‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 178 sur 213 · A . T U K H K TT IM ET SES ELEVES · texte numérisé non relu

A . T U K H K TT IM ET SES ELEVES

les soins qu’il s’est si généreusement donnés pour le Publie, par rapport à sa Profession en Histoire Ecclésiastique, depuis qu’il est dans l’Académie. »

« Mons' Turrettin a donc rapporté à cetle Assemblée que, depuis qu’il exerce sa Profession, il a donné une explication complète de l’histoire ecclésiastique des treize premiers siècles de l’Eglise; dans laquelle histoire, il s’est proposé de donner une idée exacte des principaux faits, lesquels il rapporte à certains chefs, en commençant l’histoire de chaque siècle, par celle des Empereurs qui ont régné dans ce siècle, continuant par celle des Rois et des Princes, ensuite en donnant l’histoire des Papes et des Conciles, puis des dogmes, du culte, du gouvernement ecclésiastique, des sectes et des gens de lettres qui ont fleuri pendant le siècle. Qu’afin que l’on tirât de l’étude de l’histoire ecclésiastique toute l’utilité nécessaire, il s’était principalement attaché à démêler les faits vrais des faux, et à en faire voir la différence, que pour cela il lui avait fallu consulter quantité d’originaux, ce qui demandait beaucoup de temps et de très grands soins; qu’ainsi il n’avait pu faire jusqu’ici qu’une leçon par semaine en Histoire Ecclésiastique; qu’il en avait pourtant fait pendant une année une seconde, dans laquelle il expliquait le Rationarium Temporum du P. Petau, mais que sa santé l’avait obligé de discontinuer. Qu’enfin il se proposait, lorsque son cours en histoire ecclésiastique serait fini, de donner plusieurs leçons la semaine, et d’en destiner une à l’explication d’un abrégé de l’histoire universelle qu’il a composé à l’usage du Collège, et qui va être imprimé avant peu. »

« L’Assemblée, opinant ensuite sur ce qu’a représenté Monsieur Tu rrettin, a trouvé qu’il s’acquittait si dignement de tout ce qu’il faisait, et qu’il remplissait si parfaitement tout ce qu’on peut demander d’un Professeur en Histoire Ecclésiastique, qu il ue laissait rien à désirer ; qu ainsi il n’y avait aucun changement à faire dans sa profession, et qu’on n’avait qu’à le remercier de tous les soins qu’il se donne, et à le prier de ne pas altérer sa santé par le trop grand nombre d’occupations nouvelles que son zèle pour l'Académie lui pourrait faire entreprendre *. »

L histoire ecclésiastique, enseignée de la sorte, embrassait, comme on voit , I histoire politique et l’histoire de la culture, et l’on comprend qu elle ait pu être considérée comme un enseignement indépendant de la théologie. Lorsque à cette chaire extraordinaire s’ajouta celle de Louis Tronchin, Turrettini restreignit le champ de son enseignement historique à l’histoire ecclésiastique proprement dite. On t rouve le résu mé de son cours sur ce su jet dans le Compemhum qu’il a publié en I 73â et dédié à l’un de ses élèves, le prince

1 Rcg. Sénat acad., 2 octobre 1703.

UNIV I K S I T 1 r> I C. F. N I V R

LK SIECLE ÎUÎS PHILOSOPHES

Frédéric de Hesse-Gassel, fils du roi de Suède 1. Cet abrégé, destiné à servir de guide à ses étudiants, eut I honneur d’être pris pour texte de I enseignement historique donné aux théologiens dans plus d une haute école protestante, notamment à F Académie de Lausanne, où Messieurs de Berne venaient de charger de cet enseignement un des meilleurs élèves de Barbevrac : Lovs de Bochat.

