EXAMEN D E S OH D O N N A N C E S L) E L A CAD E M I E
« blait avoir puisé dans le commerce des anciens cette urbanité que nous ne « connaissons guère que de nom 1. » Gegalant hommeest resté inconnu dans ia République des Lettres. Par contre il eut pour suppléant, cl bientôt pour remplaçant définitif, le célèbre Jacob Vernet, dont l'influence sur l’bcole, dans sa première chaire de professeur ( 1 759- 1 750), fut tout ensemble celle d’un éducateur distingué et du fin lettré qui fut l’ami de Montesquieu et auquel on doit la première édition de Y Esprit des lois 2.
L’enquête académique provoquée par Chouet se continua par l’examen successif des enseignements d'hébreu, de droit et de théologie. Mais c’était là un domaine dans lequel i I laissait volontiers et sagement b initiative à d’autres. Les divers exposés des titulaires ne soulevèrent pas de discussion. Lorsqu’on en vint aux mesures générales, il lit adopter des résolutions destinées à rendre moins coûteuses et plus fréquentes les soutenances de thèses. On décida que, dans la règle, on n’imprimerait d’avance que île simples placards, contenant les propositions à soutenir et dont, au besoin, la Compagnie ferait les f rais. Par contre tous les étudiants y furent astreints 3.
Après la dispute, ceux qui en avaient le moyen publiaient, sous forme de dissertation, lesdivcrsespropositions soutenues et l argumentationà l’appui . C’est ainsi, par exemple, qu’en philosophie et pendant le professorat de Jean- Antoine Gautier (1696-1723), on peut retrou ver vingt-six dissertations où son
1 Lettre à Albert de Haller, datée du 1 1 octobre 1775. (Mss. Bibl. de Genève, Mbo, 14, p. 7.)
2 On trouvera dans la notice de Cellérier ( l . c., 178 s.), le résumé d’un mémoire inédit dans lequel Jacob Verne t a exposé, en 1740, ses vues « sur les éludes qui se font dans l’Auditoire de belles-lettres. »
3 Reg. Sénat acad., 27 novembre 1703 : « Moyens de faire soutenir plus souvent des Thèses publiques. « Mons1' le Siudic Chouet ayant fait opiner sur la proposition qui regarde les moyens de faire plus soute vent soutenir des Thèses publiques dans l’Académie, avisé que Messrs les Professeurs en Théologie, « en Philosophie et en Droit, exhorteront fortement leurs Ecoliers à se disposer à soutenir dans la « suite des Thèses publiques, qu’ils disposeront debonne heure à cela ceux qu’ils croiront les plus pro- « près, elque, pour engager ceux qui ne peuvent pas faire beaucoup de dépense à se produire en public, « l’on fera soutenir des placards, et que l’on priera même le Magnifique Conseil, s’il était nécessaire, « de fournir une partie des frais, de même que la Vénérable Compagnie. »
1 avril 1704 : n Thèses publiques. Monsrle Recteur ayant proposé que l’on obligeât tous les Etudians « qui passent de Philosophie en Théologie ou en Droit de soutenir des Thèses publiques en Philosophie, « ce qui ferait une partie de leur examen, et que tous les proposa ns qui se veulent faire recevoir ministres « fussent aussi obligés de soutenir deThèses publiques en Théologie. La dite proposition a été approuvée, « sous ces conditions, que ceux qui soutiendraient des Thèses d’examen ne devraient soutenir que des « placards, et que l’on serait en droit dans la suite de dispenser de soutenir ceux qui auraient des rai- « sons insurmontables de ne le pas faire. »
« M1' Léger, Professeur, a proposé là-dessus : que, dans ces Disputes d’examen, il y eût toujours un « ou deux Ecoliers qui opposassent ex officia. — Mr le Recteur : Qu’on retranchât tous les complin mens que font les opposans, et que le compliment d’entrée du soutenant fût court. »
Reg. Conseil, 27 juin 1704 : « Il a été dit concernant les thèses publiques, dont on a discontinué
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
nom est inscrit à titre de président de thèse. Presque toutes ont pour auteurs des étudiants de qualité ’.
