IACOB V URNE T ET SES COLLEGUES
tanl d’écarts. C’est une Philosophie solide, (|iii, loin d’affaiblir la Foi, conduit les plus sages à être aussi les plus religieux. »
« Si nous prêchons beaucoup la Morale, nous n’insistons pas moins sur le Dogme. 1 1 trouve chaque jour sa place dans nos chaires : nous avons même deux exercices publics par semaine uniquement destinés à l’explication du Catéchisme... » « Si on loue en nous un esprit de modération et de tolérance, on ne doit pas le prendre pour une marque d indifférence ou de relâchement. Grâces à Dieu, il a un tout autre principe. Cet esprit est celui de l’Evangile, qui s'allie très bien avec le zèle. D’un côté la charité chrétienne nous éloigne absolument des voies de contrainte, et nous fait supporter sans peine quelque diversité d’opinions qui n atteint pas l’essentiel, comme il y en a eu de tout teins dans les Eglises, même les plus pures : de l’autre, nous ne négligeons aucun soin, aucune voie de persuasion, pour é ta bl i r, pour inculquer, pou r défend re les points fondamental! x du Christianisme. » « Quand il nous arrive de remonter aux principes de la Loi Naturelle, nous le faisons à l’exemple des auteurs sacrés ; et ce n’est point d’une manière qui nous approche des Déistes : puisque, en donnant à la Théologie Naturelle plus de solidité et d’é tend ue que ne font la plu part d’entre eux, nous y joignons toujou rs la Révélation, comme un secours du Ciel très nécessaire, et sans lequel les hommes ne seraient jamais sortis de l’état de corruption et d’aveuglement ou ils étaient tombés. »
« Si l’un île nos principes est de ne rien proposer a croire qui heurte la Raison , ce n’est point lâ, comme on le suppose, un caractère de Socinianisme. Ce principe est commun a tous les Protestans; et ils s’en servent pour rejeter des doctrines absurdes, telles qu’il ne s’en trouve point dans l’Écriture Sainte bien entendue. M ais ce principe ne va pas jusqu’à nous faire rejeter tout ce qu’on appelle mystère, puisque c’esl le nom que nous donnons â des vérités d’un ordre surnaturel, que la seule Raison humaine ne découvre pas, ou qu’elle ne saurait comprendre parfaitement; qui n’ont pourtant rien d’impossible en elles-mêmes, et que Dieu nous a révélées. Il sufiit que cette Révélation soit certaine dans ses preuves, et précise dans ce qu’elle enseigne, pour que nous admettions de telles vérités, conjointement avec celles de la Religion Naturelle ; d’autant mieux qu’elles se lient fort bien entre elles, et que l’heureux assemblage qu’en lait l’Evangile forme un Corps de Rel igion admirable et complet b »
Ver net ne s’en l i nt poi nt à cette déclaration officielle, qui n’avait pas eu au dehors la même publicité que l’article de l'Encyclopédie. Estimant devoir combat Ire les philosophes de la nouvelle école sur le terrain , qu ils déclaraient le leur, < 1 e I information précise etde la recherchesavante, il publiases Lettres critiques il un voi/ageur anglais , qui sont une réfutation vigoureuse, au nom
1 Reg. Conip. , ad. client Cf. Gaborcl, Histoire de l'Hglise de Genève, lit, 197 ss.
UNIVERSITE DK GENEVE. I.
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
de la philosophie et de l’histoire, <les affirmationsgratu ites, des à peu près historiques et des demi-vérités de « ees Messieurs. »
On sait qu’au début de cette joute mémorable, Verne I eut l'appui du meilleur jouteur de son temps. La fameuse Lettre sur les spectacles , l’écrit que Rousseau appelait son livre favori , le seul qu il eût écrit sans effort, du premier I e t , le chef-d’œuvre qu il avait conçu et exécuté en trois semaines d’un hiver rude, dansun pavillon de son jardin deMont-Louis, à Montmorency, « sans autre feu que celui de son cœur, » était également une réponse au fameux article de 1 Encyclopédie. Lu 1754, Rousseau était revenu dans sa patrie et y avait passé tout l'été. Au sein de la Genève savante et lettrée, qui l avait accueilli avec empressement, il s’était senti de nouveau Genevois de cœur et de conscience. Il s'en était fallu de peu qu i I ne demeurât dans sa ville natale, en qualité de bi Idiot liéca ire de l’Académie, et i I avait noué des relat ions avec les plus distingués de ses concitoyens. Lorsqu’il apprit, par Diderot, la substance de l’article de d Alembert et comment cet article avait été concerté aux Délices, il résolut d’y répondre aussitôt qu'il l'aurait reçu et, « indigné de tout ce manège de séduction, » le lil de la façon que chacun sait. La question de l’établissement du théâtre dont Voltaire ne pouvait se passer, et auquel il avait su gagner « lesGenevois du haut étage, » fait le sujet principal de l’œuvre L Mais Rousseau y rélute également, en termes élevés, les insinuations dont se plaignaient l'Eglise et l’Ecole. Vernet l’en remercia par une lettre datée du 24 novembre I 758. « On ne pouvait mieux, — dit-il, — toucher l’article de notre u théologie : c’est précisément ce (pie devait dire un laïque dans votre posi- « lion ; je pense que vous serez aussi content de ce que nous avons dit dans no- « Ire Déclaration. Nous vous sommes obligés de n avoir pas négligé ce point « etde l'avoir tourné eommevous faites". » Rousseau fità Vernet cette réponse significative, le 18 décembre suivant : «.I ai lu. Monsieur, avec d autant plus « de joie la dernière lettre dont vous m’avez honoré, que j'étais tou jours dans « quelque inquiétude sur l'effet delà mienne à M.d Alembert, par rapporta « ses imputations indiscrètes ; car, pour bien traiter des matières aussi délica- « tes, rien n’est moins suffisant que la bonne intent ion, et rien n est plus com-
1 Confessions, livre X.
1 Lellre conservée a la bibliothèque rie Neuchâtel, publiée par M. le professeur Eugène Rider dans les El rc un es e II té! i en n es . (Genève, 1881), VIII, 196 ss.
