II. — L AVEN K AIENT DE LA PHILOSOPHIE NOUVELLE : ROBERT CHOUET
L’un des premiers, le professeur Cellérier a, sinon mis en pleine lumière, du moins reconnu et signalé le rôle capital que joue la personnalité scientifique de Chouet dans 1 histoire intellectuelle de la Rome protestante. Il déclare hardiment, et avec une justesse de vues qui nous fait regretter très vivement qu’il n’ait consacré que quelques lignes à ce grand sujet, que l'influence de cette personnalité a déterminé dans Genève un mouvementde pensée, second seulement en importance à celui qu’y ont provoqué les hommes île la Réforme. « Celle-ci, dit-il, avait donné la vie à Genève ; l’époque de « Chouet lui donna plus tard sadirection scientifique et son mouvement pro- « pre. » Cela est si vrai que, si l'on peut parcourir tout le premier siècle de l’Ecole genevoise en y étudiant l’œuvre de Calvin et de Théodore de Bèze, on pourrait mettre le second presque entier sous le nom, comparativement inconnu, île Robert Chouet. Celui-ci est bien toujours, en une large mesure, le descendant spirituel de ceux-là, mais dans le chemin qui va d’eux à lui s'est marqué un pas dont l’empreinte a profondément modifié le sillon delà pensée humaine. Dans le livre jadis ouvert par la Renaissance et où ils ont mis leur chapitre, Descartes a inscrit une page nouvelle, le Discours de la Méthode.
Au point de vue auquel se plaçaient ses chefs, la réforme religieuse du XVI0 siècle était, scientifiquement parlant, l’héritière directe delà pensée médiévale. Ils en appelaient de la tradition romaine à l’autorité de la Bible. Pour cela il fallait proclamer le droit de chacun à recourir, sans intermédiaire d'au-
1 On trouve dans le Dictionnaire de Leu une notice bibliographique détaillée sur Gaspard W yss, mais c est sous le nom de famille orthographié Weis qu’il faut la chercher.
ROBERT CHOUET
cune sorte, au témoignage de la sainte Écriture pour y chercher la règle suprême de sa foi. C’était le principe du libre examen. Mais ce n’en était que le principe. Et un principe dont les réformateurs n’entendaient point qu’on tirât les conséquences. Leur interprétation se substituait à l’interprétation de l’Eglise établie et la raison individuelle n avait d’autre droit à leurs yeux que d’en constater l’exactitude. Leurs disciples furent mieux informés que ceux qui restèrent sous le joug ancien, puisqu’ils lisaient eux-mêmes et qu’on lit tout pour les mettre en mesure de lire. Ils furent relativement, non pas essentiellement, plus li b res, puisque l’autorité du texte et d’une interprétation orthodoxe restait au-dessus d’eux.
Autorité en religion, autorité en philosophie, c’est-à-dire en science, autoritéen politique: la Réforme, telle que l’avaient entendue ses représentants ofliciels, avait maintenu sous sa triple expression le principe consacré par les siècles. Ceci d’autant plus énergiquement que, pour mettre un terme à ce qu elle considérait comme le plus grave abus qu’on pût commettre au nom de ce principe, elle avait dû en déplacer le siège ecclésiastique. Dans les trois directions, les tentatives de ses enfants perdus s’étaient brisées contre cette énergie conservatrice, devenue bientôt pour l’Église nouvelle une condition d’existence et de durée. Il n’appartint qu’au XVIIe siècle de recueillir, dans l’ordre politique et dans le domaine de la philosophie, les premiers fruits du grand mouvement d’émancipation qui avait signalé le début des temps modernes et laissé l’Occident chrétien partagé en deux sociétés religieuses rivales. Mais tandis que la liberté politique et la démocratie moderne naissaient, au temps de Cromwell et de la colonisation américaine, dans le monde protestant anglo-saxon, l’autorité d’Aristote, que le huguenot Ramus avec tout son génie n’avait pu ébranler, tombait en pleine France catholique, sous la monarchie d’un Richelieu et d’un Louis XIV, devant la protestation lumineuse de Descartes. Il fallait cette chute pour que 1ère de la science, qu’avaient seulement pressentie les hommes de la Renaissance, commençât.