La dernière des propositions de Cliouet portait sur la durée des vacances qui avaient lieu au printemps, à 1 époque des Promotions, et qu’on trouvait trop longues pour les étudiants, étant donné qu’ils en avaient d’autres, au temps de la moisson et des vendanges. Les professeurs étaient fort occupés à la lin de I année scolaire par leurs fonctions d’examinateurs au Collège. Ils défendirent énergiquement ce qui leur restait de temps libre et l’on arriva au compromis ci-après :
« Vacances de l’Académie. A l’égard des vacances de l’Académie, qui ne sont un peu plus étendues présentement que celles du Collège que dans la saison du printemps, dans laquelle Messrs les Professeurs sont obligés d’être pendant trois semaines au Collège pour les Interrogations et la correction du Thème public; l’Assemblée n’a pas trouvé non plus que l’on dût les diminuer ; Messr’ les Professeurs n’ayant des six semaines qu’il n’y a point de leçons publiques, avanlet après les Promotions, que trois semaines de vacances pures, pendant que le Collège a environ quinze jours. Cependant, comme les étudians qui fréquentent les auditoires publics sont, dans ce temps-là, six semaines sans entendre de leçons et que cet espace de temps parait un peu long, l’on a proposé d’abréger les dites vacances du pri nlemps d’une semaine et de donner par contre à Messrs les Professeurs une semaine de relâche dans le grand froid, pendant lequel les Ecoliers sont un peu paresseux à fréquenter les auditoires publics 2. »
Toutes les réformes proposées par l'Assemblée académique, en 1703, lurent rapportées à la Compagnie Maison les trouve ordinairement approuvées par les mi ni s très, sans discussion. 1 1 en est de même au Consei I . On peut donc retenir cette date comme celle où une part considérable à la direction effective de l’enseignement supérieur est passée de fait à la conférence des professeurs et îles scol arques. C’est aussi celle où, dans I ordre politique, un
« 1 usage, que l’on ne fasse que de simples placards, dans toutes les professions, et que les frais de « l’impression, pour ceux qui n’en auraient pas le moyen, se fassent aux dépens de la Vénérable Com- « pagnie.
Reg. Comp. , 29 mai 1 705 : « Ayant été proposé que l’on paye les frais des thèses qui sont soutenues « par des étudians pauvres, il faut convenir quels deniers on employera pour cela. Avisé de prendre n des deniers rectoraux, pendant qu’il y en aura, et de donner quelque chose au bedeau pour la peine a qu’il a de distribuer les dites thèses. »
1 L’auteur, déjà cité, de la Notice sur la vie et les écrits de Jean- Antoine Gautier a consacré un intéressant chapitre à l’énumération et à l’examen de ces thèses.
2 Reg. Sénat acad., i décembre 1703. Cf. Reg. Conseil, 27 juin 1704.
EXAMEN DES ORDONNANCES DE L’ACADEMIE
pouvoir nouveau commence à manifester son existence et sa volonté, où la bourgeoisie, que le gouvernement patricien a trop longtemps traitée en mineure, relève la tête et commence la lutte qui va remplir le siècle, Le premier éclat conduit à la répression sanglante de 1707, à laquelle est attaché le souvenir des premiers martyrs de la cause populaire : Pierre Fatio, Lemaître. Pendant l’orage, la Seigneurie a eu besoin des ministres, elle les a mandés en son llôtclde-Ville pour les prier d’agir dans les dizaines et leur appui n’a pas été vain. I )ès lors il ne peut plus être question de brusquer la Compagnie, même dans l'intérêt des hautes études. Chouet, qui s’est trouvé pris dans la mêlée et qui a dû payer de sa personne, est le premier à le comprendre. Ce qui est acquis doit être conservé; mais, avant quelque temps, il vaut mieux ne pas demander plus. Et, si l’on demande, il vaut mieux ne pas insister en cas de refus. C’est évidemment dans cet esprit qu’il porta, le 4 juin 1708, devant l’Assemblée académique, la question de l’établissement d’une université, question soulevéedeuxfois, depuis la fin de l'année précédente, au Conseil des Deux-Cents1.