JACOB V K B N ET LT SLS COLL Ë Ci l K S
« mun quedetoutgàteren pensantbien faire. L’assuranceque vous medonnez, « que je ne suis pas dans ce cas, m’ôte un grand poids de dessus le cœur, et ce (( n’est pas peu d’ajouter au plaisir que m’aurait fait votre lettre dans tous les « teins. Vous avez raison, Monsieur, de croire que j’ai été content de votre dé- « claration, mais content n’est pas assez dire. La modération, la sagesse, la « fermeté, tout s’y trouve ; je regarde cette pièce comme un modèle qui, mal- « heureusement, ne sera pas imité par beaucoup de théologiens. Tout ce qu’il « fallait étant fait de part et d’autre, j’espère que cette dangereuse tracasserie « n’aura point de suites, et quand elle en aurait, je pense que le silence est le « meilleur moyen de la faire finir *. »
L’accord de Rousseau et de Vernet, c’était l’alliance de la bourgeoisie genevoise et de l’Académie, deux puissances dont l’union pouvait fort bien arrêter le ca rosse du seigneur des Délices, dans sa course triomphale à travers la cité de Calvin. L’adversaire le comprit et s’occupa de rompre cette coalition dangereuse. On nevit plusparaitre, sous le nomde Voltaire, aueunécritcontre Genève. Mais la ville fut inondée de pamphlets anonymes, où la calomnie, honnêtement vêtue en prose et en vers, était habilement mêlée à l’information véritable. Pour régner, il fallait à tout prix diviser, jeter le trouble dans les eœursetdans les es prit.», Quelques années s’écoulent. Rousseau, dans le but de combattre sur son propre terrain le matérialisme athée d’un Helvétius et d un d Holbach, écrit la Profession de foi du vicaire savoyard. Vernet en désapprouve la seconde partie, évidemment trop pleine à son gré de concessions à la philosophie du jour. Mais il loue la première, sans réserves, et l’appellera publiquement « le témoignage d’une âme naturellement chrétienne. » La discorde entrevue, escomptée, ne se produit point. Alors le grand ami des Genevois « du haut étage » comprend qu’il faut un éclat, un coup d’autorité qui mette l’impressionnable, l’émotif Jean-Jacques hors de lui et le lance, de ce côté encore, dans la voie des ruptures retentissantes. Le bûcher de l'E/nï/cct du Contrat social, allumé à Genève en même temps qu’à Paris, à la suite d intrigues de salon, dont on écrira quelque jour peut-être I i m partiale histoire, mit une barrière infranchissable entre Rousseau et sa patrie. Et sa confiance en
1 Lettre publiée par le pet il -fils de Verne! , J. - L . Sa lad in , dans un Mémoire historique sur la vie et les ouvrages de son grand-père. (Paris et Genève, 1790.)
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
Vernet, qui parut devoir résister tout d’abord au premier choc de I épreuve, ne survécut pas aux amertumes de l’exil.
Lorsque l’élève de Jean-Alphonse Turrettini monta pour la première fois dans la grande chaire de l’Académie, il lit sa leçon inaugurale sur ce thème significatif: « Combien il importe à la République d'avoir des théologiens « éclairés » Son œuvre capitale est le fameux Truite de ta Vérité de la religion chrétienne . Ce n’est pas le lieu d apprécier cette publication monumentale, qui couvre deux tiers de siècle et entre les tomes de laquelle s est déroulée toute son existence d’écrivain, puisque le premier parut en 1730 et le dixième en I 788. Mais nous devons rappeler combien (die est étroitement liée à la vie de l’Lcole elle-même. L’origine en est le dessein que conçut Vernet, dès 1 725, de traduireen français, et de développer, pourles présenter augrand public, les thèses apologétiques de son maître.
Au cours du XVIIe siècle, et pendant tout le XVIIIe, la coutume de faire seulement soutenir, aux étudiants, les thèses que le professeur lui- même avait rédigées s’étail répandue de plus en plus. La préoccupation de prévenir les écarts de doctrine y trouvait son compte et la nonchalance des étudiants s’en accommodait volontiers. Si la plupart de ces thèses, y compris celles que le défenseur a exceptionnellement signées auetor et res/tond eus et dont le président a trèsprobablement fourni lecanevas, ne peuvent donner unejuste idée de la valeur personnelle des proposants, elles sont par contre le miroir fidèle de Renseignement reçu, de la doctrine professée en chaire 1 2. Alphonse Turrettini a exposé dans les thèses de son professorat toute son apologétique. Le travail deJacob Vernet, que lui-même n avait pas le loisir d’entreprendre, eut son approbation complète. Les trois volumes du Traité qui parurent de son vivant, en 1730, 1731 et 1736, furent le f ruit d une véritable collaboration de l’auteur et de son guide. Les tomes suivants, plus espacés, tiennent compte du mouvement des espritsetdelasituation nouvelle faiteà la théologie protestante par les attaques des philosophes. Si l’on y joint les diverses thèses réunies dans les Opuscula seleeta, publiés en I 784, on aura la substance de l’enseignement de Vernet à 1 Académie.
1 Oratio inauguratis m f/ua oslctu/ilur (/utt/tlitm inlrrsit Hei public*' sa fjient^.s a desse thcologus in-4. (leur ve, 1756.
2 Vf Henri Heyer, / c . i.v ss.