DE JEAN JALABERT V HORACE-BÊNÉDICT DE SAUSSURE
La Compagnie lit présenter au Conseil un avis conforme1. Mais la question se compliquait de l’élection à faire, et ceci empêcha qu elle reçût cl ès lors la solution qui devait nécessairement prévaloir un jour. On avait nommé, quelques années auparavant, comme successeur de Jean Jalabert, au lieu de Louis Necker qui s offrait, Gédéon Turrettini, un avocat, que son nom seul et liniluence d’une famille consulaire désignaient pour entrer dans le corps académique, et qui, futur syndic, excellent diplomate, n’a laissé aucun vestige appréciable de son professorat. En sa qualité de laïque, on entendait lui attribuer officiellement la chaire de Physique qu il occupait de fait sous un autre nom, tandis qu’un ministre eût été chargé de la Philosophie rationnelle que de la Rive abandonnait. C était là le point de vue de la Vénérable Compagnie. Le Magnifique Consei I au contraire, ou pl us exaelemen t ceux qui, sur ce point, inspirèrent ses résolutions, songeaient pour la nouvelle place à pourvoir, à I lorace-Bénédict cl e Saussure, qui venait ch' se faire connaître par sa thèse inaugurale, De igné, et par un brillant concours, avec Bertrand et Mallet, en vue de la chaire de Mathématiques. Ce second laïque, très jeune, mais qui, dans le domaine des sciences, méritait évidemment, à plus piste titre que le premier, le crédit que la Seigneurie voulait faire à ses vingt-deux ans, eût été fort embarrassé pour disputer contre les deux ministres François Mercier et Jacob Vernes, qui allaient y prétendre, une chaire spéciale de Philosophie morale.
Le 3 mai I7b2, le procureur général Tronchin lit un discours en Deux- Cents pour protester contre le projet de la Compagnie et le Petit Consei I décréta que le concours se ferait selon la coutume ancienne, quitte à examiner, une autre lois, la proposition des ministres2. Au mois de décembre, llorace- Bénédict de Saussure fut nom mé ; mais, au I ieu de se consacrer tout entier aux recherches qui devaient le rendre illustre, il dut se soumettre à enseigner, de deux années 1 une, la logique, la morale, la métaphysique et la pneumatologie, tandis que ses étudiants recevaient leurs leçons de physique d'un amateur. A partir de I 7bb, il reçut pour collègue, à la place de Gédéon Turrettini, mûr pour u n fauteuil de conseiller, le pasteur François Mercier, auteur dune grammaire latine et d’un manuel de logique. Ce fui la revanche de la Compagnie.
1 Reg. Comp. , 25 janvier 1761 et 30 avril 1762.
1 Reg. Conseil, 3, \ el 7 mai 1762.
LE SIECLE UES PHILOSOPHES
Moi •ace-Bénédict de Saussure est le plus connu des professeurs genevois du XVI I Ie siècle. Il a eu l’honneur d inspirer à Cuvier l'un de ses plus beaux éloges, à Senebier la meilleure de ses notices, à Saint-Ours le portrait, souvent admiré, dont nous reproduisons une étude. Seul de tous ses collègues, passés et futurs, y compris Calvin et Théodore de Bèze, d a son monument, non pas à Genève, il est vrai, mais au pied du Mont-Blanc dont il a été tout ensemble l'explorateur, l'historien, le poète. Et cependant il attend encore son biographe.
Cuvier att ribue à île Saussu re d avoir posé les bases de la géologie et créé la météorologie. Père de l’alpinisme scientifique, tour à tour physicien, mathématicien. botaniste et avant tout, comme il le rappelait volontiersàsesélèves, « écolierde l’expérience, » il est lereprésentant parexcellencedecette science genevoise, issue des leçons de Chouet, qui arrive au premier sommet de son ascension, pendant les dernières décades de I ancien régime. L obligation de faire entrer, pour une large part, dans le plan de son enseignement l’exposition des principes de la philosophie rationnelle a certainement contribué à élargir sa pensée, à étendre son horizon intellectuel. Ce fut le bon côté de la combinaison singulière dont nous avons dit la raison. La nature et I importance île cet enseignement de vingt-quatre années étaient ignorées de la critique, lorsqu’un des successeurs les plus autorisés du maître, M. Ernest Naville, l'a fait revivre pour nous. A l’aide des papiers delà famille et de cahiers d’étudiants pieusement conservés dans la sienne, le doyen vénéré de l’Ecole genevoise a donné, en I 883, dans les travaux de L Académie des sciences morales et politiques et à la Bibliothèque universelle, une série d'articles sur la philosophie d'Horace-Bénédict de Saussure, auxquels nous sommes heureux de pouvoir ren voyer le lecteur.