« Monsr le Syndic Choueta fait une proposition importante, qui a été faite plusieurs fois dans le Conseil des Deux-Cents et qui y a été renouvelée ce matin, qui y est de faire ériger notre Académie en Université. Sur quoi Mous1 le Premier Syndic ayant fait opiner, l’on a faitsur le pour et le contre diverses réflexions, qui se réduisaient pour la plupart à celles-ci : 1° L’on a dit, pour l'approbation de la proposition, qu’une Université donnerait à cette ville un tout autre lustre qu’une simple Académie; Qu’en établissant de nouvelles chaires de Professeurs, plusieurs citoyens, gens de lettres, qui étudieraient dans la vue de les remplir, en profiteraient; Que le nom d’Université attirerait un beaucoup plus grand nombre d’étrangers dans cette ville, qui y viendraient faire leurs études, ce qui tournerait au bénéfice du public et des particuliers, par l’argent qu’ils laisseraient dans la ville, par la débite des denrées, qui se ferait plus avantageusement, etc. Que Mess1 *'5 les Professeurs y trouveraient surtout leur compte, par les droits et les émolumens qu’ils retireraient de la réception des Docteurs et Maîtres ès arts; Que l’établissement d’une Université dans cette ville avait en divers temps été regardé comme si utile et si honorable que la proposition en avait été faite très souvent ; Que nous avions même obtenu des lettres patentes de l’empereur Charles IV pour ériger ici une Université ; que depuis la Réformation l’on avait faitdesdémarches près de Mess1'5
1 Pveg. Conseil, 5 déc. 1707. « Conseil des Deux-Cents. Le Magnifique Conseil des Deux-Cents étant
« entré, après la prière à Dieu, on a fait les propositions suivantes : .. .Noble Jean Buisson. .. que l’on
«pense à l’établissement d’une Université.» Ibid., 4 juin 1708: « Conseil des Deux-Cents.. . Noble
« Jean Buisson qu’on établisse des Commis pour examiner les moyens d’ériger cette Académie en Uni-
ci versilé. »
LE SIECLE UES PHILOSOPHES
les Etats-Généraux des Provinces-Unies pour les prier de nous reconnaître sur ce pied là et de recevoir les Docteurs que nous créerions, ce qu'ils nous avaient accordé ; Qu’il ne nous serait pas honorable que Neufchâtel eut l'avantage d’avoir une Université, comme l’on apprend que la chose se doit faire, pendant que nous n’aurions qu’une simple Académie ; Enfin que cette République est assez bien vue des Puissances Protestantes pour obtenir parleur moyen, près de l’Empereur, qu’il nous conférât ce privilège. »
« L’on a dit, d’un autre côté, (pie l’établissement d'une Université changerait entièrement le gouvernement ecclésiastique, qui a été jusqu es ici étroitement uni avec l’académique, les Pasteurs et les Professeurs n’ayant de tout temps fait qu’un seul corps; Que cependant la Vénérable Compagnie se verrait par là privée du droit de nommer aux charges, soit de l’Académie, soit du Collège, et de la connaissance de toutes les affaires qui y ont rapport ; Que dans l'institution notre Académie n’a été faite que pour l'Eglise, c’est-à-dire (pie pour fournir des Pasteurs, et non point pour créer des Docteurs en toutes les facultés. D’autres ont dit (pie la Vénérable Compagnie avait assez à cœur le bien public pour ne pas s’opposer à l’érection de l’Académie en Université, supposé que cela tournât à l’avantage et à l’honneur de cette ville ; mais que, quand on examinerait bien la chose, elle paraîtrait avoir de très grands inconvéniens ; Que I on ne pourrait point empêcher les Etudians de toutes sortes de Religions de venir faire leurs études dans notre Académie ; Qu’ai nsi un très grand nombre de Catholiques pourraient s’introduire dans la ville, sous le prétexte d’y venir étudier, ce quia toujours été regardé comme un très grand mal, et qui pourrait altérer considérablement la tranquillité de la ville ; Que les Universités ont partout de grands privilèges, et que l’on sait assez combien les Ecoliers font de désordres dans les villes où il yen a, et où ils sont en grand nombre; Que, s’il venait très peu de jeunes gens de plus que ceux qui y viennent présentement faire leurs études parmi nous, le nom d’Université ne donnerait à celte ville aucun nouveau lustre, ni aucun avantage réel ; Que nous avons des Professeurs en toutes les Professions excepté en celle de Médecine, et qu'il ne serait pas dillicile d’en établir un en cette science ; ce qui étant fait, nous aurions tous les avantages d’une Université, à la réserve de celui de créer des Docteurs, qui ne seraient d’ail leurs jamais reconnus parmi les Puissances Catholiques ; Que d’ailleurs très peu d’étrangers viendraient prendre leurs degrés chez nous, puis (pie les Catholiques se garderaient biend’envoyer leurs en fans étudier dans une ville comme celle-ci, et que les Protestants ont des Universités en très grand nombre, fondées depuis longtemps, comme en Allemagne par exemple, que l'on ne quitterait pas pour venir prendre la qualité de Docteur dans une Université toute nouvelle et fort éloignée ; Qu’il serait dillicile d’obtenir de l’Empereur les lettres qui seraient nécessaires pour ériger notre Académie en Université, puis que nous ne sommes pas trop bien auprès de ce Prince ; Et que le Roy de Prusse, qui dans un autre teins
EXAMEN DES ORDONNANCES DE L ACADEMIE
aurait pu nous servir auprès de Sa Majesté Impériale, pour nous les faire obtenir, nous traverserait présentement dans la vue qu’il a d’en avoir une dans sa Principauté de Neufchâtel ; Enfin que, quand celte dernière ville aurait une Université, notre Académie, qui est dans une assez grande réputation, n’en souffrirait du tout point, et qu’il ne viendrait ici pas moins d’Ecoliers qu’auparavant. »
« Ces raisons ayant paru à l’Assemblée d’un plus grand poids que les précédentes, son avis a été qu’il n’y avait pas lieu présentement d’établir une Université en cetle ville b »
L’Université genevoise, privilégiée par l’empereur, était un beau rêve. Mais il est évi dent que s’ il fallait, pour le réaliser, bouleverser l’Etat et l’Eglise, la partie ne valait pas les enjeux. C’est ce que mit au jour la délibération qu’on vient de lire, dont le procès-verbal original, soigneusement revu et raturé, montre l’importance qu’on y attachait.
