux Cavalier de Savoye, de 1606, dans lequel Charles-Emmanuel avait fait soutenir ses prétentions par un hardi et violent pamphlétaire, est sorti de la collaboration de Lect et de l’auditeur Jean Sarrasin1. De même, un peu plus tard, lorsque un conseiller du duc, le célèbre président Antoine Favre, d A nnecy, attaqua l’hérésie luthérienne et calviniste dans le premier livre de son Codex Fabrianus, Lect fut chargé par le Conseil de répondre. Ce qu’il fit en publiant ses Præscriptiones theologicæ 2.
1 Le Citadin de Genève, ou response au Cavalier de Savoye ; in-8, Paris, 1606. ( B i b 1 . de Genève, Gf. 306.)
1 Jac. Lectii J. C. adversus codicis Fabriani TàîrpüTa xav.oâo^a, Præscriptionum Theologicarum lil/ri duo : in-8, Genève, (« Aureliæ Allobrogum »), — Pierre de la Rovière, — 1607. (Bibl. de Genève, De. 973, Br, M., 1020. i. 11.)
JACQUES LECT
Au milieu deses préoccupations multiples, le professeur conseiller trouvait le moyen de mettre l’Ecclésiaste en vers latins, de composer des poèmes, des élégies, des épigrammes, des sylves, voire même d’annoter une édition complètedes poètes de l’épopée grecque Ses cours de droit civil ne nous ont pas été conservés. Mais nous possédons tout un recueil de discours académiques, composés par lui à diverses époques, tant à l’occasion de la solennité des Promotions, que pour la rentrée des cours de droit1 2. Trois de ces harangues, qui ont été éditées également plusieurs fois à part, font partie de son œuvre juridique, ce sont les éloges de Papinien et d Ulpien, le second en deux discours. Une autre, qui fut prononcée, le I I juin 1592, pour célébrer la reprise de l’enseignement dans l’école de droit civil, pro instauratione Scholæ civilis, a pour sujet la nécessité de ne pas abandonner les études au milieu des calamités publiques. Depuis 1589, l’auditoire, dont la guerre avait chassé Godefroy et ses collègues, était resté silencieux. Au commencement de l’année scolaire 1592, le Conseil décida que les leçons publiques y seraient reprises et s’adressa aux deux professeurs restés à son service3. En rouvrant ses cours, interrompus partant d’événements, Lect s’exprima comme suit.
1 Ecclesiastes. Solomonis concio ad Populum habita, de vita sic instituenda , ut ad verani ætcrnamque félicitaient perveniatur : Theodori Bezæ paraphrasi illustrât» . Idem liber beroicu carminé a Cl. V. J. Lectio Jurisconsulte) Patritio, et Senatore Geneve nsi expositus; in-4, Genève, — Jean Le Preux, — 1588. ( B i b 1 . de Genève, Bb 1209, — Br. M., 5. a. 12.)
./. Lectii pœniatuni liber umts. Ex quis édita pauca ante , pleraque non. Insertæ sunt clarissiniorum virorum , quibus ipse aut qui ipsi responderunt. veluti gemmse : in-8. [Genève], - hoirs d’Eustache Vignon, — 1595. (Br. Al , 11405. b. 21.)
Jacobi Lectii V. C . piemata caria nempe, Sylvie. Elegiæ. Epigra minuta, Epicedia . Ecclesiastes. Joua h : in-8, Genève, — Pierre cl Jacques C houe t , — 1 609. (Bibl. île Genève, lld . 661, — Br. M. , 1218 b. 35. )
Ot t/j; Hpoixjj? Il oir,aetüç nalouoï jroujTai îrai/TSç. Poetée Græci veteres carminis heroici Scnptores, c/ui e.rtant onines... Apposita este regione Latina interpi etatio. Notæ item et variée lectiones margini adscriptæ cura et recensione Jacobi Lectii V. Cl.: in-fol., Genève, — Pierre de la Rovière, — 1606 (Bibl. de Genève, Ile. 2.)
