A GENEVE
SM. D. L X X X V I l /•
Frontispice de la Bible des Pasteurs et Professeurs de Genève (1588).
Exemplaire de la Bible de Genève destiné à Henri IV.
THEODORE DE BEZE
Le volume, dont les trais, considérables, avaient été avancés par Rotan, fut imprimé simultanément en trois formats, in-folio, in-quarto et in-octavo, le travail, originairement confié à Jérémie Des Planches, étant réparti dans la suite, pour satisfaire chacun, entre les principaux l ypographes de Genève. Le produit net de la vente fut attribué, ainsi que le porte L « Advertissement aux marchands libraires et imprimeurs, » qu’on trouveau verso du titre, «à lacommunauté des povres réfugiés de divers pays et nations en ceste Eglise. » Nous reproduisons des clichés du frontispice de l’édition in-folio et de la reliure, aux armes de France et de Navarre, exécutée pour les exemplaires destinés à Henri lVetàsasœur, Madame Catherine. De ces exemplaires, le second seul put être remis, par les soins de Rotan . Le premier parvint à son adresse au moment du triomphe des Politiques. Le roi s’était laissé convaincre de la nécessité d adopter la religion du plus grand nombre de ses sujets el l’hommage, compromettant pour celui qui allait troquer Paris contre une messe, fut renvoyé à des temps meilleurs1. On ignore généralement que Bèze est fauteur de l’épître qui sert d’introduction à cette Bible huguenote et dans laquelle on
« leur faire entendre les raisons de telle defense. Sur ce, leur a esté declairé que c’est pour n’avoir ob- « tenu congé veu que c’est un nouveau œuvre, y ayant une révision si notable dont les aultres églises a et les ennemis seroient offensés. Sur ce ilz ont declairé qu’il y a seize ans que tant ledit sieur de Bèze « que M. Corneille, professeur d’hebreu, ont entièrement reveu ladite Bible et despuis les sus nommés « ministres l’ont aussy reveue el quand ilz ont heu quelque difficulté, elle a esté proposée à la Compati gnie des ministres pour en resouldre. Oultre ce, ilz l’ont faict par l’advis des Eglises françoises, en a ayant escript à leur synode, les ayant mesmes prié de commettre gens de leur part pour veoir ce qui b en a esté faict et à ces fins, ilz commirent le sr de la RocheChandieu et Salvard, ministres, el suyb vaut ce, ilz ont faict faire ceste impression à grands frais, ayaus emprumplé argent tellement qu’ilz b est iment qu elle ne costera guieres plus que papier et impression. El quant à ce qu’ilz n’ont demandé b licence, ilz ne l’ont faict par mespris, n’eslimans pas qu’il fust requis, parce que cy devant il a esté « permis sans difficulté, n’ayans faict aultre que de revoir le texte et adjouxter les diverses leçons et « annotations des diverses interprétations, et au reste maintiennent qu’ilz n’ont rien changé ny aux « chapitres ny aux versets. Attendu quoy a esté arresté qu'on permet ladite impression. » (Communication de M. Alfred Cartier.)
Voici comment Corneille Berlram a raconté, en ce qui le concerne, la préparation de cette version célèbre : b Sub annum secundum (nisi fa 1 1 or) eorum octodecim per quos in schola Genevensi Hebræam lin- « guam el Aramicam publiée docui, Genevensium ministrorum et professorum collegio suadente, scis- « rente el jubente, primum cum I). Theodoro Beza viro clarissimo et doclissimo, mihique multis no- « minibus cou ju netissimo, versionem seu transi a tionem Gallica m Bibliorum recognoscere cœpi : deinde « recognitionem illam, rursum decernente eodem illo collegio, una cum tribus illius ejusdem collegii b ministris recensui, recensioneque ilia peracta ad ea, quæ in ilia noslra recognitione et recensione h latiorem explicationem requirerent, ego solus semotis arbitris animum appuli. » (Dédicace au landgrave Guillaume de Hesse des Lucubrationes Franktallenses. Cf., plus haut, p 198.)
