I. — ANTOINE CHEVALIER, BERAULD, TAGAUT
Le plus réputé des lecteurs publics était lhébraïsant Antoine Raoul Chevalier, de Vire, en Normandie, Cevallerius, de son nom latin. Disciple de François Vatablc, de Paul Fagius et de Tremellius, dont il était devenu le gendre, il avait suppléé ce dernier, pendant un certain temps, à Cambridge, enseignant l’hébreu à ses côtés. Sous le règne d’Edouard VI, il avait été choisi comme précepteur français de la princesse qui devait devenir la reine Elisabeth. A l’avènement de Marie et de la réaction catholique, il s'était enfui sur le continent et il s’était réfugié à Lausanne où Messieurs de Berne lui avaient accordé une petite pension. On l’avait ensuite nommé à un poste de pasteur à Montreux et enfin à Lausanne même. Cette dernière nomination, faite au moment de l’exode des ministres et professeurs français, n’avait pu être acceptée par lui, et il avait préféré suivre ses compatriotes à Genève. Il devait retourner plus tard en Angleterre et occuper la chaire d’hébreu à l’université de Cambridge. Un helléniste et un hébraïsant distingué, Ilugh Broughton, a laissé de son enseignement ce témoignage flatteur : « C’était un homme extrêmement instruit. Pour les classiques, il « était réputé ne le céder à nul autre dans le royaume. En hébreu, il ensei- « gnait avec une telle méthode qu’on pouvait apprendre plus, de lui, en un « mois, que de beaucoup d’autres, en dix ans1. »
1 C. H. Cooper, Athenæ Cantabrigienses : Cambridge, 1858, I, 306. — On trouvera, sur Ant. R. Chevalier, un article étendu dans la belle collection des biographies anglaises, Dictionary of National Biography, qui est en cours de publication, à Londres, sous l’habile direclionde M. Sidney Lee, article qu’il faut corriger et compléter, quant au séjour dans le pays de Yaud (1554-1559), par IL Vuilleumier, Les hébraïsants vau dois : Lausanne 1891, p. 20. Voir également F. de Schickler, Les Églises du refuge en Angleterre: Paris, 1892, I, 13, 58, 148 s., 173, 176, III, 84.
ANTOINE CHEVALIER, BERAULD
A Genève, où il professa de 1559 à 1566, son programme exigeait qu'il interprétât les livres de l’Ancien Testament, après les sermons du matin, trois fois la semaine. Trois heures y étaient consacrées 1. Ces leçons d’exégèse biblique, fixées de suite après le culte, remontaient évidemment à l’enseignement donné autrefois par Farel, avec l aide du « Lecteur en Ébrieu » du Collège de Rive, et correspondaient, comme déjà cet enseignement, aux trois leçons que Calvin faisait l’après-midi sur le Nouveau Testament. Les cinq autres heures du cours étaient attribuées à l’étude des éléments de la langue.
De 1561 à 1563, un des élèves d’Antoine Chevalier, le Breton Philippe Birgan, sieur du Bignon, donna des leçons d’hébreu, préparatoires aux siennes, et fut ainsi le maître de François du .Ion 2. Appelé comme pasteur à Vannes, le jeune hébraïsant n’abandonna pas son étude de prédilection. C’est lui qui, à la fin d’une vie errante, tourmentée comme l’époque, devait inaugurer en 1609, dans l’école de Duplessis-Mornay, cette chaire de Saumur que son successeur, Louis Cappel, rendit illustre.
Le professeur de Grec, François Bérauld, d’Orléans, était le fils du fameux Nicolas Bérauld, précepteur des Coligny et ami d’Erasme. Venu de Montbéliard, où il s’était réfugié en 1554 et où il avait occupé la place de principal du Collège, on le trouve, à partir de 1555, installé à Lausanne comme maître de pension 3. Il y succéda, nous l’avons dit, à Cordier, en 1557, dans ses fonctions de gymnasiarque. Genève devait le retenir trois ans. C’était le terme minimum d’un engagement de professeur et cependant c’est quelque chose dans une carrière aussi mouvementée que la sienne. François Bérauld était tout ensemble un pédagogue et un helléniste de mérite et d’humeur voyageuse, qui devait rentrer dans la ville natale de son père en I 562, pour y ouvrir des cours de grec, sur la demande de I Eglise d’Orléans4; il devint ensuite principal, pour la troisième fois, à Montargis,
1 Non pas six, comme l’a cru Cellérier (Esquisse d une histoire abrégée de i Académie : Genève, 1872, p. 5), sur une erreur d 'interprétation des mois biais lions qu’on trouve dans le texte des Leges, au second alinéa du titre De publias professoribus.