2 V. Cl. Jacobi Lectii J. C. Orationes : in-8, Genève, — Pierre de la Rovière, - 1615.
3 Reg. Conseil, 6 niai 1592 : « N[oble] Jaques Lect. S[pectable\ David Colla don . Estant proposé « qu’on est adverty de divers lieux d’Allemaigne que, si on reslablissoit icy la lecture du droict, icy « viendroit beaucoup d’escoliers, mesincs aussy de France où les escoles cessent pour la guerre. A « esté arreslé qu’on face lire lesdils s,,s Lect et Colladon. »
17 mai. « No[l>le\ Jaques Lect. Sp[ectable] David Colladon. Estant advisé de faire lecture endroit « pour attirer les escoliers en la ville et, pour ce faire, que MrLect face les lectures ordinaires soubzle « gage de cinq cens florins par an, dont il fera crédit, et vingt coupes de bled, qui luy seront délivrées.
« Et ledit spectable Colladon lira les Institules Code ou Digestes soubs le gage de cinq cens florins,
« dont il fera crédit de trois cens florins, et les 200 florins restants luy seront délivrés quartier par « quartier. »
Des négociations s’engagèrent peu après avec Godefroy, dans lesquelles Lect servit d’intermédiaire. Mais le savant fugitif avait soif de repos, de sécurité du lendemain. Et le temps n’était pas venu
THEODORE DE BEZE
« Voici trois ans, mes chers auditeurs, qu’on n’entend plus dans cette école, hier encore florissante, les nobles leçons de la science juridique, perte grave, on n’en peut douter, et que je puis mettre au nombre des deuils publics de la patrie. Nulle faute n’est au magnifique Conseil, toujours soucieux de bien mériter des hautes études et toujours prêt à leur départir ses encouragements. La vraie cause vous est connue : cette tourmente qui fait rage autour de nous et qui vient d’ébranler, de ruiner même tant d’universités. On se demande si la guerre a une fin, ou si les lois devront à l’avenir se faire entendre au milieu du bruit des armes. On cherche, dans ce tremblement du monde, qui pourra donner aux études une attention recueillie et soutenue, qui pourra, sur le navire assailli par la tempête, n’être pas entraîné comme lui. Je vois la prospérité de notre patrie gravement compromise, je vois qu’une grande moisson de misères se prépare de tous côtés. Au delà mes yeux s’obscurcissent et je ne distingue plus. C’est pourquoi je ne vous annonce pas les alcyons, précurseurs de beaux jours. Et, je dois l’avouer, ébranlé parce sombre aspect de nos affaires, j'ai été lent a revenir en cet auditoire où m’appelait la lourde tâche de mon enseignement. Mais l’armée qui a fui retourne au combat, le naufragé reprend la mer. Il ne sera pasditque le privilège prévu parles bonnes lois, pour le bien de tous, en faveur de ceux qui ont été victimes de la violence ou de la guerre, leur sera dénié à elles-mêmes alors que, chassées de leur sanctuaire, elles se trouvent à leur tour dans la condition des captifs. C’est pourquoi, malgré tout, je rassemble mon courage et je cède volontiers aux exhortations comme à l’autorité du Conseil eide ceux auxquels appartient la direction de l’Ecole. Mon discours a pour but de réveiller en vousmêmes celte ardeur que réclament hautement les circonstances présentes, qu’elles doivent imposer à chacun, l’arrêtant dans sa fuite, lùt-ce en dépit de lui-même. Non pas que je me défie de vos dispositions et de votre excellente volonté, mais parce que le germe des bons sentiments, déposé au fond des poitrines, se vivifie, se développe à la chaleur des conseils cl e l’expérience et de l’amitié. Celui qui aime est toujours prêt d’entendre d’autres raisons d’aimer... »
Lect, après avoir prononcé cette harangue, l’écrivit afin delenvoyeraCasau-
où Genève pût les lui offrir : « S[pectable] Denys Godefroy. A esté proposé que, sui vant la profes- « sion de droict qu’on a redressée, il seroit necessaire pour attirer plus grand nombre d’escoliers « d’avoir encor un professeur de renom. A quoy Mr Godefroy s’offre tant par lettres escrites à M' Lect « que de bouche à Mr du Pan, et se contenter de petits gages et postposer de grands gages qu'on o luy présenté ailleurs, mesnies à Nuremberg jusqu’à six cens escus. Demandant au surplus d estre « asseuré qu’estant icy on luy payera et continuera ses gages et n’interrompra on point la profesii sion nonobstant la continuation de la guerre ou aultre incommodité. Pareillement il requiert qu ou « luy paye les despends de son voyage de Strasbourg icy. A esté arreslé que le srdu Pan, quidoibl « aller par delà, luy declaire que s’il luy plaist de venir et servir aux uiesines gages qu il avoit icy, on h luy donnera encor jusques à trente escus pour faire son voyage. Et, quant aux aultres conditions. » que on luy die que Messieurs ne s’y veulent adstraindre encor qu ils soient en bonne volonté de con- « limier la profession selon les moyens qu’il plairaà Dieu nous donner.» (Reg. Conseil, 15 août 1592.)
