‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 182 sur 213 · A . TU KRETTIN I ET SES ELEVES · texte numérisé non relu

A . TU KRETTIN I ET SES ELEVES

« (jiioi oser succéder à un si grand homme? » Dans la colonne « Pro, » les deux premières considérations et les plus importantes sont : « La nécessité d’exer- « cer les talents, et du travail. » « Le devoir à la Patrie, fût-elle ingrate ! » Ce « fût-elle ingrate ! » répond à unegraveobjection, formuléeences ternies dans la colonne adverse : « La conjonction critique île nos affaires. L'indisposition des esprits contre moi dans le peuple L » Au printemps de 1737, en effet, la lutte entre la bourgeoisie et les Conseil s, qui se sont emparés de l’exercice de la souveraineté politique, est sur le point d’entrer dans une de ses phases aiguës ; on est à la vei lied événement s graves, d’une prise d’armes ; les esprits sont profondément agités. Lullin était apparenté aux chefs les plus attaqués du parti aristocratique et l’on voit qu’il ne se faisait pas d illusions sur sa popularité perso n nelle. Il accepta néanmoins, toutes raisons mû rement exami nées, l'honneur qui lui était fait. Et, s’il n apportait pas à 1 Ecole le nom d un savant, elle eut en lui un Mécène, qui était au surplus un homme de bon conseil et un professeur laborieux, tout pénétré de la méthode de son maître. « L esprit decri- « tique, — lit-on dans l’éloge que lui consacre la Bibliothèque des sciences, « — une bonne logique et une érudition bien dirigée l’ont toujours a ccom paie gué dans le cours de ses leçons, et dans ces savantes dissertations qu’il avait « coutume de faire précéder et par lesquelles il terminait la suite de chaque « siècle. Par là, il liait l'étude de l’Histoire à celle de la bonne Théologie, il ré- » pandait sur celle-ci la lumière qu'il pouvait tirer des faits 2. »

Lullin mourut recteur en charge. On trouve à ce sujet, dans l’éloge précité, le tableau suivant des multiples fonctions qui se rattachaient à cette magistrature scolaire au milieu du XVIIIe siècle et de la façon distinguée dont il sut la remplir :

« Que n’a-t-il pas fait pour le progrès îles études et le bien des étudians, lorsqu'il fut appelle et comme forcé, en I 753, à se mettre à la tète de l’Académie par la place de recteur. C’est alors que tout son zèle se manifesta. Il devait veiller sur l’éducation d’une jeunesse dont les premiers soins influent tant sur tout le reste de la vie et sur le bien de la société, tous les détails d’un collège assez nombreux le regardaient, et sur cet article rien n’était pour lui minime ou de peu d’importance. Il fallait entretenir, ranimer et perfectionner la méthode que l’on suivait, connaître les maîtres et les enfans, les voir assiduement et de près, leur inspirer

1 Papiers d Amédée Lullin , classés par jVI . Edmond Pieté! , pièce a. iBibl . de M . H. de Saussure i

2 Iti hl i ot h i‘<i m1 des Sciences et des Bonus-. Iris ; VII (La Haye, 1757), 41.

LE SIECLE DES PHILOSOPHES

de i émulation, de l’amour et de la crainte, les suivre dans leurs petits progrès, encourager les faibles, parler aux pères, aux parens, et se revêtir pour leurs enfans des qualités qu’ils auraient dù avoir eux-mêmes ; en un mol mettre tant d’ordre, d’exactitude et une application si soutenue, qu’il ne (Vit plus besoin, pour ainsi dire, ni d’inspection nouvelle, ni de changement pour perfectionner. Ce n’était pas tout, les études supérieures, les progrès des étudians, leurs intérêts, leurs examens, les assemblées académiques, ce que l’on doit proposer et faire pour le bien des lettres, le rapport aux assemblées supérieures, tout cela est du ressort d’un Recteur vigilant. Les richesses littéraires, je parle de la Bibliothèque publique, cette collection de bons livres devenue un trésor par son étendue et par son utilité pour tous les ordres de l’Etat, est encore confiée à ses soins. Le Recteur est le trésorier, l'économe adjoint et su pé rieur aux Bibliothécaires. Il doit veiller avec eux à la conservation, au recouvrement, a l'augmentation des deniers consacrés à celte Bibliothèque, au choix des livres, aux recherches pour s'en procurer de nouveaux, à l’entretien et à l’ordre de ceux que l’on a déjà. Eulin tout ce qui fait le lustre de celte Académie, ce qui peut servir à son accroissement et a sa célébrité, tous les établissemens qui tendent à favoriser dans Genève lesartset les sciences, tout cela, sous l’approbation d’un sage magistrat, devient l’objet de l’attention soutenue d’un Recteur qui ne veut rien négliger, et qui sait pourvoir à tout. Ces détails, peut-être bien d’autres que j’omets, représentent au naturel ce que M'Lul- 1 i il s’était proposé et mieux encore ce qu’il a exécuté, comme Recteur, pendant les trois dernières années de sa vie. Le Collège, I Académie et la Bibliothèque formaient pour lui trois objets d’affection et d’occupation qui se succédaient alternativement ou marchaient de concert. L’on eût dit, à vivre avec lui, et j’ose ajouter, au bien qu’il y faisait, qu’il n’était occupé d’autre cdiose. L’on sait néanmoins que pendant ce tems-là, les intérêts île l’Eglise, quelquefois la prédication, toujours les embarras d’un troupeau difficile à conduire, les commissions, des correspondances nombreuses et délicates qui étendaient son zèle au dehors, ou qui le rendaient en quelque sorte missionnaire aux extrémités de l’Europe ', sans faire de conversion ni sortir de son cabinet; l’on sait que tous ces autres objets ne perdaient rien du te ms, des soins, et du travail qu’il v donnait. M‘ Lullin était à tout1 2. »

