CARACTÈRE DE L’ŒUVRE DE CALVIN DANS L'ÉCOLE
Si l’on cherche à caractériser l’œuvre scolaire île Calvin, on reconnaît qu’il s’est tenu à deux principes fondamentaux : l’unité île l’école, — l’union intime île l’école et de l’Eglise.
Avant la réforme prêchée par Erasme, les universités étaient presque partout, en Europe, dans un état de déchéance, dont la cause principale était l’absence à peu près générale d’un enseignement préparatoire suffisant. Dans le but de faire de l’argent, on en était venu à y recevoir, comme étudiants, de véritables enfants, incapables de suivre avec profit un enseignement supérieur. Le résultat avait été une chute lamentable du niveau des études. Et comme il n’est pas indispensable d’avoir appris quelque chose pour discuter ah hoc et ah hac, et que cela éblouit toujours la foule, la dispute scholastique, solennelle et vide, était devenue l’unique préoccupation des docteurs et de leurs disciples. Pour être utile, la réforme devait commencer par en lias, créer ce qui s’est appelé plus tard l’instruction primaire et secondaire, et s’effectuer, dans ce domaine, par I introduction du système classique obligatoire. Calvin fut un des premiers à le reconnaître. C’est pour empêcher le retour aux abus qu’avaient engendré le bon plaisir aveugle des parents et la faiblesse intéressée des maîtres, qu’il établit, s’inspirant d’exemples dont il avait su apprécier la valeur, un collègeacadémie, ou, comme on lit dans le procès-verbal français de l’inauguration, « ceste Université et College, » où les écoliers reçurent un enseignement méthodique et progressif et furent promus, de classe en classe, jusqu’au rang d’étudiants, sous le contrôle immédiat de leurs futurs professeurs.
L ŒUVRE DE CALVIN
Peu à peu, la révolution scolaire étant accomplie et son principe légitimé par ses résultats, ce contrôle est devenu moins essentiel. Insensiblement le lien de la Schola publica et de la Schola privata est devenu, en fait, moins serré, et bien que les professeurs de la première n’aient jamais cessé, avant ce siècle, d'avoir part à la direction de la seconde, l'usage s’introduisit de bonne heure, tandis qu’on laissait à celle-ci le nom français de « collège, » d’attribuer exclusivement à celle-là le titre latin cl ’ « académie. »
On peut donc sans inconvénient, après Calvin, mais après lui seulement, poursuivre l’histoire de son Académie, indépendamment de celle du Collège. Si I on parcourt la liste des hommes qui, de près ou de loin, se sont rattachés à elle, on n’a pas de peine à reconnaître que cette histoire n’est pas seulement celle d’une haute école ou d’un corps savant. C’est l’histoire de Genève intellectuelle.
Le rôle prépondérant, on pourrait presque dire exclusif, que Calvin entendait donner à l’autorité religieuse dans la direction de I nstruction publique, se rattache à l’ensemble de son système ecclésiastique et à ses vues politiques. On a vu comment il avait dû composer, en 1542, sur ce point, avec une Seigneurie peu disposée à se dessaisir de ses pouvoirs et comment il avait enfin obtenu, d’un Conseil plus docile, une ratification tacite de son plan. Ce plan était, comme tous ceux qu’il s’est tracé, rigoureusement logique, étant données les prémisses par lui posées. Le but de l’humaine science étant la connaissance de la volonté divine, il était nécessaire que ceux auxquels était confiée, en lait, 1 interprétation de cette volonté, révélée dans les saintes Ecritures, eussent la haute main sur l’enseignement, à tous ses degrés. Les chefs de la réforme religieuse avaient proclamé le libre examen. Mais leur libre examen n’excluait pas la notion catholique de l’hérésie. C’était le droit, et même l’obligation féconde, de lire. Mais il fallait lire comme eux avaient lu. Puisque la science pouvait produire un Michel Servet, il était important que ses avenues fussent surveillées et que les clefs fussent commises à la seule autorité capable de faire bonne garde.
Pendant un siècle, l’Eglise, préposée à l'école, devait peser sur elle, puis à son tour elle devait subir l iniluence de l’union ainsi formée et, sous 1 impulsion des savants qui au nom de l’Académie entraient dans
C AliACTÈHE DE l’œIVIIE DE CAI. VIN DANS l’ ECOLE
ses conseils, élargir elle-même son horizon, marcher avec son époque, et démontrer an monde que la science et la religion ont pu, même dans les temps modernes, se rencontrer et vivre côte à côte, non toujours d’accord, tant s’en faut, mais du moins sans se maudire et sans s’exclure.