1 Le précieux volume est conservé actuellement à la Bibliothèque de Genève (Bit. 553), où il est revenu au siècle dernier. Exposé, en 1896, dans les vitrines du pavillon de l’Art ancien, à l’Exposition nationale suisse (N°814), il a été l’objet d’une note de M. Théophile Dufour (Catalogue de V Ai t ancien. I . c.. 95 s. ).
LÀ PART DE B EXE
trouve un résumé populaire et saisissant des enseignements de la réforme française1. Cette « Epistreàtous vraisamateurs de la vérité de Dieu comprinse ès saincts livres » se termine par l'appel suivant :
« Au reste, très chers frères, en q uelques lieux, pais, royaumes et nations (pie vous vous trouviez unis, ou inesmes en quelques endroits que par la malice des temps vous soyez espars, puis que c’est principalement à vous que nous avons désiré et lasché de servir, en proposant en nostre langue maternelle ce grand et indicible thrésor, selon nostre petite capacité : c’est aussi à vous de le recevoir de droite affection, pour cercher en ieelui reste perle uniquement precieuse de la cognoissance, crainte et amourdeDieu, etde nostre Seigneur Jésus Christ, qui est ici posée comme en son sainct Sanctuaire, en lieu qu’ailleurs il n’y a (pie cisternes crevassées el ruisseaux troublés des inventions humaines : par lesquelles les hommes sont rendus, non pas religieux, mais superstitieux : dont il ne naist qu'un cuider, et non un croire : une opinion, et non unevraye loy. Par quoi ayansceste maxime très invincible, que Dieu a suffisamment pourveu à tout nostre salut, tenons aussi pour tout résolu, que tout ce qui est escrit en cesle sa inc te Parole doit estre reeeu et ereu invariablement, et ce qui n’y est escrit ou fondé, doit eslre totalement rejetté : car, comme disoit S. Ambroise, Rien ne manque à celui qui est muni de l’Escriture du Vieil et du Nouveau Testament. En lieu donques que les aveugles s’amusent aux doctrines abusives de leurs semblables, nous à qui ce grand soleil de justice, nostre Seigneur Jésus Christ, a daigné el daigne esclaifer, appréhendons2 la lumière celeste, luisante en reste Parole escrite, méditons en icelle jours et nuicts, et nous y exerçons continuellement, ali n <pie nous soyons bienheureux a jamais. Car ici est vrayement la félicité, ici est le Temple, ici est le Tabernacle, ici est l’Arche, ici est tout, puis qu ici est Dieu. »
Comme protesseu r de théologie, Pèze ne se donna pas d autre programme ([lie de commenter les saints livres, ou d exposer les dogmes de sa loi, selon I orthodoxie calviniste la plus pure. Il demandait volontiers à la Compagnie de lui assigner le sujet de ses cours. Ses leçons étaient, ainsi que l’atteste Laurent, dans son éloge funèbre, d'une clarté admirable. C’était un disciple, qui lit d autres disciples en grand nombre, un second, fidèle à la cause de son maître, comme un bon gentilhomme à celle de son roi. En ce domaine, il ne voulut être rien de plus. Ce fut là sa force et c'est sa faiblesse, quand on le me-
1 «On donna charge a M. de Bèze de dresser la préfacé de la Bible selon reri ains poi ni s qui furent «prescrits par la Compagnie.» (Reg. Cotnp., 15 déc. 1587.)