.JACQUES LECT
bon, avec lequel il resta, comme on sait, toute sa vie, en relations d’intimité. En voici, après l'exorde, la conclusion :
« Il est enfin une raison de ne pas laisser affaiblir notre zèle, la plus solide, la plus sûre, que nous ne saurions, parce qu’elle est surhumaine, nous dispenser de rappeler ici. Nous avons en effet la conviction (pie ce n’es) pas le hasard qui gouverne les destinées humaines et nous avons appris, grâce aux préceptes non seulement de la raison et de la nature, mais de Dieu même, à mépriser une fortune aveugle et sans guide. Nous savons déplus que touteschoses sont réglées, non par les conseils des hommes, mais par la providence divine. Notre temps en fournit assez de preuves par toute l’Europe et cette cité ellemême, préservée tant de fois, parla main de Dieu, des ennemis les plus puissants et les plus acharnés, arrachée tant de fois comme de la gueule du monstre, en est le monument immortel. Si donc l’esprit éternel et tout-puissant du monde, non seulement voit et connaît, mais gouverne et règne, s’il suscite ces maux aux républiques,d’une main assurée, par une loi certaine, dans un but déterminé, si la sollicitude de Dieu se répand tout d’abord sur les siens, si nul ne peut sonder ses voies miraculeuses et qui dépassent notre intelligence, que ne confions-nous,
tous, tant que nous sommes, à ce Recteur suprême, l’issue de nos périls communs? Que ne le suivons-nous, quand il nous appelle et nous guide, et pourquoi soûl frons-nous que ces arts libéraux et salutaires, (pie le genre humain a reçus du ciel, nous soient jamais arrachés? »
« C’est pourquoi, — et c’est par là que je termine, — affermis par tant de raisons d’agir, humaines et divines, attendant, avec [ espoir de temps meilleurs, une restauration plus complète de l’École, faisons tout ce qu'il nous appartient de faire à cette heure et marchons d’un cœur vaillant à la conquête de la renommée et du bien public. Les uns, ici bas, s’agitent dans l’oisiveté, les autres restent inertes dans le tumulte. Que ceux-ci agissent à tort, ceux-là mal et ceux-là pas du
tout, nous-mêmes nous élèverons nos esprits aux doctes pensées, jouissant de cet asile, peut-être tropsouvent troublé, mais (pii n’en est pas moins, pour nous, le port. En ce qui me concerne, j’ai peu de chose à ajouter. Bien que profondément ému par les dangers de la patrie, dont les revers augmentent pour leur part la tâche qui m’attend, je lutterai, tant que j’en aurai la force, avec foi et constance, contre l’adversité de l’heure présente, afin que mon aide ne faillisse point à ceux qui mettent leur joie a l’étude sacrée du droit et des lois. Et je n’aurai point de repos, afin qu’on puisse dire que j’ai vraiment rempli mon ollice, semblable à la pierre (pii donne le tranchant au fer et que le fer n’entame point. »
L homme (pii parlait de la sorte, au milieu d’une jeunesse dont nous avons cherché plus haut à esquisser le portrait, personnifiait, dans la chaire du
THEODORE DE BEZE