A l’époque où l’école de Calvin fut fondée, Genève était l’asile de tous les proscrits de l’Europe, et, comme on l’a dit récemment dans un beau livre, pour mieux faire place à tant d’enfants adoptifs, elle venait de sacrifier ses propres enfants1 11. C’était là le dénouement sanglant d’une longue lutte, le triomphe d’une politique âprement poursuivie par le génie d’un homme inflexible. Le jour où, selon sa protestation dernière, que l’histoire enregistre sans y contredire, le second Berthelier avait porté sa tête sur le billot pour avoir voulu « garder la ville des estrangiers et empescher qu’on ne fist plus de bourgeois, » Genève était devenue un centre international. La fondation de l’école fut la première manifestation extérieure de ce triomphe définitif de l’idée calviniste, et c’est à partir d'elle, on l’a remarqué, que Genève a commencé à faire de l’histoire universelle, qu elle est devenue la Rome protestante. Le caractère international de la ScJioln Gcncvcnsis est marqué non seulement par les noms, inscrits dans ses fastes, de ceux qui sont venus, du nord et du midi, professer dans ses chaires ou s’asseoir sur ses bancs, mais encore par l’ardeur qu’on mit bientôt à imiter ses lois et par la descendance qu elle a comptée de la sorte en Europe. A cet égard, et pour ne citer que des hautes écoles, la plupart des académies huguenotes de France et des petits Etats destinés à suivre les destinées de la monarchie française: Orthez, en Béarn, Orange, dans la principauté de ce nom, Saumur, Montauban, Sedan, Dié, en Dauphiné, et les universités-collèges d Ecosse, sous la discipline que leur donna le régime presbytérien, Glasgow, Saint-Andrews, Edimbourg, sont issues de l’académie de Calvin. Enfin, et ce n’est pas son moindre titre de gloire, on peut constater son influence sur une sœur aînée et dès longtemps illustre, l’Université d’Heidelberg, telle que la réorganisèrent l électeur Frédéric 111 et son second fils, Jean-Casimir.
L’année 1559 est, comme on sait, celle du fameux traité de Cateau-
1 Ferdinand Buisson, Sébastien Castellion. sa vie et son œuvre, 1515-1563; Paris. 1892. II, 75.
L ŒUVHE DE CALVIN
Cambrésis, qui mit fin à la guerre entre Philippe II et Henri II, et à la suite duquel le roi catholique et le roi très chrétien faillirent être engagés dans une action commune pour supprimer partout la religion réformée. Ce traité prévoyait la restitution des Etats que la France avait enlevés, en 1536, au duc de Savoie. L’ennemi héréditaire, dont l’impuissance avait favorisé le succès des Genevois au moment de leur émancipation religieuse et politique, était donc de nouveau sur ses pieds, et I on pouvait s’attendre de sa part à de prochaines entreprises. La situation était critique. On n’en poussa pas moins activement les travaux de construction du collège.
C’était là aussi une citadelle qui s’élevait. L institution nouvelle, par le contact qu’elle allait établir entre Genève et ses alliés spirituels du dehors, devait être, on en eut plus tard la preuve, une sauvegarde pour la cité.
D’ailleurs le Conseil veillait, tenant sa poudre sèche. Il visita les arsenaux, arma les hommes valides, lit provision de blé et de sel et décida de compléter les fortifications de la ville. Les bras manquant pour les travaux de terrassement qu’il fallait exécuter sans retard, tous les habitants se mirent à la brèche, magistrats et pasteurs en tête : « Les gens de lettres, « ministres et autres d’apparence, dit une chronique, s’employoient au trace vail fort alaigrement et Calvin luy-même y montrant bon exemple1. » Un monticule, qui s'étendait au devant du boulevard du Pin et qui offrait une approche naturelle à l’ennemi, fut coupé de la sorte.
On peut discuter, et on l’a fait, la contemporanéité du témoignage contenu dans la note ci-dessus. Le syndic Savyon, auquel on attribue les Annales dont elle est tirée, ne pouvait la tenir que d’un tiers et elle ne se trouve pas consignée dans tous les manuscrits. Nous devons constater cependant que l’assertion relative aux ministres et à leur maître n'est pas isolée. La tradition qui s’y rattache est confirmée par diverses indications, des plus authentiques, relevées dans les lettres du temps. Et, quelle que soit la plume à laquelle on doive faire remonter ce récit du chroniqueur, nous ne pouvons nous empêcher de compléter par la pensée le tableau qu’il
1 Histoire de Genève et des pais circonvoisins (attribuée au syndic Savyon). (Mss. Bibl, de Genève, Mlig, 139 ac- (copie datée de 1654), fol. 225 v°, année 1559.) On lit de même dans une lettre de Haller à Bullinger, du 22 juin 1559 : « Gencvenses parant se ad bellum. Muniunt urbem mirabiliter. Laborant omnes, magistratus, minislri, nobiles, plebeii. » ( Calv . op., XVII. 564 s.)
CARACTÈRE ItE L ŒUVHE DE CALVIN DANS L’ÉCOLE
évoque et de nous représenter Calvin, au sortir de son cours de théologie, suivi de ses auditeurs, arrivant au rempart. L’œuvre à laquelle il conduit, étrange contre-maître, cette équipe d’ouvriers singulière, est l image frappante de celle de sa vie. La tranchée que creusent scs disciples, venus de France et d’Allemagne, d Italie et des Flandres, d Angleterre et d’Ecosse, et naturalisés par le péril de la foi réformée, le boulevard qu’ils élèvent, rivalisant d’ardeur avec les (ils de la cité, c’est Genève même. La bourgade allobroge, émancipée de son prince-évêque, a pu, seule de son espèce, maintenir son indépendance, malgré sa petitesse, grâce au courage et à l’énergie jamais lassée de ses citoyens, mais aussi, on doit le dire, grâce à l’appui constant qu elle a trouvé au dehors dans le monde de la grande idée dont elle était devenue la métropole.
Lorsque Calvin eut achevé sa tâche, il avait assuré l’avenir de Genève, pour autant (pie le génie d’un homme peut fonder, en faisant d’elle, tout ensemble, une église, une école et une forteresse. Ce fut la première place forte de la liberté, dans les temps modernes. Par elle, plus que par ses écrits, celui qui b avait plantée au cœur de la vieille Europe, fut le père spirituel de Coligny, de Guillaume le Taciturne et d’Olivier Cromwell.
i PROMPTE