1 C’est-à-dire : recherchons el recevons.
T H KO DU Hli DE DE/, K
suie à I aune îles rél or nia leurs, dont il est 1 égal par le nom, sans T a voir été par la pensée, Pu dehors de ses versions de I l^criture, sa production théologique, immense, et dont on n'a pas encore arrêté le compte, est surtout faite d’ouvrages de circonstance, de faetums polémiques ou apologétiques el de lett res publiées de son vi vant, qui sont pou r la plupart des consultations suides points de doctrine et de discipline au su jet desquels on faisait appel à son autorité. La controverse contre les catholiques romains, les luthériens, les calvinistes dissidents, tient une large place dans tous ces écrits. C est I heure delà lutte. Il faut faire face à tous, parer les coups, arracher un à un les traits qui tombent en sifflant sur le bouclier, en redresser la pointe et les renvoyer dans le camp ennemi. Le lieutenant de Calvin manie la lance et le javelot. Il n a plus le temps de méditer sur les raisons de la guerre.
Dans un domaine voisin, nous devons à Bèze t rois ouvrages importants : une précieuse biographie de son niait re. les Icônes, ou portraits des hommes illustresde la Réforme, et la chronique delà première «guerrede religion, » un livre collectif, dont il a dirigé la publication, et qui a pour titre : Histoire ecclesiastique des églises reformées du rot/aume de France. Mais il va sans dire qu’il ne donna jamais de cours sur aucun de ces su jets. L histoire ecclésiastique ne fut enseignée à l'Auditoire que plus tard, lorsque Genève n en lit plus.
La préoccupât ion il assurer I unité de I enseignement théologiquea manifestement empêché Bèze de se choisir, à temps, le successeurqu on eût voulu voir monter après I ni dans sa chaire. On a vu comment le souci de cette succession tut le grand souci des annéesoù il commença à sentir les approches de sa fin et comment il nefut pas le maître d’en disposer. La publication ilesa correspondance fera peut-être un jour la lumière complète sur cette crise de sa pensée. Les quelques extraits que nous avons pu donner permettent il affirmer toutefois des maintenant que, lorsqu il en eut enfin reconnu la nécessité, sa résolution fut prise de créer à I école de théologie un enseignement spécial de dogmatique et d’y appeler des hommes nouveaux. C était aller contre sa volonté, nettement manifestée au moment où la question de son remplacement s'ét ai I posée, que de laisser vaq uer, com me on le fit aux demi ères an nées de sa vieillesse, les heures de son enseignement et d assurer ainsi à La Paye le monopole du grand cours annoncéà son de cloche. Le mémorial de la Compagnie a beau nous expliquer comme quoi ceci était de peur qu autrement
LA PA HT DE BE/.E
«il lien jirinst peine et n’escrive qu’on l’ensevelist de son vivant , » nous savons comment il le faut entendre1.
Ce n’est pas d’ailleurs au professeur de théologie que l’Académie est le plus redevable, c’est aussi, et surtout, à l'homme d Etat. Pour Be/.e. ainsi que pour Cal\ in, P Ecole comme l’Eglise faisait partie intégrante de la République. Elle était l’ornement de la cité et sa sauvegarde. Mais, tandis que le maître l’avait subordonnée exclusivement à l'Eglise, le disciple la rattachait plus directement à l’Etat. On l’a vu provoquer 1 institution des seigneurs scolarques, délégués laïques du Conseilà la direction de l’instruction publique, un domaine jusqu'alors strictement réservé à la Compagnie et à ses représentants. On a vu, sous son influence, le collègedes trois langues du plan primit if de Calvin briser son cadre étroit et se rapprocher du type universitaire. 1 1 avait compris l’appui considérable que la chétive république, pauvre en argent et en soldats, pouvait trouver dans l’intérêt que le monde protestant avait à la prospérité de son école. Et, en attachant toujours plus étroitement l’une à l’autre, il travaillait au salut de toutes deux.
Nous avons rappelé qu’en 1583, Jean Maillet, ancien précepteur dans la famille du jeune roi d Ecosse, ayant été envoyé à Londres, il en rapporta environ six mille livres sterling, produit de collectes laites à la Cour, dans la Citéet dans tous les diocèses. A cette occasion, Thomas Bodley, lebienlaiteur d'Oxford, lit passer directement à Bèzeson offrande pour l'école dont il avait gardé, comme on l’a vu, le souvenir fidèle. Cette offrande se montait à deux cents écus 2.
