CHAPITRE PREMIER
L’ÈRE DE DORDRECHT
I. — LES ÉPIGONES : JEAN DIODATI, THEODORE TRONCHIN, BENÉDICT T l RRETTIN I .
L’année qui suivit l’Escalade de 11)02, l’échec le plus retentissant de la maison de Savoie dans sa guerre sans lin contre la cité obstinée qui n’avait pas voulu être sa capitale, un traité cl e paix fut signé à Saint- Julien. Les Cantons suisses avaient interposé la médiation de leur « bonne et Helvétiale volonté. »
Cette trêve, bienvenue de tous, semblait devoir inaugurer une ère de prospérité pour la ville délivrée et victorieuse. Ce fut le moment où Jacques Eect lit un grand effort pour ramènera l’Académie Denis Godefroy et IsaacCasaubon. L’un et l’autre revinrent quelques jours à Genève, mais hélas! pour retourner bientôt, le premier à Heidelberg, le second à Paris. Le zèle de leur hôte était impuissant. Pour retenir les deux maîtres, alors au faîte de leur renommée, il eût fallu disposer de ressources, impossibles à trouver. Le trésor était vide. La République sortait épuisée de la lutte. L’école humaniste d’antan ne pouvait être relevée au milieu des ruines chancelantes. La conséquence fut que, recueillant tout entier l’héritage du grand nom que l'humanisme lui avait aidé à conquérir pendant le XVI""' siècle, l’école de théologie occupa seule la place. On a vu (pie, lorsque Casaubon, au retour de son voyage dans sa patrie, écrit à Jacques 1er pour implorer son secours en faveur de l’Académie, il l’appelle « ce séminaire de la piété et de la religion. » Ce n’était pas sans raison (pie le lin lettré s’exprimait de la sorte. Il est évidemment exagéré d’affirmer, avec Pattison, « qu’il n’y avait plus dans la communauté une étincelle d intel-
L EUE DE DOHDHECHT
ligence ou de sympathie pour les bonnes lettres1. » La tentative même de Jacques Lect établit lecontraire. .Mais il faut reconnaître qu'au lendemain de son échec l’orientation des hautes études a changé pour longtemps à Genève. On y verra toujours aflluer les théologiens et de nouveau, à partir de 1.638, pour entendre le second Godefroy, les juristes. On ne lira plus au registre du recteur des inscriptions comme celle-ci, qui date de l’année où François Portas mourut, ayant fait u n élève qui s’appelait Isaac Casaubon :
« Jacques Archinard, du Dauphiné, étudiant en langue grecque et en philosophie, le 22 octobre 1581. Venu à Genève afin de s’y consacrer, avec la grâce île Dieu, à l’étude des lettres2. »
11 laut ajouter, pour tout dire, que le triomphe définitif d Henri IV et la promulgation de l'édit de Nantes, qui rendait aux huguenots une patrie, venaient d’enlever à la cité du refuge la sit nation except ionnelle dont elle avait joui, comme unique centre de culture du calvinisme français. A l’académie protestante d’Orthez, en Béarn, fondée par Jeanne d Albret, puis transportée par son filsà Lescar, s’en joignaient peu à peu de nouvelles, comme Saumur, Montauban, Die, augmentant, si l’on veut, au point de vue historique, I importance de l’institution à laquelle elles empruntaient ses lois, mais diminuant d’autant les sources de sa prospérité.
Avant de mourir Jacques Lect eut la satisfaction de voir nommer un suppléant à Antoine tic la Paye, en la personne de Gaspard Aletsch, — Ale.rius, — savant grison, originaire de l Engadine, inscrit au registre du recteur, en 1 606, comme docteur en philosophie étudiant les saintes lettres3 et chargé, dès 1609, du culte récemment institué dans le village de Chêne 4.
26 mars 1610 : « Sp[ectables ] ministres. Spectables Goulardt et Jaquemot sont comparus céans au nom de leur Compagnie. Ont représenté que M1 delà Paye pour son aage doibt estre soulagé des leçons comme il a esté des presches, que M1 Diodatti est de complexion foible et delicalte, à cause de quoy l’eschole de Théologie manque aucune fois d’exercice. Pour y pourvoir ils ont jetté l'œuil sur Mr Alexius, lequel, encoresqu il n’aye ung languaigesi poly queplusieursautres, tou-
1 Isaac Casaubon , 2e édit., p. 2 i 8 .
2 « Jacobus Arrhinardus Delphiuas græcæ ling. cl phil. studiosus undccimo Calendas nov 1581. « Genevæ operam litteris dure Dei optimi gralia navalurn venit. » [Livre du Recteur, p. 31.)