Avant la fin de la même année 1708, comme d’un tacite et commun accord, rassemblée de Mess15 les Seolarques et de Mess'5 les Professeurs était officiellement gratifiée, par la Compagnie et par le Conseil, du titre de Sénat académique1 2. Dès lors, au point de vue administratif, l’évolution de l’ancienne Académie est achevée. On a vu successivement et simultanément à sa tête : 1° la Compagnie des pasteurs, dans laquelle siègent, de par les lois de l’Ecole, les professeurs titulaires des chaires primitives ; 2° la Compagnie académique ou académiquement convoquée, qui comprend, outre les membres du collège des ministres, les professeurs laïques de création postérieure au XVIe siècle ; 3° la conférence, présidée par le recteur, de tous les professeurs titulaires et honoraires, qui se réu nit, soit pour les examens, soit poulie règlement des questions de police intérieure et qu’on appelle' le Corps académique ou, par abréviation , Y Académie ; 4° enfin l’Assemblée des professeurs et des seolarques ou Sénat académique. Cette « diète à quatre chambres, » comme l’appelait Amicl, dans le discours jubilaire qu'il prononça en 1859, mécanisme compliqué, pièce d horlogerie toute genevoise, dont on ue s’explique la construction et le fonctionnement qu’a près une étude patiente de l’histoire, était, en somme, le produit de l’équivoque < p i e la constitution de Calvin, résultat d’une longue lutte et d’un compromis forcé, avait
1 Reg. Sénat acad., ad diein.
2 Reg. Comp., Reg. Conseil, 29 sept., 26 déc. 1708.
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laissé planer sur les compétences respectives du pouvoir laïque et du pouvoir ecclésiastique dans le gouvernement scolaire. A l’époque où nous sommes arrivés, la quadruple assemblée, qui dirige l’Ecole avec l’agrément et sous le contrôle de Messieurs, est constituée. Ee mécanisme fonctionnera plus ou moins vite, plus ou moins bien, la puissance relative de ses ressorts, de ses divers rouages, variera. Mais la pièce est complète. Jusqu’à la Révolution on n’y changera plus rien.
Tandis que Jean-Alphonse Turrettin, île plus en plus absorbé par son activité théologique et professorale, déposait le rectorat, en 1711, entre les mains de Bénédict Pictet, lequel le transmettait, en 1717, à Jean-Antoine Gautier, qui le cédait à son tour, en 1721, à Antoine Maurice, le vénérable scolarque Robert Chouet conservait son siège au Sénat académique jusqu’en 1727. Il eut la satisfaction de voir, en I 7 I .‘1, Pierre Violier, qui depuis dix ans avait enseigné la géographie aux étudiants, sans autre récompense que le succès du cours, honoré du titreet du rangde professeuren cette science 1 et, plus tard , de contribuer encore à l’établissement, désormais définitif, d'une chaire de mathématiques. Ce fut, avec la part qu il prit à la réorganisation des études juridiques, réorganisation dont nous aurons à parler tout à I heure, le couronnement de sa longue et utile carrière. Voici dans quelles circonstances fut obtenue la dernière création de son scolarcat.
Jean-Antoine Gautier ayant été appelé à occuper le siège de son père au Petit Conseil, en 1723, la Compagnie profita de la circonstance pour confier à un pasteur, Ezéchiel Gallatin, son remplacement provisoire, puis sa succession à b Académie, sans donner de suite sérieuse au concours ouvert par le programme réglementaire du recteur, programme dont on trouve ci-contre la reproduction. Outre son enseignement, ce pasteur restait « chargé d’une dizaine et d'un sermon tous les quinze jours2. » La même année, Jalabert mourut. 11 fallut, cette fois, pour tenir compte des protestations qui s’étaient élevées, au Conseil des Deux-Cents, contre le procédé arbitraire qui avait écarté de la chaire de Gautier des candidats île mérite, non seulement ouvrir une inscription publique, mais renoncer à en éluder les effets. On décida cependant, bien que le professeur décédé eût enseigné « en philosophie et
1 Reg. Sénat acad., 19 mai 1711, Reg. Conseil, 20 mai 1713.
2 Reg. Conseil, 2 \ avril 1723