L’année où le jeune professeur lut nommé est celle qui vit la condamnation de \ Emile. Dans le grave débat qui divisait le monde lettré, débat dont on méconnaît singulièrement I étendue et la portée en l’appelant, comme on le fait quelquefois, une querelle de philosophes, Bénédict de Saussure ne fut |>as du côté de Voltaire, ('. est ce qu’établit nettement l’étude de M . Ernest Naville. Il fut avec Euler, de Bâle, avec Haller, de Berne, avec Charles Bonnet, son oncle et son guide, avec ce qu'on peut déjà appeler la pensée suisse, pour le spiri tua I isme con I re le matérialisme qu i envahissait I Europe intellectuelle.
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Bien qu’appartenant par ses relations de fam il le, non seulement au parti aristocratique, mais à la société brillante qu éblouissait l’esprit du seigneur des Délices, il était trop montagnard, il avait trop vécu avec le peuple dans ses courses aventureuses à la découverte des Alpes vierges, il aA ait, trop souvent lié sa A ie à celle de ses guides et de ses porteurs, au travers des glaciers aux crevasses béantes, sous les séracs croulants, sur le chemin des avalanches, pour pouvoir applaudir le philosophe des privilégiés, qui divise les hommes en deux classes : la canaille et les honnêtes gens. A plus d'une reprise il s'appuie dans ses écrits de l’autorité de ceux de Rousseau et l’on y t rouve des pensées comme celle-ci, qui trahissent un lecteur assidu : « Le luxe et l’amour de l’or sont le tombeau de la liberté. »
« Au moment ou de Saussure commença son enseignement, le premier volume de V Encyclopédie avait paru depuis onze ans; le parti des philosophes était organisé et puissant. Le professeur genevois n’adopta pas les vues des écrivains a la mode, et ne leur fit aucune concession. Le théisme proprement dit, l'affirmation de l’existence d’un esprit éternel, puissant et libre, créateur du monde par un acte de sa volonté, lui paraissait la doctrine la plus conforme aux données de la raison. Pour employer des termes en usage aujourd’hui, il admettait l’existence simultanée de l’immanence et de la transcendance divines. Il insistait sur la pensée que rien n’existe que par l’acte continu de la volonté suprême, en sorte (pie la conservation du monde est une création continuée ; c’était affirmer l’immanence. D’autre part, il résultait pour lui de l’idée même de la création, idée qu’il considérait comme rationnellement justifiée, (pie la volonté de l’Esprit éternel ne s’épuise pas dans un acte unique qui la lie et l’empêche d’intervenir dans le cours des événements ; c’était affirmer la transcendance. En maintenant, d’une manière très nette, la distinction entre la philosophie et la foi religieuse traditionnelle, il ne pensait donc pas que cette distinction fut une opposition, et il réservait avec soin la possibilité d’une révélation spéciale de Dieu »
« La science étant établie dans sa liberté plénière, quels sont les moyens qu’elle doit employer pour la construction de ses théories ? Celte question met la pensée en présence de la lutte séculaire de l’empirisme et du rationalisme, de la prétention de construire un système a priori, et de l’affirmation qu’il suffit de regarder les faits pour découvrir leurs lois. De Saussure évite l’un et l’autre de ces écueils. »
« Il est très ferme contre le rationalisme ; et l’on sait que sa gloire de savant résulte en grande partie de ce que, n’ayant jamais cédé à l’esprit de système, il s’est montré un observateur de premier ordre. U disait à ses auditeurs : « Nous sommes, non les précepteurs de la nature, mais les écoliers de l’expérience. » Mar-
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
chant dans les voies ouvertes par Galilée, il voulait, non seulement qu’on observât, mais qu’on observât avec la plusgrande précision. Compter, peser, mesurer : telle est la tâche de l’observateur de la nature. Sa manière de penser à cet égard lui inspire cette boutade : « Quelqu’un a eu la sottise de dire que l’exactitude est la vertu des sols. » Et il continue ainsi : « Il est pou rtant vrai q u’on n’a acquis des connais- « sauces sûres en physique que depuis qu’on a abandonné les élans de I imagina- « lion pour prendre en main la règle et le compas des mathématiciens, et qu’on a « observé pied a pied la nature avec des instruments exacts, tels que le baromètre, « le thermomètre, l’hygromètre, le pluviomètre, etc., etc. » Ce qu’il ne dit pas, mais ce que savent les historiens île la science, c’est qu’il avait inventé ou perfectionné plusieurs de ces instruments indispensables pour des observations exactes. »
