CHAPITRE PREMIER
LE SCOLARCAT DE ROBERT CHOUET I. — LE SÉNAT ACADÉMIQUE. RÉORGANISATION DE LA BIBLIOTHEQUE.
Aux élections de 1699, Jean-Robert Chouet fut nommé syndic. La même année, chargé, avec le conseiller Pierre Lullin, d’une ambassade auprès des Conseils de Zurich et de Berne, il partait au mois d’août et avait pour compagnon de route le plus distingué de ses élèves genevois, devenu depuis peu professeur à son tour, Jean-Alphonse Turrettini. Ce dernier avait rejoint les envoyés de la Seigneurie à Lausanne, comme par hasard, et les accompagna jusqu’à Zurich. 11 est infiniment probable que, pendant ce voyage d’été à travers le plateau suisse, X aima mater et son avenir furent le sujet favori de longues et fructueuses conversations. Tandis que le maître, devenu secrétaire d’Etat, avait appris à conduire les affaires et les gens de la République, l’élève avait fait son tour d’Europe. II avait poursuivi ses études à Leyde, à Cambridge et à Paris. II avait visité Bayle et Basnage, connu Newton, vu Malebranche et Nicole, l’évêque de Meaux, l’évèque d’Avrenches, et même, introduit par une lettre flatteuse de Saint-Evremond, fréquenté chez Mlle de Lenclos.
Que de choses, que de souvenirs, que d’idées et de projets n’avaient pas à remuer ensemble les deux voyageurs qu’on se représente cheminant côte à côte sur la route de Moral ! Par leurs nombreux correspondants de France, de Hollande, d’Allemagne, d’Angleterre, ils étaient l'un et l’autre au courant de toutes les affaires de la République des Lettres et l’année était riche en nouvelles. Tandis qu’à Paris, Louis XIV installait an Louvre l’Académie des
UNIVERSITÉ DE GENÈVE. I. (jO
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
sciences, créée par Colbert sur le modèle de I Académie royale de Londres, dans la nouvelle capitale d’un nouveau royaume, Leibnitz, Ezéchiel Spanlieim et Sophie-Charlotte, la docte et gracieuse reine, complotaient l’institution de la Société savante qui devint l'Académie île Prusse. Partout le retour d’une date séculaire, invitant aux nobles, aux vastes pensées, profitait aux lettres et aux sciences. One pouvait-on faire pour qu’il en fut de même dans la Rome protestante .’ C’était là une question qui ne pouvait manquer de surgir dans la tête de deux Genevois aussi patriotes et aussi lettrés.
I )ès son entrée à la secréta ire rie d’Etat, Robert Cliouet s’était mis à fouiller les archives. Curieux d’histoire vraie, comme de philosophie rationnelle, de recherches documentaires, comme de recherches expérimentales, il avait feuilleté I un après l’autre, extrait, ou tait extraire, les nombreux registres du Conseil. Seul peut-être, d savait en détail I histoire de I Académie genevoise. Il s’était rendu compte du rôle capital que l'Ecole de Calvin avait joué dans l’épopée huguenote. Il l’avait vue debout, comme un étendard, durant la veillée d’armes, au travers de cette légende inouïe d’une ville sans territoire, défiant les attaques sans cesse renouvelées d une puissance militaire redoutable, de cette Iliade d’une poignée d hommes, tenant deux siècles derrière un fossé et quelques pans de murs. Cel les l'alliance des Suisses avait été précieuse, inestimable ; sans elle, le duc de Savoie eût peut-être à la fin réussi. Mais l’Académie calvinienne, de son côté, avait valu une alliance, celle des amis disséminés. Centre de ralliement des sympathies lointaines, place d appel et de concentration des subsides pécuniaires et du secours moral des princes et des villes, elle avait été, on l avait éprouvé aux jours difficiles, le palladium de la cité. L’homme de science, devenu homme d’Etat, était mieux que personne capable de mesurer l'importance de I institution qui avait fait de I indépendance de Genève, la chose de l’Europe protestante. Et tout son désir était de voir s’augmenter ses ressources, s’étendre son influence, grandir son nom. Il s’était associé aux récents efforts des juristes du Conseil des Deux-Cents pour provoquer la constitution d’un sénat académique. Comme Théodore de Bèze et comme Jacques Godefroy, il avait devant les yeux l image d’une université complète, pourvue de chaires de toutes les facultés et fondée à décerner des diplômes de maîtres ès arts et de docteurs. Le privilège nécessaire, qu il savait avoir été accordé jadis aux comtes de Savoie par I empereur