Louis Tronchin et AinétléeLulli n eurent, q uniques an nées, pour collègue ii ii li 1s tle ses œuvres, François I )e Roches, qu i succéda en 174b à Jacob Besson-

1 « Al. Lui lin était chargé du soin d un certain nombre de Genevois établis à Constant inople. »

- A. c. , VU, 43 ss. Nous n’avons d’Amédée Lullin que ses sermons, publiés après sa mort, en deux volumes. « Son cours d Histoire ecclésiastique sur les quatorze premiers siècles, — dit encore l’auteur <i de l’éloge que nous venons de citer, — ne serait point un ouvrage indifférent , ni inutile, si la réserve trop « modeste de AI. Lullin ne semblait I avoir renfermé pour toujou rs dans le fond de son cabinel . avec tant « d aul res productions d un égal mérite. L’on pourrait donner pourpreuve l’empressement des étudians » en théologie à suivre ses leçons el à conserver ce qu’ils pouvaient en enlever. »

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net. « Il y a des hommes, — dit Senebier, au début de la notice qu’il lui cousait cre, — que les circonstances développent; il y en a d’autres qui sont leur « propre ouvrage, ou plutôt celui des talens qu'ils ont reçu de la Providence. « De Roches fut de cette dernière classe : il (il ses études d une manière plus (( solide que brillante ; cependant Jean-Alphonse Turrettini, qui lut son mai- « tre, aperçut en lui le grand homme, et ses pressent imens lurent réalisés. »

« De Roches était né orateur; il avait une éloquence mâle et nerveuse, il « s inquiétait peu du soin de faire une phrase ; il s’occupait entièrementà rem- « plir ses discours d idées grandes et fortes; il se pénétrait toujours lui-même « de la beauté des sujets qui I I rai ta i t ; il la présentait avec énergie dans la com- « position de ses sermons, et l'exprimait avec leu quand il les récitait . Si nos « livres sacrés étaient plus généralement connus, je dirais qu’ileut la chaleur « de Saint-Pierre ; mais, pour le faire mieux connaître, je dirai qu il lut dans « Genève le Démos thène de la chaire »

Cet orateur de si grande race é lait un l rav ni lieu r acharné dont l’érudition s’était rendue maîtresse de multiples sujets, notamment de la langue hébraïque, qu’il possédai t à fond . Il prit une part i m portail te à la version nouvelle de la Bible que l’Eglise et l’Ecole mirent enfin au jour en l<S()5. Ses publications sont assez nombreuses et les recueils manuscrits qu il a laissés, et que possède la Bibliothèque de la Compagnie des pas te u rs, témoignent d une lecture prod igieuse. Sescollègues,M au ri ce et Tronchin, enseignant la Théologie positive, i I était chargé plus spécialement de la Morale. « 1 1 en posa les principes, — écrit « undesescontemporains, Perdriau, — etendéveloppa les conséquences avec « la précision . la netteté et la solidité qui lui étaient propres, en y joignant les « vraies règles pour la solution des cas de conscience épineux. . . Sa réputation « était telle que ses leçonsétaient fréquentées non seulement par les Etudians « mêmes, mais par des Ministres et des Pasteurs en place. 1 1 jouissait de la conte fiance entière de ses discijiles, qui, trouvant en lui la leçon et le modèle, K s’abandonnaient volontiers à ses directions a. »

Une paralysie, qui l’atteignit à la suite d’excès de travail, ne lui permit de donner à I Ecole que six années de sa vie intellectuelle. A la fin de I 75b, on dut

1 Histoire littéraire. III, 19

1 liloge historique de M De llovhes. Pasteur et Professeur de I pgltse et de I tendénue de tien ece in-8, Genève 1769, p. 15.

LIC SIECLE MHS PHILOSOPHES

lui nommer, en la personne de Jacques-André Trembley, un suppléant, qui devait être, en fait, un successeur. L’année suivante, la chaire des Langues orientales fut également repourvue. Cette époque fatidique vit donc renouveler en entier le personnel de l’école de théologie.

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