« S’il est très éloigné du rationalisme, il ne se laisse pas entraîner, par une réaction aveugle, dans les eaux de l’empirisme. Il sait que l’observation est la condition absolue d’une science sérieuse ; mais il sait aussi que l’observation, base et contrôle des théories, ne suffit pas seule à les produire, et il marque la place de l’hypothèse : « L’analogie et l’hypothèse, selon la manière dont on les dirige, sont des sources très abondantes de vérité ou d’erreur. » C’est ainsi qu’il s’exprimait déjà dans les thèses qu’il dut soutenir, lors du concours pour la chaire de philosophie <pii lui lut accordée. La géologie, qui devint plus tard son étude de prédilection, était bien faite pour le confirmer dans son opinion à cet égard. Le physicien et le chimiste, lorsqu’ils ont découvert la loi d'un phénomène, peuvent reproduire ce phénomène dans une expérience de laboratoire. On l'ait de l'eau avec de l’oxygène et de l’hydrogène; on décompose artificiellement le rayon solaire avec un prisme, etc. Les idées que le géologue peut se former sur l'objet delà science sont et seront toujours beaucoup plus éloignées des expériences de laboratoire (pie celles du physicien et du chimiste. Ses théories doivent bien avoir pour base les iois élémentaires de l’ordre matériel, mais il ne peut pas reproduire les grands phénomènesde la nature, comme on reproduit la décomposition et la composition d’un corps. Il observe, il induit ; mais, pour peu qu'il réfléchisse sur les procédés de sa pensée, il peut, moins que tout autre savant, méconnaître la place et la nécessité de l’hypothèse dans la formation de la science. On peut voir dans le salon de la Société des arts, a Genève, un beau portrait de de Saussure peint par Saint- Ours. Une des mains du géologue tient un marteau posé sur le rocher de la montagne; l’autre renferme un fragment de pierre : mais le regard est dirigé en haut, et cherche l’idée. L idée découverte, il faudra revenir au marteau et à la pierre pour la contrôler ; mais l idée ne monte pas du sol, elle doit descendre des hauteurs de la pensée. Ce beau portrait est un symbole parlant de la vraie méthode scientifique : observer, supposer, vérifier1. »
1 Ernest Naville, La philosophie d' Horace- Hénédict de Saussure. (Séances el travaux del’Aeadémie des Sciences morales cl politiques, CXX, 92 ss. I Horace- Hénédict de Saussure et sa philosophie.
Il K JEAN JALABKRT \ IIORACE-BÉN Él»IOT UE SAUSSURE f>77
La Société des arts honore en Bénédict de Saussure la mémoire de son principal fondateur. Desti née à réunir dans son sein, sans distinction de ra nosocial, des savants, des artistes, des industriels, des ouvriers de mérite, tous les hommes éclairés de la République, elle se constitua en I 77b et fut reconnue par le gouvernement en l7<Sb. K Ile établit aussitôt à ses frais trois professeurs, qu’on appela démonstrateurs, pour ne pas usurper un titre réservé aux seuls titulaires des chaires de l’Ecole, et qui donnèrent des cours publics et gratuits sur la chimie des métaux, la mécanique appliquée à l’horlogerie et le dessi n d’après nature. Un journal parut sous ses auspices dès I 7<H7, h* premier Journal de Genève. La fondât ion de cette académie populaire, due aux efforts communs d un savant 1 1 lustre et d’un modeste art i sa n , b h or loger Fai /.an , a été un bienfait inestimable pour tous. La société formée dans la maison de Bénédict de Saussure, non seulement a restauré dans Genève le respect des beauxarts, qu un puritanisme étroit en avait peu à peu exilé, mais encore a contribué à maintenir et à élever le niveau de la culture dans toutes les classes de la population. C’est l'une des rares i nst i tu lions de l'ancien régime qui subsiste encore aujourd’hui .