E n 1 589, Jacques Lect fut de non veau député au près de la reine El i sa bel h et réunit cent cinquante mille livres, souscri les semblable ment. L Angleterre protestante donnait pour l’Eglise et pour lAcadémicde Calvin. A son retour, passant par la Hollande, il demanda et obtint 1 autorisation d’y col lecter également des fonds dans les diverses provinces. Les Etats-Généraux, en ollrant au Petit Conseil 4963 florins des Pays-Bas, recueillis de la sorte, ne lui demandèrent d’au I re rem bon rsement que «d employer semblable somme au retlressementde I escole, » sitôt que sesaffaires le lui permetl raient3. En I 592, Charles
1 Reg. Comp., 17 sept. 1602.
2 Lettre inédite de Jean Casio] à Bèze, en du I e dn 28 j u i I Ici 1581, conservée aux archives pari icul ié res de M. Henri Tronchin, a Bessinge. (Conimuniralion de M. Alfred Carlier.)
3 T . o 1 1 re dalée de T. a Haye, le 16 novembre I 500, cl publiée par Théophile I loyer dans les Mémoires
THEODORE DE BEZE
Eiffort, docteur en droit et membre du Conseil des Deux-Cents, partit pour une mission semblable. Il devait s’adresser auxéglises calvinistes d Allemagne, de Pologne, de Hongrie et de Transylvanie. Bèze lui donna de nombreuses lettres d introduction et toutes ces lettres, dressées par ordre de la Compagnie, sur la demande de Messieurs, furent scellées du sceau de l'Ecole. En sollicitant l' Europe pour Genève, qui va succomber si elle n'est secourue, il appelle toujours la République : « /Arc Civitns, Ecclesia et Schola'. »
En 1 392 et 1 593, Paul Chevalier recueillit, de la même façon, des secours auprès des églises de France et, presque simultanément, leconseiller Anjorrant était semblablement envoyé aux Pays-Bas et en rapportait une somme équivalente à environ 90,000 florinsdeGenève,dont la plusgrosse part devait , au bout d’un certain temps, servir à l’entretien des écoliers de I lollandeet des Frises. Nous avons exposé comment cette double ambassade avait eu également pour but d’obteni i l'équivalence des grades que pourrait conférer l’Ecole genevoise et nous avons dit la réponse faite à Chevalier, sur ce point, par le gouvernement d Henri IV2. Ce qui nous a été conservé, par le secrétaire du Conseil, du rapport d’Anjorrant à la Seigneurie mérite de même d’être cité ici. On y verraque la raison qu’on sait de l’échec éprouvé, auprèsdes conseillers catholiques du roi de France, fut précisément celle du succès obtenu auprès tles Etats provinciaux îles Provinces-Unies :
« Et quant au second point, qui est des lettres d’approbation îles docteurs, combien (pie les difficultés en avent esté grandes, pour lesobtenir parfaites et authentiques, pour ce qu’ils craignent faire préjudice à leurs universités, si est-il (pie ce n’a rien esté au prix de celles pour la subvention, n’y ayant point plus grand affaire au monde que trouver argent et ce qui en despend. Pour lesquelles lettres obtenir, il I u y a fallu attendre, [devant que] d’en parler à toutes les provinces, que
cl documents delà Société d'histoire et d'archéologie de Genève, XI (1859). [>. 162 ss. La somme cidessus équivalait, en monnaie genevoise, à plus de 12,200 florins.
1 Lettres du 20 mai 1592 (Ms.s. Bibl. Stc-Geneviève, Ep fl;er. II, fol. 60 vu, 63 ss.. 65 s., 66 vu ss.. 68 v° s. et 76 vu s.)
