‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 36 sur 213 · CORNEILLE RE RT R \ M · texte numérisé non relu

CORNEILLE RE RT R \ M

Puis, quittant les lettres pour le droit, il avait consacré six ans, à Toulouse, à des études juridiques, au cours desquelles il avait publiquement embrassé la Réforme et commencé des prédications dans cette ville. Lorsque survinrent les prises d’armes et la guerre qui aboutit à la bataille de Dreux, il était allé à Cahors et avait dû cacher son prénom, qui était Bonaventure, et prendre celui de Corneille, sous lequel il lut dès lors connu, de même que sous la forme francisée et aujourd’hui seule usitée, Bertram, de son nom latin1. Nommé pasteur, en décembre 1562, dans la paroisse éloignée de Chancy, il est probable qu’il profita des loisirs de sa cure de campagne pour reprendre et pousser ses premières études, avec l’idée d’occuper quelque jour la chaire de Chevalier. Ce dernier ayant demandé un congé, pour raison de santé, le 2 septembre 1566, son successeur fut sans doute appelé, dès ce moment, à une suppléance, car, le 21 octobre, on le pourvut d’un poste tle pasteur en ville qu’il échangea, au commencement de l’année suivante, contre un appointement définitif à la chaire d’hébreu.

Bertram est surtout connu par son traité sur le gouvernement civil et ecclésiastique des Hébreux, un livre auquel la culture juridique de l’auteur, unie à la grande pratique qu’il avait tles textes originaux, donne une valeur particulière. L’importance que les Eglises réformées attachaient à la connaissance de l’organisation sociale des anciens Juifs est connue. Il leur arrivait journellement, même en matière civile et politique, de recourir aux précédents bibliques, pour en tirer des règles de conduite. Le traité en question, qui porte le titre de : De politia judaïca, lut commandé par Bèze, auquel il est dédié, et fut écrit sous ses yeux. Bertram lui-même le déclare expressément dans sa dédicace: «C’est sous « vos auspices que j’ai entrepris ce travail, et tellement que j’ai constam- « ment eu recours à vos conseils et à votre aide, non seulement lorsque

1 « Corneille Bertrand a requis luy pardonner une faulte qu’ila fait cy devant pendant les grands « troubles qui esloienten son pays, auquel temps il fust contraint par grand nécessité de changer son <c nom qui estoit Bonaventure au nom de Corneille, de ne prendre point à malepart ce qu’il n en a n adverty de meilleure heure mesmes au temps qu'il fut receu au ministère et pour bourgeois, et n luy accorder que cy après il puisse retenir ledit nom de Corneille et qu’en ses lettres il soit « nommé Corneille, jadis apellé Bonaventure, Bertrand. Estant ouy l’advis qu’on en a beu et que « desja sa faulte luy a esté reinonstrée, d’autant que cela n’a pas esté fait par malice, arresté « qu’on luy accorde sa requeste. » (Beg. Conseil, 7 déc. 1 ô G B . — Publié, en résumé, et sous une date qu’il faut rectitier, dans Cale. op.. XXI, 810.)

THEODORE DE BEZE

« j’en méditais le plan, mais durant tout le temps que je l’ai exécuté el « jusqu’à la fin '. »

La même année, le successeur de Chevalier publia une grammaire comparée hébraïque et araméenne, qui dénote des connaissances d orientaliste remarquables pour l’époque 2. L’hommage en fut fait à Christophe de Bavière, fils de l’électeur palatin Frédéric, ancien élève de l’Académie à laquelle cette œuvre nouvelle lit grand honneur. Quel que soit le jugement qu’on en puisse porter de nos jours, elle permet d’établir que le titulaire de la chaire d’hébreu de Genève eut de bonne heure droit au titre, qu’il porta dans la suite, de professeur aux langues orientales3.

Au lendemain de la mort de Calvin, Théodore de Bèze, qui le sup-

1 De politia judaica, tain civili quant ecclesiastica . jam inde a suis primordiis, hoc est. ah Ortie condito. repetita : in-8, Genève, — Vignon, — 1574 (Br. M., 482. a. 2).

La publication du livre était désapprouvée par plusieurs, en particulier par Bullinger el les Zuricois, et les « auspices » de Bèze n’étaient pas un sauf-conduit inutile. (Cf. Reg. Comp. , 23 avril 1574.)

Le De politia judaica fut réimprimé, en une édition revue et augmentée par 1 auteur, à Genève, en 1580 (Br. M., 860. a. 9. 1) Il reparut, au XVIIe siècle, sous le titre nouveau de De Repuhlica Ehræorum. avec un commentaire de Constantin l’Empereur (in-16, Leyde, 1641), fut reproduit de la sorte, en 1660 et 1698, dans les éditions des Critici Sacri de J. Pearson, évêque de Chester, el enfin, au XVIIIe siècle, dans le 4mc volume du célèbre Thésaurus antir/uitatum sacrarum, de Blasius Ugolinus, dédié au cardinal Annibal Albani (in-folio, Venise 1745).