On a vu comment l’autorité scolaire genevoise avait veillé, pendant plus d’un siècle, sur l’orthodoxie péripatéticienne de son auditoire de philosophie ni plus ni moins que le syndic de la garde veillant sur les remparts. Lorsque l’écho menaçant des victoires d’une génération nouvelle pénétra dans le cloître de Saint-Pierre, la Compagnie des pasteurs, habituée à prévoir et à lut-
l’enseignement préparatoire
ter, pensa qu’il suffirait, comme autrefois, de bien fermer ses portes, d’amener les ponts-levis, d’armer les tours maîtresses, pour que la bannière triomphante, avec sa cohorte redoutable de jeunes audacieux, passât au large des grands fossés et des hauts murs. Mais, cette fois, quand elle songea à la résistance, l’ennemi était au cœur de la place. Il était venu, sans éclat de fanfares, en modeste, en banni, et tout porte à croire que ceux qui y avaient pris garde n’étaient point éloignés de lui avoir souhaité la bienvenue.
L’an 1663, David De Rodon, chassé de France pour un pamphlet contre la messe, obtint l’autorisation de faire, sous la responsabilité du recteur, des leçons particulières aux étudiants en théologie '. Or De Rodon, sans avoir trop ouvertement rompu avec Aristote, avait remanié à son usage personnel toute la logique orthodoxe et, en physique, se rattachait à Gassendi. En la forme il était resté scolastique et s’honorait d’être un champion redouté dans les disputes. Un mot courait sur lui, le mot d un adversaire déconcerté par son intervention inopinée : — « Tu es donc le diable. . . ou De Rodon ! » — L histoire avait fait le tour îles écoles et sa réputation en avait sans doute gardé un caractère qui pouvait aux yeux de beaucoup faire illusion. Un an ne s’était pas écoulé que le Conseil lui-même proposait de créer en faveur d u nouveau venu, une troisième chaire de philosophie dont le titulaire devait enseigner la Métaphysique et l’Ethique1 2. La Compagnie, en ayant délibéré, s’y refusa catégoriquement. « 1 1 est à craindre, - — répondit-elle, entre autres, — qu’un tel éta- « blissement ne cause des partis, des troubles et des contestations entre Mes- « sieurs les professeurs, parmi les étudiants, et au milieu du peuple3.» Mais bientôt, en 1 66(.), la mort de Gaspard Wyss ouvrait une autre porte par laquelle, sans escalade, la méthode allait passer.
Jean-Robert Chouetfut appelé à la chaire vacante de philosophie, le 15 mai 1669. 1 1 était fils de l’imprimeur Pierre Chouet et de Renée Tronchin. Dès l’époque de sa fondation, au XVIe siècle, la célèbre maison de librairie des Chouet avait eu son étalage « sous la hasle de l’Auditoire en théologie » et en
échange de la place « pavée par l’intermise de la Compagnie » et du « banc
1 Reg. Conseil, 29 avril, 15 juin et 7 juillet 1663.
2 Il>id., 9 mai 1664.
3 Reg. Comp., 13, 20 et 31 mai, 17 et 24 juin 1664. David De Rodon mourut, à Genève, le 11 août de celte même année 1664.
ROBERT CHOUET
construict des deniers procédés d’un légat fait au college » elle s’était chargée « de servir à l’Escole, soit pour tenir l’Auditoire fermé, soit aussi pour assembler les Escoliers, » donnant en outre « tous les ans quelque bon livre, jusques à une quinzaine de florins, pour la bibliothèque1. » Robert Chouet avait donc grandi au milieu des livres et sur le seuil même de l’Ecole qui devait être la préoccupation de toute sa vie. Après avoir achevé avec succès ses études préparatoires dans sa ville natale, il s’en alla à Nîmes, où De Rodon lémancipaetoù il soutint ses thèses « seul et sans président2. » Il revint ensuite faire deux ans de théologie à Genève et enfin se rendit à Saumur, où il conquit de haute lutte, cont re un protégé du gouverneur de la province, et sur Aristote, une chaire de philosophie. C’est après cinq ans de professorat que l’arrêté du Conseil le rappelait de Saumur. Il était, par sa mère, le petit-fils du filleul et de la fille adoptive de Théodore de Bèze et le neveu de Louis Tronchin, que nous avons vu prendre position en face de François Turrettini et faire entendre à la Compagnie étonnée une première revendication de la liberté de pensée. Le même Louis Tronchin, il u’est pas sans intérêt de le remarquer ici, était ce recteur de l’Ecole sous la responsabilité duquel David De Rodon avait commencé son cours de 1663.