Reg. Coinp., 12 mai 1592 : « Fut proposé au nom de Messieurs que, voyant la grande nécessité de « toutes choses et sur tout d argent, ils desiroyent d envoyer encores en Allemagne pour essayer d’ob- « tenir quelque cueillette pour en subvenir aux nécessités de la ville, et pour tant desiroyent qu on «i escripvist des lettres au nom delà Compagnie, qui fussent en forme de patentes, afin que celui qui 1 ii’oit en peust présenter aux lieux qu’il ver roi t eslre necessaire. Ce que la Compagnie trouva bon « et qu’on les signeroit du sceau de l’eschole. »
* Voir, plus ha ni , p. 161.
LA PART DE BEZE
la resolution eust esté avant prinse de la subvention, recognoissant que cela eust fait tort à la négociation principale. En quoy la raison qu’il allégua que l’ennemi ne conten droit pas seulement à la subversion totale de l’ Estât, mais princi paiement à la ruyne de l’Eschole et qu’il faloit par quelque tel renom contrevenir à ses desseins, veu mesmes que pour telles espérances il recevoit annuelle subvention des papes, leur fit acquiescer à sa demande. »
« Et d’autant que, passant par l’Allemagne et négociant aux Pays Bas, au nom de Vos Seigneuries, il a reeogneu (pie Genève estoit encores en grande réputation et a remarqué que son principal renom venoit de ce que Dieu leur avoit fait ces te grâce que des puis soixante et deux ans en ça, la pureté de la religion y avoit esté preschée, sans qu’il y ait eu aucune secte ny heresie, de l’Eschole qui a fleuri par le renom et estime des personnes rares qui ont esté et sont en renom par tout le monde, tant en la théologie qu’en la jurisprudence, qu’aussi pour les langues hébraïque et grecque et en l hu inanité, tellement qu’on présumé celuy estre docte qui a beu ce bien d’estre leur auditeur. »
« Et comme c’eust esté peu de chose si le tout n’eust esté réglé en bonne discipline, n’est pas moindre le renom que Genève s’est acquis par le bon ordre et discipline qu’ilya heu, de sorte qu’on a telle opinion de la jeunesse qui a esté de par deçà qu’ils sont tenus encores pour bien morigenez, et de fait sont plus tost receus en charge. Par conséquent c’est la bonne discipline qui occasionne les peres et parens d’envoyer iey leurs enfans, comme il scait que plusieurs des Pais Bas doibvent retirer de France, d’Allemagne et d’Angleterre pour les mettre iey, se confians sur telle bonne opinion, en laquelle il les a remis. »
« Sur ce il supplie au nom de Dieu, de la part de Messieurs les Etals des Provinces unies et sur tout de ceux du Duché de Gueldre et de Zutphen, que vous vouliez les obliger tant que veiller et avoir l’œil sur leur jeunesse, de peur quelle ne se desbauche. »
« Et d’autant que la réputation d’une ville despend aussi de l’imprimerie, une infinité de personnes qui ayment eest Estât prient qu’on donne ordre que le papier soyt bon et les livres bien corrects, autrement cela fera beaucoup de tort, à quoy il faut rem edier au plus tost, sur tout maintenant q ne de tous cos tés on dresse imprimeries nouvelles. Et aussi d’autant qu’il n’y a prince et Estât qui ne dressent universités, on doit prendre garde de maintenir ceste Esehole par hommes doctes et de renom b »
En 1598, nouveau voyage de Jacob Anjorrant, en Allemagne, aux Pays- Bas et en France, et nouvelle récolte de témoignages sonnants de la sympathie (pion porte partout à la cité savante. A son retour, le député genevois ne peut s’empêcher de nouveau d’attirer l’attention de scs compatriotes sur l'impor-