Tant qu’il ne fut que professeur d’Ilistoire ecclésiastique et, comme tel, suppléant occasionnel dans l’une ou l’autre des grandes chaires, Jean-Alphonse Turrettini, sans cacher son sentiment touchant l’intolérance des anciens, s’abstint de provoquer publiquement le débat théologique auquel il se préparait. A cet égard, on peut dire qu’il ne parla que lorsqu'il se sentit dans la chaire de Calvin. On a vu tout à l’heure comment Chouet arrangea leschoses pour que cette chaire vînt à lui. Dès 1706, le Consensus subissait sa première défaite au sein de la Compagnie, dont la majorité, guidée par le jeune successeur de Louis Tronchin, dispensait le ministre N iai de Beaumont de la signature du sic scntio réglementaire, puis adoptait un nouveau formulaire, infiniment moins rigide que les anciens, destiné à être lu aux candidats au saint ministère

Dans la discussion, très vive, qui j)récéda cette première conquête de l’esprit nouveau, lefilsde François Turrettini avait trouvé devant lui, à la tête du j>a rt i de la résistance, son collègue Bénédict Pi et et. Descendant d’une des plus anciennes familles du j>ays, Pietet, malgré ses voyages, malgré ses relations avec les théologiens étrangers, était resté vieux Genevois, de tète, comme de sang et de cœur. Il défendit I œuvre de 1 orthodoxie pied à pied, comme ses ancêtres avaient défendu les murs de la cité. Alphonse Turrettini.

' //istoi iæ Ecclcsiasticæ Compendium a Christo nato use/ue ad ct/iiium MDCC; in-8. Genève, 173V 21' (■dit., 1736.

- Formulaire du 27 août 1706, ratifié par le Conseil le 20 septembre :

« 1" I dus protestez et jurez devant Dieu de croire et de taire profession de croire tout ccqui est con- « tenu dans les Saintes Ecritures du Vieux et du Nouveau Testament, qui sont la véritable et I unique « règle de notre foi. »

« 2° Vous promettez encore de n enseigner rien qui ne soit conforme à la confession de foi et au caté- « chisme de cette Eglise, comme conlenans le sommaire de ce qui nous est enseigné dans 1 Ecriture « Sainte. »

« 3" 1 o u s êtes enfin exhorté à n enseigner rien dans l’Eglise et dans l Académie contre les canons du « Synode de Dordrecht . contre les règlements delà Vénérable Compagnie et contre ceux des Eglises de « Suisse : et cela pour le bien de la paix et pour garder l’uniformité dans la manière d’enseigner — X’esl- M re pas ce que vous promettez — T! épouse Je le promets. «

.l.-A. TUBRKTTIM ET SES ELEVES

au contraire, frappant contraste, était devenu européen. Préparé par les leçons de son premier maîtreà recevoir celles de la philosophie anglaise, son séjourdans le pays où, après deuxgrandes révolutions politiques, s’élaborait la pensée moderne, avait exercé sur lui une influence décisive. Il s'en était assimilé la culture, jusqu’à pouvoir prêcher en anglais, comme il pouvait prêcher en italien, la langue de ses pères. Et, bien avant que V ol faire eù I révélé l’Angleterre lettrée à la France, il avait mis Genève en contact avec elle.

Pictet mourut en 1724. Il eut pour successeur Antoine Maurice. I n an après, la Compagnie, presque u nan i me, donnait lecoupdegràeeau Consensus ; une décision , du I " juin 1725, supprima tout formulaire et établit qu'à l’avenir on ne demanderait aux proposants, candidats an saint ministère, d'autre promesse que celle contenue à l’article VI des Ordonnances ecclésiastiques :

« Vous protestez de tenir la doctrine des saints Prophètes et Apôtres, comme elle est comprise dans les livres du Vieux et du Nouveau Testament; de laquelle doctrine nous avons un sommaire dans notre Catéchisme. »

Le système théologique de Jean-Alphonse Turrettini porte la marque indéniable de ses origines anglaises. Il peut être ramené sommairement à la mise en évidence des « vérités essentielles reconnues par tou s les chrétien s, » vérités qu’il est nécessaire de connaître et de croire, tandis que tout le reste peut être laissé au senti ment individuel de chacun . Son pri n ci pal ou v rage, intitulé Ao/ô ex Testium et dédié à Gu illau me Wake, archevêque de Cantorbéry, est consacré à l’exposition de cette théorie des « articles fondamentaux » et des conséquences qu’on en peut tirer pour la résolution des différends théo logiques. C’est le plaidoyer d'un philosophe chrétien pour la paix religieuse et pour la tolérance.