La correspondance de l’oncle et du neveu est heureusement conservée aux archives de la famille Tronchin, à Bessinge, et nous avons eu la bonne fortune d’y rencontrer les lettres échangées entre eux à cette époque, si pleine d’intérêt. 11 en ressort que c’est précisément Louis Tronchin et ses amis qui firent rappeler de l’Académie de Saumur et nommer à Genève le jeune professeur dont l’influence allait être si considérable. On y voit également que c’est à la suite de leur intervention, très habile et très opportune, qu’il fut, ainsi qu’il en avait témoigné instamment le désira son correspondant, dispensé des épreuves usuelles, au cours desquelles ses principes révolutionnaires eussent sans aucun doute soulevé une opposition irréductible, au seiu
1 Reg. Corap., 16 et 23 oct. 1611. La maison des Chouet remontait à Jacques Chouet , natif de Colmier-le-See, en Bourgogne, reçu bourgeois le 15 juillet 1580, et auquel avaient succédé ses neveux Pierre et Jacques Chouet, lils rie Jean Chouet, de Chàtillon-sur-Seine, reçu habitant de Genève en 1585. Jean-Robert était le petil-lils de Jacques II.
2 Theses ex universa philosophia selectæ, quas Deo favente T O. M. soins et sine præside tuebituv Jouîmes Robertus Chouetus Genevensis ; in-4, Nîmes, 1662. — La dédicace est à David De Rodon et à Gaspard Wyss. — (Bibl. de Genève, 148 Cd. 1.)
L ENSEIGNEMENT PREPARATOIRE
de la Vénérable Compagnie1. On le vit bien lorsque, installé dans sa chaire, il eut à prendre séance an milieu de ses nouveaux collègues. Une récente décision de la majorité exigeait, comme on sait, des membres du corps ecclésiastique et académique la signature des fameux règlements de 1647 et de 1649, rappelant les décisions du synode de Dordrecht et condamnant les doctrines théologiques de Saumur. Chouet, mis en demeure d’y satisfaire, dut longuement plaider le droit d’un savant et d'un laïque à ne point se mêler de théologie et invoquer le traité intervenu entre lui-même et l’autorité qui lui avait adressé un appel, sans conditions de ce genre.
17 septembre 1669. « Mr le Recteur a raporté qu’il a parlé à Mr Choiiet et luy a fait savoir l’intention de la Compagnie sur la signature qu elle exigeoit de luy. A quoy il a respondu avec des termes de respect envers la Compagnie qu’il croyoit de devoir eslre dispensé de cela, estant venu sous des conditions qui ne contiennent rien de semblable. Et comme a esté dit qu’il seroit bon de l’ouir, la Compagnie l’a approuvé. Estant entré, [il] a premièrement remercié la Compagnie de l’honneur qu elle luy avoit fait de l’elire pour cette charge et a promis de s’employer lidellement à sa charge. Que pour ce qui est des conditions il déclaré qu’il se tenoit à celles qui luy avoyent esté escrites et qu’il avoit accepté. Que pour les Theses il auroit souhaité d’estre en estât de les signer de la maniéré que la Compagnie proposoit, cependant qu’il ne le pouvoit faire : 1° parce qu’estant simplement Philosophe il ne mettoit pas en ses traittés de ces sortes de matières, et partant prioit la Compagnie de ne l’obliger pas à prononcer sur une chose qui ne se doit traitter que dans l’escole parmi les Théologiens; 2° qu’il ne s’estoit jamais assez appliqué à cette question pour pouvoir prendre parti et se déterminer à l’une ou à l’autre des opinions et qu’ainsi il pouvoit protester en conscience qu’il n’embrassoit point les sentiments de la grâce universelle ni de la non imputation du premier péché d’Adam, non pas qu’il les rejettast non plus que les sentiments opposés, mais parce qu’il n’avoit pas assez estudié ces opinions pour adhérer à l’une plustost qu’à l’autre. Qu’il prioit la Compagnie de considérer qu elle avoit fait un trailté avec luy auquel il faloit se tenir puisque, dans la lettre qu’on luy avoit escrit à Saumur, on luy avoit marqué précisément les conditions soubs lesquelles on l’appeloit et qu’il avoit acceptées, suppliant pour ce sujet la Compa-
1 Reg. Conseil, 5 et 15 mai 1669. Fleg. Comp., 13 août 1669. — Le « programme» des épreuves, adopté au lendemain du décès de Gaspard Wyss, exigeait des candidats qu’ils produisissent, avant le concours, « de bons témoignages concernant leur probité et bonnes mœurs, comme aussi pour l’orthodoxie et pureté de la doctrine. » (Reg. Conseil, 19 janvier 1669.)
A Berne, la doctrine cartésienne venait d’être frappée d interdit, par un arrêté de la Seigneurie (avril 1669), comme funeste à la religion et au pays, (Willi. Fetscherin , Bernische Verovdnungen wid-er die Cartesianische Philosophie — Archiv des Historischen Vereins des Ivautons Bern, III, 1856, n.)