J.- A. T U RRETTIN I ET SES ELEVES
cessante. Elle nous apprend, non seulement comment il comprenait celle lâche, mais ce qu’elle était devenue au XVIIIe siècle.
« La clôture des Promotions se l’ait par un discours français, ou, en donnant aux gens non lettrés une idée de ce qui s’est dit dans les discours latins, on joint des réflexions sur les endroits les plus curieux, et en général sur le bon usage des sciences, et l’on termine la cérémonie par une prière à Dieu. M' Turrettin montrait dans ces occasions u n savoir universel et choisi . 1 1 savait lier des su jets d i fférens par des transitions heureuses. Il pa rse niait son discou rs d’observations égale ni en t judicieuses et agréables, propres à faire aimer l’étude ; et il ramenait tout à la piété, comme à ce qui fait le couronnement de l’édifice. Son ton et son style n’était point alors oratoire, mais seulement un peu plus relevé (pie celui de la conversation. Pour ce qui est des remontrances qu’il était appelé à faire dans l’élection des magistrats, on a admiré, dans vingt-cinq discours qu’il a prononcés pour de tels sujets, la variété qu’il y savait mettre, la solidité et le poids de ses pensées, sa noble franchise à dire la vérité, sa prudence dans la manière de dire, et sa dél ica fesse pa r rapport aux bienséances du tems, du lieu et des personnes. Dans le Conseil des Deux-Cents, c’était le ton d’un homme qui opine gravement et avec dignité : son discours était bref et nerveux ; chaque parole portait coup : on l’écoulait avec un profond silence. Dans l’assemblée générale delà Bourgeoisie, c’était une exhortation d’un autre genre, plus populaire, plus abondant, plus approchant de la prédication, quoique d’un tour assez différent. La plupart des gens qui ont de l’esprit onde l’éloquence n’en ont que d’une sorte, qu’ils mettent partout. Le propre de M. Turrettin était le grand sens qui fait prendre diverses formes, selon la nature du su jet. »
Ce tact parfait de Jean-Alphonse Turrettini, tact poussé, on peut le dire, pisqu’à l’habileté, noussemble le secret de1 l’influeneeconsidérablequ’il exerça sur son en tou rage. Il apparaît à un tou ru an t de Ihistoi re intellect uelle de son pays et, presque aussitôt, il y prend la direction de la plus grande évolution que le calvinisme ait accomplie. Avec lui, etpar lui, prend fin I opposition irréductible de ce parti rétrograde que Chouet, dans ses lettres de San mur, appelle encore à plus d’une reprise la « cabale italique, » et du parti contraire, qui n’a pas voulu sacrifier le droit de la raison et le devoir de charité aux exigences d’une dise i pli ne devenue déraisonnable et cruelle. Lorsqu i I mourut, en I 7dS, la Genève moderne était née.
L impulsion scientifique donnée par le maître de Jacob Vernet à renseignement de la théologie se manifeste dans les no mi nations de professeurs faites sous ses auspices. E I les s’adressent à des savants, dûment préparés aux chaires d exégèse par un stage dans ce I le de G roc ou d II èbreu , et même dans l< >u 1rs
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
deux. C’est tout d’abord son jeune cousin Samuel Turret ti ni, l'héritier de sa propre pensée, dont il a dirigé lui-même avec soin les b ri liantes études, à Genève et à l’étranger, qui, après être monté dans la chaire (l’Hébreu «lès ! 7 1 (» , comme suppléant de Michel , son père, y est installé personnellement en 1718 et recuei I le, l’année suivante, la succession <1 Antoine Léger. C’est ensuite A n toi ne Maurice, passé de la chaire de Belles-lettres à celle d Hébreu, en I7L), et appelé, en 1724, à celle que la mort de Bénédict Pictet a rendue vacante, tandis que lui-même est remplacé comme professeur de Langues orientales par un hébraïsant de premier mérite : Jacques-Théodore Le Clerc, héritier des traditions d’une famille lett rée entre toutes, et qui doit . pendant plus de trente années, faire honneur à l’Bcoleetau nom qu il porte h
Samuel Turrettini fut enlevé prématurément à I booléen 1727, un mois après son élect ion au rectorat. Son successeur, Jacob Bessonnet, ancien minis- I re de I I lôpital, pasteuren villedeptiis I 707, paraît faire exception parmi la pléiade de savants qui en tou re b ami de \\ alce. d’Osterwald et de Y\ eren tels. C’est un prédicateur, dont nousn’avonsqu un volume de sermons, mais un prédicateur parvenu à triompher, à force d’art et (h1 méthode, de graves dé faut, s naturels et dont les conseils, dans ce domaine, devaient être précieux aux étudiants2.
Antoine Maurice, nommé membre correspondant de l’Académie de Prusse, en 17 1 3, sur la présentation de Leibnitz, fut quatre fois recteur, de 1721 à 1727 et de 1784 à 1786. Les harangues latines qu il prononça en cette qualité aux Promotions de 1 Lcole, et qui sont demeurées inédites, mériteraient une étude spéciale, biles donnent une haute idée des progrès de l’enseignement supérieur à cette époque féconde entre toutes 3. Maurice achevait son dernier rectorat , en 1785, lorsque put être célébré à Genève le second centenaire de la Béformation. Cette fois, la commémoration jubilaire eut lieu tout ensemble
1 Jacques-Théodore Le Clerc était le (ils du médecin Daniel Le Clerc, bien connu par son Histoire de la Médecine, le neveu du grand publiciste Jean Le Clerc el le petit neveu du professeur d Hébreu, David Le Clerc [ Clericusj.
2 A une seule exception près, qui date de 1728 , toutes les thèses soutenues sous la présidence de Bessonnet , du moins toutes celles qu’on a retrouvées, portent à la suite du nom du candidat la mention relativemenl rare : -luthor et respondens . ou simplement author, qui indique que la collaboration du professeur a ôté réduite au minimum. ( Voir 1 1 . Heyer, /. c. . 89. 95, 97, 99. ) — L enseignement de 1 ’homilélique n’a jamais été organisé, comme tel, au XVIIIe siècle. Il était donné pratiquement par les professeurs, à l’occasion des exercices de proposition des étudiants, et le fut ainsi, jusqu’à la fin du siècle, malgré le règlement de 1786, qui classe l’art de la prédication parmi les disciplines devant faire l’objet d’un cours spécial. (Arcli. d’Etat, Portef. histor.. -\° 5216.)
3 .J/.s-.s-, Bibl. de la Compagnie des pasteurs de Genève, D. 4.