LES THÉOLOGIENS PHILOSOPHES
I. — UKNÉ1HCT PICTET. JEAN-ALPHONSE TUHIIETTINI ET SES ELEVES.
Au XVII' siècle, l'Eglise genevoise a pesé sur l'Ecole. Au XVIIIe siècle, l'Ecole genevoise, émancipée, réagit sur l'Eglise, la fait part ici per en quelque mesure à son évolution et lui impose la tolérance. C’est, dans le domaine religieux, le grand résultat delà révolution philosophique qu’on a vu s'accomplir.
Nous l avons dit, le premier des élèves de Robert Chouet qui parvint à une chaire de théologie fut Bénédict Pictet. Il avait été promu aux cours publics de l’Auditoire .de philosophie, le d mai 1669, en cette année mémorable où le jeune professeur de Saumur y fut appelé, et l’on ne peut méconnaître dans sou œuvre la trace bien marquée de I initiation scientifique à laquelle il eut le bonheur de participer. Toutefois, comme selon la coutume de l’époque il sortait du collège à un âge où la pensée s’éveille à peine, cette initiation ne vint pas à l’heure où elle pouvait avoir toutes ses conséquences. Et le véritable maître de Bénédict Pictet, celui qui exerça sur lui une action personnelleet prépondérante fut son oncle, François Turrettini, sous lequel, avant d’atteindre sa vingtième année, il commença ses études de théologie. Cette influence, que plusieurs années de voyages et de résidence à l’étranger, que des relations suivies avec les Claude, les Bail lé, les Basnage, laissèrent dominante, explique la situation qu’il occupe dans l’Académie. Nommé suppléant de son maître eu 1686, lorsqu’il monta, en 1687, dans la chaire que le décès de ce dernier rendait vacante, il y fut, à la fois, le premier représentant d’une génération nouvelle et le dernier champion d’une orthodoxie cen- — i. (î7
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
tenaire. Son vénérable collègue, Bénédict Galandrini, appelé en 1690, après une longue carrière pastorale, à la succession de Phil ippe Mestrezat , unit ses efforts aux siens pour maintenir intacte J’œuvre de Dordrecht. Mais leur entreprise est condamnée d’avance. Elle ne répond plus aux aspirations d'une époque qui sera le siècle de Voltaire et de Rousseau.
Pictet lui-même, tout intransigeant qu’il réussit à demeurer sur le dogme du Consensus, est de cette époque. Il admet des erreurs « qui ne sont pas incompatibles avec la piété. » Il distingue « deux sortes de vérités, les unes « qui sont de la dernière importance, qu’on ne peut ignorer et être sauvé; « d’autres qui ne sont pas si nécessaires, de sorte que sans les connaître on « peut servir Dieu, et obtenir un jour le salut '. » Son ouvrage capital, la Théologie chrétienne, est un traité de dogmatique, où il expose « la science du salut, » selon la méthode de raisonnement consacrée par la philosophie de son premier maître, et sa Morale chrétienne recueille, entre beaucoup d’autres, les suffrages de Pierre Bayle. En 1714, il deviendra associé étranger de l’Académie des sciences de Berlin.
Protestant de bonne compagnie, rompu aux usages de la cour et de la ville, l’auteur de la Théologie chrétienne « honore les prélats de la communauté romaine. » Il envoie son œuvre à l’évêque d’Annecy avec une lettre dont le stvle complimenteur fait concevoir au destinataire de graves illusions sur sa pensée intime1 2 3. Et cependant on est au plus fort de la répression catholique. Les conséquences de la révocation de lEditde Nantes s’appesantissent lourdement sur les protestants français et Pictet est un de ceux qui se dépensent le plus en faveur des réfugiés. Antoine Court, qui doit entreprendre et mener à bien le grand œuvre de la restauration des églises huguenotes, trouvera en lui un protecteur dévoué et son meilleurguide. Il viendra du « Désert » s’inspirer de ses leçons, il formera sous ses auspices le projet du séminaire qui doit rendre à la cause vaincue les ouvriers don t elle a si grand besoin \
Dans sa chaire de prédicateur, Bénédict Pictet inaugure le sermon <1 édification, ! instruction morale, qui doit prendre peu à peu la place de l’exposé
1 Traité contre l’indifférence des religions ; in-12, Amsterdam, 1692, p. 94.
2 Eugène de Budé, Vie de Bénédict Pictet; Lausanne 1874, p. 53 ss.
3 Antoine Court fut à Genève et fréquenta l’Académie de 1720 à 1722 Voir Edmond Hugues, Antoine Court . Histoire de la restauration du protestantisme en France au A I (IIe siècle : Paris , 1872, 1 , 2 13 ss.