3 « Caspa rus Alexius Engadino-Rhelus philos. D. cl S. S. t licol, si ud. 18 nov. » [L. c.. p 69. )
4 Reg. Comp . 8 et 22 déc. 1609.
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tesfois s’exprime bien, est docte, propre aux disputes. Il pourroit faire ung catéchisme, trois leçons et disputes à son tour. Le ministre de l’hospital serviroit à Chesne... Arresté (pie le s1 Alexius soyt retenu pour professeur soubs les guaiges des professeurs, qu’on luy baille le mandement de Mr Diodatti, auquel pendant son absence on ne taira pas le mandement de profession... 1 »
Il est probable (pic Jean Diodati, alors souffrant et désireux « de changer d’air pour une couple d’années, » avait décidé de se rendre auprès de l)uplessis-Mornay, son ami et son correspondant, à Saumur, d’où lui était arrivée, en date du 29 juillet 1609, une très flatteuse invitation2. Ouant à Antoine de la Faye, vieilli et découragé, il s’était sans doute désintéressé de son professorat depuis <pic, contrairement à toutes les espérances qu il en avait conçues, la succession ecclésiastique de Bèze était allée à Simon Goulart. Il s’occupait de rassembler et de confier à la presse les vers latins de ses tiroirs3.
Alexius, bientôt appelé à enseigner la philosophie, ne professa que deux ans dans la chaire qu’on vient de lui voir ouverte. Mais cette suppléance avec les émoluments (b* la charge, sans faire figurer au budget de la Seigneurie l'en- I retien d’un troisième professeur de théologie, — puisque Messieurs s'arrangeaient de façon à s’en récupérer sur l’un des titulaires, — n’en augmentait pas moi ns le corps enseignant de la faculté qui déplus en plus personnifiait l’Ecole. Lorsque le docteur grisou commença ses leçons de philosophie, on lui donna un successeur en la chaire qu’il abandonnait : Bénédict Turrettini. fit comme Diodati, de retour, avait repris ses droits au « mandement de profession, » Turrettini, fort jeune du reste, dut accepter en outre de remplir un poste de pasteur et s’accommoder de « reeepvoir charge complette du ministère avec la profession de Théologie4. »
On constate de la sorte une période de transition, au cours de laquelle le
1 Reg. Conseil, addiem. Cf., ibid . 3 avril 1610 : « Professeur en Théologie Sp[ectable] Alexius. a Spectable Alexius a preste le serment, porté par les ordonnances, de professeur en Théologie, et « arresté qu’on luy fasse le mandement ordinaire de professeur et ung extraordinaire de cent florins «pour le louage de sa maison, et à condition qu il fasse trois leçons el une dispute, sçavoir trois « leçons chascune sepmaine en Théologie, et de quinze en quinze jours une dispute, et a esté prie « ledit spectable Goulardt d’advertir leur Compagnie de tenir main à ce que les Escholiers ayent le « plus de leçons qu’il sera possible. «
2 Voir E. de Budé, Vie de Jean Diodati. p. 86. s. Cette lettre, que M. de Budé a publiée, en partie. sans indication de provenance, se trouve dans le dossier Jean Diodati de ses archives particulières (Fonds Turrettin).
s Emhlemata et Epigranunata miscellanea selecta ex stromatis peripateticis Antonii Fayi : in-8. Genève, — Pierre et Jacques Chouet, 1610. (Bibl de Genève, Hd. 662.)
4 Reg. Comp., 14 août 1612.
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nombre des professeurs en théologie n'est pas lixe et se I rouve supérieur à celui des chaires principales, toujours limité à deux. Ce n’est qu’en 1661 que la troisième chaire de théologie sera expressément et définitivement établie, ai nsi qu’on le verra, en faveur du fils de Théodore Tronchin. Pendant cette période, les successeurs d’Antoine de la Paye portent la peine de son ambition. L’autorité veille à ce que les chargesde professeuren théologie ne deviennent pas, pour les titulaires, un moyen de s’élever au-dessus du niveau commun. En dépit de leurs protestations réitérées, des attributions pastorales leur sont i mposées, qui les maintiennent dans le rang et dont le poids est destiné d’ailleurs à les empêcher, s ils ne réussissent à s’y soustraire, d examiner de trop près les dogmes de 1 orthodoxie qui règne sur l’Ecole '.
Nous avons montré comment la chaire d Hébreu, sortie du cadre humaniste où l’avaient placée ses origines, s’était rattachée en fa i t à la faculté naissante de 'l’héologie. En face de ce groupe principal restèrent, notablement en sous-ordre, tant la chaire de Grec, trait du ni on entre l’ancien collège des trois langues du plan calvinien primitifet la future faculté des lettres, que la chaire de Philosophie, de bonne heure dédoublée et grosse d’une faculté des sciences, enfin, d autre part, les chaires de Droit, toujours menacées et instables.
