‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 191 sur 213 · I.E SIECLE DES IMIILOSOIMIKS · texte numérisé non relu

I.E SIECLE DES IMIILOSOIMIKS

même corps (pie les ministres, se trouvaient en contact journalier avec eux. Et il n’est pas étonnant que la science genevoise, tout en suivant I impulsion nouvelle et fécondequ’elle avait reçue, soit restée profondément respectueuse de l’ordre moral et religieux, qu elle ait même cherché à mettre à son service les lumières qu’elle t irait de sa propre recherche. Cette action du reste fut réciproque et à nulle époque, en aucun pays, l’évolution delà pensée des théologiens et des savants ne s’est produite d'une façon aussi connexe, aussi conj liguée, et cependant aussi I ibre.

Le produit le plus parfait de cette culture à la fois philosophique, au sens que les contemporains de Voltaire donnaient à ce mot, et chrétienne, fut Charles Bonnet. Elève de l'Académie de Genève, et de celle-là seulement. Bonnet dut, pour des raisons de santé, renoncera la carrière du professorat à laquelle i 1 semblait destiné par ses goûts et par la situât ion de sa fami I le. Mais ses travaux, ses écrits, ses relations personnelles lui ontdonné une part considérable dans le développement de 1 Ecole dont il ne lit jamais officiellement partie qu'à titre d’étudiant. La Bibliothèque de Genève, légataire de ses manuscrits, possède son autobiographie sous forme de lettres à sesamis. La première partie est adressée au célèbre Albert de Haller, de Berne. Nous en détachons les pages suivantes qui ont pour nous le grand mérite, non seulement d’être du Charles Bonnet inédit, mais de donner, sur l’enseignement de ses principaux maîtres, sur le cours des études, des lectures, qu on faisait sous leur direction, l’impression du meilleur juge.

ci Des bords du Léman, le 11e d’Octobre 1775. »

« Après avoir achevé mes études de Belles-Lettres, j’entrai dans notre Auditoire de Philosophie au printemps de 1736. Làj 'entendis deux professeurs dont les noms seront consacrés dans les annalesde notre République, et qui ne s’effaceront jamais de mon cœur. Tous deux joignaient à un mérite supérieur, aux grâces de l'esprit et à la beauté du génie, un savoir presqu universel et les connaissances les plus approfondies de Philosophie et de Mathématiques. Tous deux possédai en t encore au plus haut degré le rare talent d intéresser fortement l’attention de leurs auditeurs par la clarté et par la méthode qui régnaient dans leurs instructions, par les charmes de leur élocution, par le choix heureux des vérités et par Part admirable avec lequel ils savaient les exposer et en tirer des conséquences théorétiques ou pratiques propres à faire juger de leur application aux cas particuliers. Tous deux étaien t attachés de cœur et d’espri l à la Révélation , et comme ils étaient laïcs.

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et qu’ils jouissaient de la plus grande réputation dans notre Académie, ce qu’ils disaient en faveur de la Révélation ne manquait point de frapper les écoliers, et ne contribuait pas peu aies prémunir contre les dangereux sophismes de l’incrédulité. »

« Vous comprenez, mon illustre ami, que je parle de Mess18 Calandrini et Cramer, morts dans un âge peu avancé et regrettés de tous les ordres de l’Etat comme ils méritaient de l’être... »

« Mrs Calandrini et Cramer avaient pour collègue dans la chaire de Philosophie, Mr de la Rive, un des plus excellents Pasteurs de notre Eglise. Ce n’était pas un homme de génie ; mais c’était un très bon esprit, un homme loyal etd’un grand sens, et pour ainsi dire, une logique vivante. La logique était aussi la partie de la Philosophie qu’il possédait le mieux et qu’il enseignait avec le plus de fruit. Il publia depuis une Logique latine, qui contient de très bonnes choses, qu’on ne trouve pas dans les Logiques trop scholastiques qui l’avaient précédée et qui prouvent combien le judicieux auteur désirait de rendre cette science vraiment pratique... » « Je ne pouvais démêler encore quelles étaient les parties de la philosophie pour lesquelles j’avais le plus de dispositions naturelles : c’était à l’expérience à m’en instruire... J’avais choisi M1 Cramer pour mon principal guide : je m’étais attaché à lui et je le consultais comme mon oracle. Il avait pour moi des bontés qui étaient un prélude de la tendre amitié dont il m’honora dans la suite. Il avait reconnu mon goût pour la Physique particulière : il en avait jugé apparemment par I impression que le Spectacle cle la nature avait produit sur moi. Il avait goûté luimème cet ouvrage et applaudissait aux vues et à la manière ingénieuse de l’auteur. M‘ Cramer me conseilla donc la lecture des Entretiens physiques du P. Régnault. Je fus enchanté de trouver dans ce livre cette physique que j’aimais, débarrassée de cet appareil scientifique qui l’accompagnait ailleurs et que je redoutais.. . J’avais lu avec transport les Mondes de Fontenelle, et je ne m’étais pas borné à une seule lecture '... »