Nous avons rappelé tout à I heure que, surce terrain général, Pictet avait cru pouvoir suivre son col lègue au moins dans u ne certai ne mesure. C’est ainsi qu il put collaborer à une entreprise dont ce dernier avait conçu l’idée dans la société de Wake et qui, à partir de I 70(>, emplit leur pensée à tous trois de généreuses illusions : l’union des protestants de toutes les confessions. Le plan fut approuvé parle roi de Crusse, par le duc de Saxe, par le roi d’Angleterre, par Leibnitz et par Newton, et échoua. Les négociations auxquelles il donna lieu contribuèrent toutefois à rehausser toujours plus, aux yeux de l’Europe, le nom de l'Eglise et de l’Ecole d’où en était partie Finit intive.

LE SIECLE DES PHILOSOPHES

Lorsque Pictet mourut, l'archevêque de Cantorbéry adressa aux Pasteurs et Professeurs de Genève une longue lettre de condoléances où on relève ce passage :

« Heureuse Eglise ! Florissante Académie! La gloire que vous vous êtes acquisé est si grande qu’elle est digne de l’envie des plus grands Royaumes. Celle gloire est le prix de la paix ecclésiastique que vous chérissez et dont les maximes sont observées parmi vous autant religieusement qu’en aucun autre lieu du monde. Elle est le fruit, elle est la précieuse récompense de la modération qui, vous portant à mépriser souverainement les questions obscures et inutiles, laisse en même temps a l’esprit toute la liberté dont il a besoin pour se nourrir, et s’orner d’une solide érudition, et fait pénétrer tant plus heureusement dans ce qu’une excellente littérature renferme de plus exquis, que l'on perd moins de temps et que I on ne consume point les forces de l’esprit dans ces disputes vaines, et (pii roulent suides choses dont la connaissance n influe en aucune manière sur la conduite de la vie, et ne saurait contribuer à vous faire obtenir le salut »

« Votre Eglise et votre Académie sont dans une estime qui passe de beaucoup celle que s’attirent la plupart des autres. Elle renferme dans son sein tant de sujets de mérite, et distingués par leur savoir en toutes sortes de sciences, qu’il n’y a aucun endroit dans le monde ou l’on en voie de semblables, ou en plus grand nombre. Et votre foi pourcela n'en est pas moins pure, ni moins ferme, en même temps <pie l’on peut dire qu’il n’y a point de corps ecclésiastique où elle paraisse plus dégagée de toutes superfluitésqui ne font pas d’honneur à la religion, que dans votre Vénérable Compagnie b »

Comme Bénédict Pictet, Jean-Alphonse Turrettini lut correspondant de l'Académie des sciences de Prusse. Son œuvre dans la chaire doctorale de Calvin paraît pouvoir se résumeren ceci que, tandis qu’avant lui la théologie y était une discipline presque exclusivement basée sur une foi et une révélation supérieures à la pensée, désormais elle y lut une science, faisant la part de cette loi el de cette révélation, mais précisant leur domaine et ouvrant tout autour de larges avenues aux procédés d investigation de la critique rationnelle. On pourra se rendre un compte assez exact de la distance qui le sépare des réformateurs en comparant ses leçons sur les Epitres de Saint Paul avec celles que nous ont laissées Calvin et Bèze sur le même sujet, (pii était le sujet cl’élec-

1 l’raduelion française contemporaine. (Bibl. d’Oxford, Bon’liii.sun .Vss. .1 'J 7J. pièce /.'LL) L’original de ccl le Ici I rc, en latin, esl dalé de Croydon , le 1 0 juillet 1 7'2'i . | M.ss. Bibl . de Genève. Mf l!)~ an X I X Gaberel a utilisé celle pièce. (/.. c. . III, 107.)

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