BlîNEDICT PICTET
scripturaire, purement didactique, des anciens. Dans sa chaire de professeur, il s’attache particulièrement à l’apologétique et laisse presque complètement de côté la controverse. C’est ce que démontrent suffisamment, ainsi que l’a remarqué M. Henri Heyer, les séries rie thèses soutenues par ses étudiants sous sa présidence et, selon un usage courant, entièrement composées par lui
Tout ceci nous paraît devoir faire classer Pictet, aussi bien au point de vue intellectuel que pour satisfaire à la chronologie, avec les hommes du XVIIIe siècle et non pas, comme on le fait généralement à la suite de Cellérier, parmi ceux du XVIIe. De même son camarade, plus âgé, qui fut le fidèle compagnon de voyage et d’études de son tour d’Europe, Antoine Léger, deuxième de ce nom. Ce dernier, qu’on a vu succéder à Chouet dans sa chaire de philosophie, en l(i<S(5, sans abandonner pour cela son ministère, fut promu à celle de théologie en 1713, comme suppléant de Bénédict Calandrini. Déjà en 1705, on avait songé à lui pour la chaire devenue vacante au décès de Louis Tronchin. « Que votre Eglise est à plaindre, — écrivait à ce sujet Oster- « wald, de Neuchâtel, à Jean-Alphonse Turrettini, — et qui réparera la perte « quelle vient de faire ! Votre peu de santé faitqu’on n’ose penser à vous. Vous « avez deux excellons hommes, Messrs Léger et Sartoris. La voix publique » désigne le premier depuis longtemps : d (aut un homme comme lui, sage, « pieux, doux, ennemi des folles disputes, et en même temps ferme et zélé. « Dieu veuille présider dans le choix qui sera fait. Mais sommez-le de ne pas « reluser la vocation 1 2. »
On sait <pie Turrettini, malgré l’état précaire de sa santé, devait accepter l’héritage. La suppléaneede Calandrini, offerte à Léger huit ans plus tard, fut une compensation. Mais il n occupa sa nouvelle chaire que durant six années, les dernières d’une carrière pastorale trop remplie par la multiplicité de ses fonctions, et n’y a laissé d’autres traces de son passage que trois thèses, dont l’une au moins, sur l’accord de la loi et delà raison, peut donner quelque idée de Intendance de son enseignement3.
Un incident, qui date des premières années du siècle et qui lit quelque
1 Catalogue des thèses de théologie soutenues à I Académie de Genève pendant les XV h', XVI T' et XVIIIe siècles, p XL, 72 ss.
2 Lettre du 12 septembre 1705. (15. deBudé, Lettres médites adressées de 1680 à 1707 à J. -A. Turrettini. III, 29 ss.) .
1 De Ecclesi ;e ruina nie i n /aUihil itute . DeDeo, De eoneordta fidei et ratioms. (\oirll. Heyer./. e., 77s.)
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
bruit, montre bien la distance qui sépare la Genève nouvelle de la Genève de Calvin et de Bèze. Celle-ci avait été non seulement le refuge d'un Knox, d’un Melville, d’un Cartwright, mais encore l’école de leur pensée. Elle était la mère spirituelle des presbytériens d Ecosse et des puritains anglais. La tradition, assez effacée sur le continent, s’en était conservée très vivante audelà de la Manche et le nom de « Geneva » y était resté inscrit sur le drapeau d’un grand parti d opposition. Or, en I 705, les étudiants de l’Université d’Oxford, devenue le ferme soutien de l’épiscopalisme officiel, s’avisèrent de publier, en une brochure de circonstance, intitul ée Strenæ O.ronienses } une pièce de vers burlesques dans laquelle les catholiques d’un côté, sous le nom de Borne, et les non-conformistes de l’autre, sous celui de Genève, étaient l’objet d’une satire où les termes violents n avaient point été ménagés. Les professeurs genevois, en commerce régulier de lettres, depuis les voyages de Pictet, de Léger et d Alphonse Turrettini, avec les plus hauts dignitaires de l’Eglise anglicane, se plaignirent du procédé. Déjà en 1701, une pièce de vers, imprimée également à Oxford à l’occasion de la mort du duc de GIocester, avait obligé l’évêque de Londres à exposer des circonstances atténuantes à ses correspondants. Cette fois, il s en prit aux recteurs des Collèges et 1 Université, par son entremise, expri ma ses regrets. En retour, 1 Eglise et Académie de Genève adressa au vice-chancelier une lettre, datée du 'l'\ septembre 1706, où elle affirmait son profond respect pour la discipline et pour la liturgie anglicanes. « Nous estimons, — ainsi s’exprimait, au nom « de tous, Antoine Léger, alors modérateur de la Vénérable Compagnie, - « que la foi en Jésus-Christ, I amour de Dieu et du prochain, et un culte éloi- « gné de toute superstition et idolâtrie suffisent au salut et peuvent s’ac-cor- « der avec la diversité des rites. » Pour ne pas rester en arrière. 1 Université d Oxford répondit par une lettre d éloges, adoptée en convocation plénière, et publia les deux pièces qui témoignaient de la bonne harmonie des deux écoles L L’affaire en fût restée à cet échange de politesses, si les non-conformistes, sur le dos desquels on se disait de jolies choses, n eussent, eux aussi, pris leur bonne plume et démontré par les arguments les plus topiques que
1 Literie u celeberrimts Paulin Unis et Peofesmnibus Fcclesiie et Academix (ieneeensts ad t hiversitatem Oxoniensem trunsmissw : un a cum Responso ejusdem l.’niversitatis Oxon. ad easdein Literas. in frei/uenti coaeocatione omnium Doctor. Magist. Hegentium et non Regentium lecto et auprobalo. Feb. n. llOli : in-folio, Oxford, « e itiealro Sheldonhino, » 1707. (Bibl. de Genève, Q. SI, :i ; Br. M . fi ?o0?, ?.)