« Mon guide m’avait conseillé encore la fameuse Logique de Nicole, connue sous le titre de Y Art de penser. Je la lisais et relisais souvent. J’en saisissais'assez bien divers chapitres de pratique et je les goûtais beaucoup. Mais j’étais fortement repoussé par les subtilités scholastiques dont cet ouvrage abonde. Je tirai plus de fruit d’une petite Logique manuscrite que M1 Calandrini venait de composer en français, et dont il m’avait permis de prendre copie. »

« Je ne vous parle point, mon respectable ami, des cours publics de Philosophie rationnelle, de Physique et de Mathématiques auxquels j’étais très assidu. Ce que j’ai dit du mérite, des lumières et des talens des professeurs qui y prési-

1 « Un a ulre livre que je lus ta ndis que j "étudia is en Philosophie, el qu i enricli i I m a nié moi re <1 une mu I ti-

■ tude défaits de Physique el d H istoire naturelle, fii I la Théologie physique du savant et modeste Dér-

■ ham. Le texte ne m’en plaisait pas beaucoup : il me semblait trop décharné; mais je m'arrêtais avec « plaisir sur les amples et nombreuses notes dont il est enrichi ; et je regret I a is que le pieu x a u I ou r ou « a son défaut quelque bonne main ne les eût pas incorporées dans le texte. »

LE SIECLE DES PHILOSOPHES

daient, vous fait assez juger du précieux avantage dont je jouissais d'étudier sous de tels maîtres, et de la grande influence que leur exemple et leurs instructions durent avoir sur le perfectionnement de ma raison. Les entretiens familiers qu’ils voulaient bien m’accorder en avaient beaucoup plus encore ; et jamais je ne reconnaîtrai assez tout ce (|ue je dus dans la suite à la tendre amitié dont Mrs Calandrini et Cramer m’honorèrent, et à la complaisance avec laquelle ils satisfaisaient à mes questions. Rien ne contribua plus que les entretiens et les encouragements de ces excellents hommes à affermir mes pas dans la carrière de la vérité et de la vertu. »

« J’assistais aussi aux cours particuliers de Philosophie spéculative et de Physique de Mr Calandrini, plus instructifs encore que ses cours publics. Mr Cramer se refusait ordinairement .à ces cours particuliers : le travail du cabinet ne lui permettait pas de multiplier ses leçons. Il voulut bien néanmoins déférer à ma demande, et m accorder des instructions particulières de Géométrie et d’Algèbre élémentaires. Je le regardai comme une faveur (pie je sus apprécier. Ce fut dans un de ces cours qu’il lut avec moi l’ouvrage du chantre d’Henri IV sur la philosophie newtonienne. 1 1 goûtait beaucoup la manière neuve et élégante dont l’ingénieux auteur avait su présenter les principes de cette philosophie sublime, qui ne paraissait pas faite pour se prêter aux ornements de la diction et pour être mise à la portée des commença ns. Mr Cramer ne dédaigna pas même d employer quelques heures de son temps à composer des remarques critiques sur ce livre, dans lequel il avait aperçu bien des inexactitudes et diverses erreurs. Il avait placé à la tète de son écrit une petite préface ou il débutait par dire « que l’ingénieux auteur « des Élémens avait su ceindre son front de toutes les couronnes qui naissent sur « le Parnasse. » Cet écrit, très bien fait et fort court, n’a jamais été i m primé. Je [indiquai, en 1756, aux libraires qui faisaient à Genève une édition complète des œuvres du poète : il le lut, en profita, et ne parla point du critique, ni de son écrit. Ces Élémens de la philosophie de Newton me parurent un phénomène littéraire très singulier, et m'attachèrent beaucoup. Mais j’avoue que je n’en aurais pas saisi les détails sans les corrections et les explications lumineuses dont mon professeur voulait bien les accompagner. »

« J’ai touché a la Géométrie et à l’Algèbre : j’y aurais peut-être fait quelques progrès, si mon goût dominant ne m’eût entraîné vers b Histoire naturelle. Je recelais au moins le germe de l'esprit géométrique dont Fontenelle disait qu’il était plus précieux «pie la géométrie elle-même. L'esprit d’observation et d’analyse, qui devait un jour se développer chez moi, ne diffère pas de l’esprit géométrique. »

« Me voici parvenu à la circonstance de ma vie ou mon goût pour l'Histoire naturelle reçut la plus forte impulsion. Je m’étais rendu un jour chez M‘ De la Rive pour assister à mon ordinaire à son cours public. Il le donnait dans son logis. Il était absent a u moment que j’entrai da ns sa cham bre. J aperçus sur sa table un gros livre in-quarto. I Jn mouvement machinal me porta à l’ouvrir : je tombai par hasard

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