1 Reg. Conseil, 15 avril 1594.
THEODORE DE BEZE
tance capitale qu’il y a pour eux à ne pas laisser tomber une réputation si précieuse :
« M1' Anjorrant, s1 de Soulli, estant de retour du voiage qu’il entreprit pour la Seigneurie, le 26 mars 1598, a raporté qu’il s’est aperceu que la réputation (pie ces te ville s’est attirée par le grand nombre de gens quelle a lieu, et qu’elle a encores, d’un scavoir et d’un mérité distingué et d’un travail infatigable, lui a esté d’un grand usage pour obtenir ce qu’il demandoit et que nous avons un grand interest à la conservation de ceste réputation, en attirant toujours dans noslre Académie d’habiles gens et en ayant soin que la belle impression qui a esté establie jusqu’à présent en ceste ville ne dégénéré pas, comme elle commence de faire b»
En 1603, Anjorrant étant derechef envoyé en mission, et cette lois à la cour d Angleterre, ce lutCasaubon qui se chargea de recommander son ambassade à Jacques Ier. Voici dans quels termes il le lit :
« Sérénissime et très puissant roi,
« Ce n’est point l’irrévérence (pii m’enhardit et me fait prendre la liberté d’importuner Votre Majesté, mais a la fois la confiance que j’ai en sa grandeur d’âme, en la bonne volonté dont elle est portée envers ceux qui souffrent pour le nom de Christ, et la grande inquiétude où je suis au sujet d’une cité au comble du malheur, de Genève, mon autre patrie, pieusement aimée. Le conseiller Jacob Anjorrant, un homme de foi et de devoir, auquel je remets ces lettres, exposera suffisamment à Votre Majesté, en quel état, en quelle extrémité, elle se trouve. Quanta moi, je m’adresse, ô roi béni de Dieu, à votre clémence, à votre bonté, pour qu elle entende ma prière humble et fervente en faveur de cette Académie de Genève, ou j’enseignai jadis avec quelque succès. Il y a peu de jours, en voyage pour mes affaires personnelles, j’ai eu la douleur de voir cette Ecole frappée par la misère des temps. Elle n’est point encore déserte, ni dépourvue d’étudiants, mais l’état du trésor public est tel, que, si Dieu même n’envoie du ciel son secours, c’en est fait de ce séminaire de la piété et de la religion. Bien que le Sénat s’efforce de retenir par tous les sacrifices la possession d’un tel bien, il a grand peine à entretenir plus longtemps, au milieu de tant de revers, les hommes excellents et doctes qui en font l’ornement. 11 ne le pourra que si les princes animés du désir d’avancer le règne de Dieu viennent à l’aide et préservent de la ruine qui la menace la République chancelante. »
« Chacun connaît la puissance et la bonté de Votre Majesté. Elle a donné trop de témoignages éclatants et publics du zèle (pii l’enflamme pour le service de Dieu et la vraie religion pour que tous ne soient pas également convaincus qu elle aura
1 Reg. Conseil, 18 mai 1599.
LA PART DE BEZE
à cœur l’avenir de l’Eglise et de l’Ecole de Genève. Que le Roi des Rois, dans la main duquel sont les cœurs des princes, la maintienne en ce généreux sentiment ! Qu’il fasse, ù Roi sérénissime, qui êtes en Europe comme une étoile brillant au loin, (pie, par votre exemple, vous resplendissiez longtemps pour sa gloire, au premier rang, et qu’il vous comble de tous les biens de la vie préseute et future ! »
« A Paris, le 27 juillet de l’an de grâce 1603. »
« De Votre Majesté
le très humble admirateur et serviteur
fsaae Casaubon b »
Jacques Ier enjoignit aux archevêques de Cantorbéryet d’York d’organiser une collecte dans tous les diocèses du royaume et veilla lui-même à ce que cet ordre fût exécuté2.