En l7<H(i, de Saussure demanda et obtint sa démission (« vu l’état de >a santé ») lit-on, dans le registre de la Compagnie. 1 1 est probable (pie cette raison, < p i i ne devait l’empêcher de continuer ni ses travaux, ni ses explorât ions scientifiques, fut doublée d’une autre que le procès-verbal de la séance suivante autorise à conjecturer. Il voulait assurer la succession de sa chaire au plus méritant, de ses élèves, Marc-Auguste Pietet. En cela, on peut dire qu'il servit l’Ecole jusque dans sa retraite. Car Pietet, qui y fut à cette occasion appelé sans concours, à la suite d une entente en Ire la ( Compagnie et le Consei I , devait, par son illustration, être le soutien de cette chaire et de F Académie à travers la grande crise de la fin du siècle. Il ne lut pas nommé professeur spécial de physique, mais les termes de son appel l’autorisèrent implicitement à s’entendre avec son collègue ecclésiastique pour lui laisser renseignement de la philosophie proprement dite. Dès lors la spécialisation des deux chaires parait bien près d’être un fait accompli.
cl d nies des documents inédits (Bibliothèque universelle, mars-mai 1883). la loile de Sainl-Otirs a été souvent reproduite, on la trouvera en tète du quatrième volume des /liiigrcijiliien :nr Kulliirgescliichte d er Sclnvriz de Wol f. t. élude, que nous donnons ici de préférence est une gravure de Gide, rel our liée au lavis, delà belle collection «lu professeur H -J . Gosse .
LE SIECLE DES PHILOSOPHES
3 lévrier 1786. « Mr de Saussure a remercié la Compagnie de ce qu'elle a accédé à sa demande [de décharge] et de ce qu’elle lui a conservé son droit de séance dans deux corps auxquels il se fera toujours honneur d’appartenir.. . »
« On s’est ensuite occupé des moyens de pourvoir à la place vacante.. . Dans un premier tour d’opinion, on a proposé de s’écarter pour celte l'ois et sans conséquence pour l’avenir de la manière ordinaire d’élire par concours et examen et d’adresser la vocation de Professeur de Philosophie à Mr Marc-Auguste Pictet, citoyen, âgé de 34 ans, qui, après avoir fait dans notre ville d’excellentes études de philosophie soit pratique, soit rationnelle, a cultivé depuis toutes les branches delà Physique avec le plus grand succès... Il s’est fait connaître de la manière la plus avantageuse par les mémoires qu’il a donnés à la Société des Arts et par les observations qu’il a fournies à Mr de Saussure ’.»
il — l’histoire.
I )ans le domaine des lettres proprement dites, on a vu que la réforme universitaire provoquée par Chouet s’était bornée à concentrer l’enseignement des humanités sur deux années d’études, intermédiaires entre celles du Collège et de l’Académie supérieure. Les Sciences prirent à cette époque dans l'Ecole genevoise le pas sur les Lettres. Ll l’on peut dire qu elles l v ont conservé jusqu’à nos jours. Une seule discipline littéraire, ou jusqu’alors considérée comme telle, I Histoire, reçut de Chouet une impulsion nouvelle. C'est qu’à ses veux elle était déjà devenue une science.
( )n sait que Jacques Godefroy, engagé dans cette voie par l'exégèse juridique, avait entrepris de reconstituer à l'aide des documents conservés aux archives d’Etat l’histoire authentique de la cité. Nousavons dit que Chouet, ramené sur le même chemin par son besoin d information exacte, guidé par son génie d’expérimentateur, s’était mis à étudier semblablement les annales de Genève aussitôt qu il avait acquis, en sa qualité de membre du Conseil, le droit de prendre connaissance des papiers d Etat. « J’avais à la vérité,
« écrit-il, — lu la plupart des mémoires manuscrits et imprimés où l’on a conte tume de puiser, mais avec peu de satisfaction... J'ai toujours craint de n y
1 Reg. Corap., ad ' client. Le procès-verbal de la discussion, manifestement dirigée par de Saussure, constate en outre que Piclet « a travaillé par goût , par passion même, à se former un appareil immense n île machines dont il a exéculé au besoin les plus compliquées avec la perfection de l’artiste le plus « consommé, qu’il possède un cabine! d'hisloire naturelle déjà très considérable, etc. » Cf, Reg. Conseil, 8 février 1786. (Grenus, Fragmens, p. 879 )