1 Reg. Coinp., 20 nov. 1612 : « Monsieur Benedict Turretin esl entré en la Compagnie ayant esté « présenté [à l’église comme ministre] le dimanche precedent avec Mr Alexis. Proposé à peste occasion « que, selon l’ordre observé jusquà présent, tant l’un que l’autre [et] que nos deux autres frères, Messrs « Diodati et Tronchin, doivent prester serment devant la Seigneurie, comme tous autres ministres sont « tenus de faire dès qu’ils ont esté présentez au peuple. Advisé de suivre l’ordre ancien, et que lundi « prochain ils soyent menez à Messieurs pour prester ledit serment, à la mesme forme que les autres <i sans aucune exception ou modification, laquelle doit estre faite en la Compagnie pour acquiescer à ce « qui sera expédient pour leur soulagement, selon l’équité dont elle a accoustumé d’user en telles ou « autres occasions avec les membres de la Compagnie. Et, pour les parties du ministère, ils auront « quelques dizaines comme parroisses, pour visiter quelquefois des malades ou autres difficultez dc- « pendantes de la charge. »
27 novembre : « Proposé que nos frères Messieurs Diodati et Tronchin, Alexius et Turretlin, Pron fesseurs en Théologie et ministres présentez à l’église ci-devant, preslèrenl serment lundi dernier « devant la Seigneurie à la forme commune et neantmoins protestèrent qu ils ne pouvoyent accepter a toutes les charges et parties du ministère, et notamment prendre des dizaines comme paroisses pour a visiter les malades, ou faire des choses qui en dépendent.. Et, nonobstant la protestation de nosdits h frères en ce qui concerne leur ministère, qui ne peut estre complet sans avoir dizaines et parroisses « pour la visitation des malades et instruction particulière des familles, selon l’ordre prattiqué en ceste h Egl ise : la Compagnie a advisé qu ils auroyent quelques dizaines en leur charge, assavoir Messrs Dio- « dati et Turretlin la dizaine de la maison de Ville entr’eux deux. Et, pour la charge de Mr Turretin, h il aura à faire deux leçons en Théologie, assavoir lundi et mardi, et un presche le jeudi à S(-Ger- K vais : et ce, pour le commencement, sans conséquence. Et Mous1' Tronchin aura pour parroisse la Rue h dessus au Moulard jusqu’au Terraillet. Et Monsr Alexius la Rue des Orphèvres et fera pour le com- « mencement deux dimanches île suitte les catéchismes de la Magdelaine : et les deux sepmeiuiers de n S(-Pierre [MessIS Diodati et Turrettin] les deux autres. «
LUS Él'IGONES : JEAN DIOUATI, THEO HOUE TKONCIIIN, BEN Él» J CT T U BKETTI N I -VM
C’est de la sorte que le noyau de I Ecole demeura eonstitué définitivement, pour plus d’un siècle.
« Pour bien comprendre la marche de l'Académie pendant ce siècle,
« ainsi s’est exprimé le professeur Cellérier, il faut nous rappeler (fuel était, « à cette époque, l’état scientifique de l'Europe protestante. En théologie, il « est caractérisé par l’immobilité, ce qui lui a valu le nom de moyen âge de la « Information : I immobilité voulue, imposée, forcée par les autorités poli t i — « (fîtes, ecclésiastiques, académiques; l immobilité sanctionnée, en bien des « lieux, par des châtiments sévères, comme les destitutions, la prison, l’exil. « L'intell igence essaie, sans doute, d y échapper, et le sentiment religieux plus «encore. Mais les efforts dans ce sens sont rares, toujours dangereux et diffi- « ciles, accompagnés de combats, terminés par des défaites l. »
L’immobilisme qui a caractérisé la théologie protestante, au X\ 'II""' siècle, a eu sa forteresse à Genève et a I rouvé ses plus vaillants champions parmi les professeurs de l’Académie de Calvin. L histoire qu on a lue des circonstances dans les< piel les cette académie avait été fondée et s était développée en est la meilleure explication. Les hommes qui se t couvèrent à sa tête, après la mort de Théodore de Bêze et de ses contemporains, avaien l été élevés, dès leur plus tendre enfance, dans une ville assiégée. Et, comme ce siège était à la fois celui d’une place forte et celui d’une doctrine, comme Genève tenait tête en même temps aux armées des ducs de Savoie et aux bulles d excommunication des papes, ceux qui avaient grandi dans ses murs devaient fatalement identifier les deux causes que l’histoire de leur patrie avait confondues. Ils combattirent pour I orthodoxie calviniste comme ils combattaient pour l’indépendance. L intransigeance dogmatique devint une des formes de leur patriotisme. Et peut-être que l étroitesse même de cette intransigeance leur apparut comme la coud 1 1 ion nécessaire du salut public. On en trouve un frappant indice dans ce fait significatif que Jacques Lect, le magistrat lettré entre tous, mais déjà le représentant de cette seconde génération de réformés plus genevoise que huguenote, poursuivit de ses rigueurs l’œuvre inédite de Charles Perrot.
Genève était dans cette situation d’esprit lorsqu’on demanda à ses autorités de choisir leurs délégués au synode de Dordrecht. Elles désignèrent les