2 Voir Cuno, Francisais Junius, p 12 s. — Philippe Birgan du Bignon a signé sur le registre du recteur : « Philippus Birgannus, Bricto diocesis Namnetensis. » Cf., plus liant, p. 63.
3 Communication de M. le professeur Vuilleumier, de Lausanne.
4 Voir une lettre de Sureau du Rosier à Calvin, du le,‘ mars 1562. (Cale. op. . XTX, 313.)
L ŒUVRE DE CALVIN
puis postula et obtint, en 1571, la chaire de grec que Jeanne d’Albret fondait à La Rochelle *.
Son enseignement, à Genève, comprenait trois heures de philosophie morale, présentée sous forme de commentaire d Aristote, de Platon, de Plutarque ou de quelque auteur chrétien, et cinq heures d interprétation des poètes, orateurs ou historiens, « choisis des plus purs. » On peut juger de l’intérêt des leçons de François Bérauld parce faitque, lorsqu’il demanda son congé à la Seigneurie, pour aller professer à Orléans, plusieurs de ses élèves se décidèrent à le suivre2.
Le troisième lecteur public, Jean Tagaut, avait le litre de / irofcssoi ■ (trtium. C'est le moins connu el non le moins digne de l’être. \é à Paris, (ils du célèbre médecin et ebirurgien Jean Tagaut, d’Amiens, qui avait donné autrefois ses soins à Calvin, il paraît s être réfugié à Genève pour cause de religion, peu après Théodore de Bèze, dont il lut l’ami très intime et qui sans doute l’avait rencontré dans la capitale, pendant le temps de ses études.
On trouve, dans la première édition latine du Martvrologe de Crespin, publiée en 1556, un poème de lui, sorte d introduction en vers, à la fois éloge des martyrs et imprécation contre Rome. La même année, deux postes de pasteur étant devenus vacants, Baduel fut élu au premier. Il était Fauteur de la traduction qui venait de paraître. Le second fut proposé à Tagaut. Celui-ci déclina l’offre, à la surprise de Calvin et de ses collègues, qui l’eussent volontiers élu membre de leur Compagnie 3. C’était un savant, bon poète à ses heures, Irès estimé de ses amis, mais qui, on n’en peut douter, ne se sentait aucune vocation pour l’état ecclésiastique. Le ministère' de la Parole était, en 1556, une des premières charges de la cité,
1 Lettres patentes du 13 août L571, reproduites dans le Bulletin historique du Protestantisme français. XXXIX, 20 ss
2 « François Herald, bourgeois, a requis lui obtroyer congé pour se retirer en France. Sus ce. u estant ouy le rapport qui a esté tait que, non content de se retirer, il lasche encore de mener avec « lui plusieurs escoliers, comme de tait il en a gagné quelques uns, a esté arreslé qu’on luy obtroye « congé de se pouvoir retirer, le retenant lousjours au nombre des bourgeois, le renvoyant du reste a à Mons1' Calvin pour ouyr de luy le bon vouloir de Messieurs. » (Reg. Conseil, 17 mars 1562.)
Voir, pour la biographie de François Bérauld, outre les anciens recueils : Bayle, Colomiès, etc., l’article de la 2'' édition de la France protestante (annoté par Vuilleumier), 11, 300. et consulter le Bulletin, déjà cité, IV, 15 s., 583. 580. 595, VIII 73, XXXVIII, 89, XXXIX. 19, 21.
:: Voir une lettre de Calvin à Viri l, du 30 mars 1556. (Cals', ap.. XVI, 85.)