C’est ainsi que la renommée de l’Ecole a été pour une si grande part dans le salut de l’Etat. Réduite à ses propres forces, sans les mains qui se tendaient verselleà l’heure du danger, sans les bourses qui se déliaient au loin pour elle, Genève, à vues humaines, eût certainement été impuissante à maintenir son indépendance contre les assauts sans cesse renouvelés du duc de Savoie. Les ressources que le trésor dut de la sorte à l’Académie furent telles qu’en I6'2 1 , comme le Conseil avait décidé de réduire l’allocation portée au budget pour la chaire de droit civil, la Compagnie des pasteurs, gardienne des intérêts de l’instruction supérieure, protesta et fit rétablir le crédit supprimé. Le modérateur démontra en son nom à Messieurs que, si l’on eût conservé à Y Alma mater tous les fonds reçus pour elle de l’étranger, et distraits pour satisfaire aux exigences des services publics, son existence et sa prospérité eussent été assurées à jamais.
Ceci est un fait qu’il est bon de relever. Mais il ne faut pas perdre de vue d’autre part, comme on était peut-être un peu trop porté à le faire, après une période de paix et de tranqui 1 1 i té relatives, que les dest i nées de L Ecole étaient inséparables de celles de la République, que la lutte de celle-ci pour l’existence avait été aussi la lutte de celle-là. Ce combat fut celui de Rèze lui-même, fit, pendant un demi-siècle, il la conduit , aux yeux de I Europe, de sa chaire de
1 1. Casauboni Epistolæ. Ep. 1035.
2 Voir Calendar of State Papers. Domestic. 1603-1610. p. 44 (9 octobre 1603) et ibid.. — Addenda. 1580-1605. — p. 442 (26 avril 1604). Pour les missions antérieures de Maillet et de Lert, voir ibid., Domestic. 1581-1590, p. 104 (mars 1583), p. 106 (19 avril 1583), p. 114 (juin 1583), p. 119 (16 sept. 1583) et p. 646 (1590).
THEODORE DE BE/.E
professeur, comme de sa chaire de pasteur et même de son cabinet de travail, où les membres du Conseil et delà Compagnie venaient tour à tour s’inspirer de ses avis. De même (pie Calvin, sa haute situation personnelle, ses relat ions avec les souverains protestants, faisaient de lui un ministre permanent des affairesét rangères. Ses fouet ions de modérateur de la Compagnie des pasteurs, fonctions qu’il revêtit à chaque élection jusqu'au jouroù lui-même, suffisamment influent sans cette charge officielle, obligea ses collègues à en partager à tour de rôle les responsabilités, lui avaient donné l’habitude de faire entendre sur toute chose sa voix écoutée. Il exerçait de fait une magistrature à vie, unique dans l’Etat, qui faisait de lui, même en face de l’autorité politique, le représentant de l’expérience et de la tradition. Si quelqu’un pouvait personnifier la cité, c’était lui. N’ayant jamais eu, comme son prédécesseur, de lutte à soutenir contre le pouvoir civil, il s’en est défié beaucoup moins. Pou r Calvin, Genève était avant tout la ville sainte : « H ic repolis , «comme il lappelledans ses lettres. Pour Bèze, elle est la ville libre : « Elcutheropolis . » Le maître, si l’on peut s’exprimer ainsi, avait été un clérical. Ledisciple fut un politique. Dans plus d’une circonstance, il lui est arrivé de gouverner avec le Conseil, ma lgré, sinon con tre, la Compagnie. 1 1 serait i ntéressant de montrer comment son influence, à cet égard, a contribué à accélérer I évolution aristocratique du gouvernement de l'ancienne Genève. Toute sa vie, Bèze est resté gentilhomme et conseiller de Coudé. Mais ceci n est pas notre tâche. Dans le domaine de l’instruction supérieure, cette influence a été un bienfait inestimable. Elle a empêché la localisation de l’Ecole. Elle a, plus que toute autre, contribué à en faire un centre de culture international, un foyer de lumière, <pie l’on s’habitua peu à peu à voir briller au loin et qu’on se fil un devoir de ne plus laisser s éteindre.