professeur, cet humanisme calvinien, pénétré tout ensemble de résignation stoïcienne et d’ardeur huguenote, dont on a pu constater l’influence sur I étudiant citoyen du XVIe siècle. Lui aussi savait tenir tour à tour la plume et l’épée. Il lui était arrivé de conduire, après une soutenance de thèses ou une délibération du Conseil, quelque chevauchée sur les terres de Savoie. Tout scolarque qu’il était, il razzia plus d’une fois, à la tête de ses gens et par représailles, le domaine de l’ennemi C’était, on le voit, au sens propre du mot, làge héroïque de l’université genevoise. La lutte que soutenait la cité était si bien la lutte de l’école qu’au lendemain de l’Escalade de 1602, la grande délivrance de Genève fut célébrée à l’Auditoire, et que le discours, qu’on demanda encore à cette occasion au professeur Lect, porte ce tilre significatif : Academiæ Gencvensis palingenesia. « Dépose ton voile de deuil, « ô notre Académie, — s’écria l’orateur dans un élan de patriotique enthou- « siasme, — ne sens-tu pas désormais que Christ est avec toi? »
On a vu comment la chaire de Lect fut supprimée, en 1596, à cause de la dépense extraordinaire qu’imposait à la Seigneurie le maintien de celle de Pacius. Il eut beau protester contre une mesure qu’il considérait à la fois comme un coup porté à l’Académie et comme un affront immérité pour lui-même, la nécessité I emporta sur 1 estime de ses collègues du Conseil2.
1 Reg. Conseil, 2 mai et 19 juillet 1589.
2 Reg. Conseil, 3 août 1596 : « M' Lect. Estant rapporté que on a affiché par billietz que Mr Lect com- « mencera ses leçons en droicl. A esté arresté que la Seigneurie, ayant à gré reste sienne bonne volonté « qu’il a à l’instruction de la jeunesse, l’en remercie et neantmoins qu’on luv déclaré que la Seigneurie « n’a moyen d’entretenir tant de professeurs à gaiges et que la pauvreté du publicq est notoire. »
31 août. « M'' Lect. Monsieur lesyndicque Roset a proposé que, suyvant ce que déclara derniere- « ment en Conseil monsieur Lect verballement touchant le faict de la profession en droiet, qu il en- « tendoit continuer nonobstant la tenue et acceptation en charge de professeur de M. Pactius. qu’il « solicite et prie qu'on y advise parce que où il ne conlinueroit en telle profession, il seroit comme « noté de quelque chose, jouxte qu'il est requis ailleurs pour exercer telle profession, pour à laquelle « parvenir il a employé et son temps et ses biens. Que il seroit bon d’y adviser. A esté arresté, « puis que le Conseil n’est complet, qu il soit remis à une autre fovs pour y délibérer. »
4 septembre. « M. Lect. Suyvant ce que fut arresté le dernier d’aoust. passé concernant la profession « de monsieur Lect, monsieur le premier syndicque a de nouveau représenté ce que monsieur Lect « proposa dernièrement qu’est qu’il n’est juste que, par la venue de monsieur Pactius, jurisconsulte, « il soit privé de sa charge de profession en laquelle il a continué tant de temps au bien, utilité et « honneur de cest Estât, veu que, pour parvenir à cela, qu il y a employé sa jeunesse et biens, que « son intention n’a jamais esté de se départir d’une telle profession, que en toutes universités, pour « tenir assortis les escholliers, il se praticque de tenir tousjours deux professeurs en droicl oultre « l’institutaire. On a aussy rapporté qu’il a déclaré, qu’au cas qu’il luy soit faict ce deshonneur de h le demeslre de telle sorte de sa profession, que s il est recerché d’ailleurs, comme il est, qu il y « entendra. Sur quoy estant opiné et d ailleurs considéré la pauvreté et nécessité de la ville, qui n’est h pour satisfaire à tant de charges, a esté arresté, pour reste seulle considération, qu’on se tient à « l’arrest du troysiesine d’aoust dernier. »