2 Coniparatio grammaticæ Hehraicæ el Aramicæ atque adeo dialectorum Aramicarum inter se : concinnata ex Hebraicis Antonii Cevallerii præceptionibus, Araniicisque doctovum aliorum virorum nhservationihus : quibus et quainpluriinæ alite in utraque lingua adjectæ surit. Auctore Bonaventura Cornelio Bertramo, utriusque illius linguæ professore : in-4., Genève, — Vignon, — 1574. (Bibl. de Genève, DU. 279, — Br. M., 621. i. 10. 3). Cette grammaire comparée du professeur genevois est ornée d’épigraphes, en vers latins, d’Antoine de la Faye et d’André Melville. La dernière se termine par ce distique ingénieux, que suggérait 1 antithèse entre la nouveauté de l’œuvre et l’antiquité du sujet :

« Si novilas tibi grala, tibi si grata vetustas a Hoc tibi quid libro gratius esse polest »

3 Corneille Bertram, dans sa préface, indique ses sources et ses maîtres: «... In Hebraicis a præceplis digerendis et explicandis, unicum Kimcbi absolutissimum Hebræorum Grammaticum h nobis sequendum proposuimus, et ad ejus régulas omnia aliorum cum Hebræorum tum Latinoii ruin præcepta exegimus. Atque ut Scholam in qua versamur per deserta Judaica et Aramiea h peregrinantem et oberrantem placidius deduceremus, visum est ejus viæ vestigiis insistere, quæ « ilia primum et jamdudum pressil et lixit. Quamminimum ergo discessimus ab Antonii Cevallerii h Grammatica ejusque ratione : ita ut ejus etiam verbis quam poluimus constantissime, et per liane a nostram comparationem licuit, bæserimus. In Chaldaicis consilium Eliæ Levitæ in præfatione in n suum Metburgemân sequutus, quicquid legi aut audivi præccptorum el analogiæ ejus linguæ ad n Danielis et Hezræ scripta Chaldaica et alia eorum vestigia quæ in parapbrastis Aramicis restant, a exegi : ad eam rem manu ductus ante octodecim annos ab Angelo Caninio, deinde post Caninium, n à Mercero, quem muneris Regiæ suæ professionis in Academia Parisiensi inde initia ducentem a audivi. In Syris D. Tremellio præceplore quamvis nuito, tamen ut doclissimo, ita el apport sitissimo usus snin ad expediendas dillirultates quæ in libris lingua Syra conscriptis mihi « occurrerunl. »

NICOLAS COLLADON

pléait, comme on l’a vu, dans la chaire de théologie, se chargea tout seul de l’enseignement qu’avait donné son maître, enseignement d’autant plus important, d'autant plus en vue, qu’on y cherchait l'expression la plus haute, la plus autorisée des doctrines calviniennes. Il sentit bientôt à son tour le besoin d’être secondé dans cette tâche et, après avoir vainement cherché « en France » et « ailleurs, » au bout de deux ans, s’adressa au collège des ministres, demandant que l’un d’eux lût délégué à ses côtés. Il ne s’agissait pas de nommer un professeur de théologie, mais simplement de donner mandat d’enseigner à celui des membres de la Compagnie qui serait reconnu le plus apte à s’acquitter de ce devoir, sans préjudice de s’es autres fonctions. On peut s’en convaincre en parcourant le curieux procès-verbal que voici :

« La Compagnie mit en deliberation de baillera M. Jehan Le Gaigneux de faire leçon en Théologie de deux sepmaines l’une et l’adjoindre à M. de Bèze et tous d’un accord l’y exhortèrent. Luy au contraire s’excusoit tant qu’il pouvoit. Toutesfois finalement condescendit de proposer quelque passage de l’Escripture en forme de leçon afin que les frères jugeassent de sa suffisance, pourveu que d’aultres aussi de la Compagnie se soubmissent à la mesme espreuve, lesquels il lui setnbloit debvoir comme lui estre mis en élection. Ce qui lui fut accordé et qu’il commençast le premier. Ainsi il print le passage du 2e chapitre aux Colossiens, versets 6e et 7e, quelque jour après. Et les frères l’ayants ouy prindrent tant plus d’affection à le mettre en train en ladite charge. Toutesfois pour ce qu’il s’en excusoit tousjours, fut trouvé bon que Coliadon aussi proposast quelque passage de l’Escripture. Ce qu’il fit le vendredi 28e de Juin, prenant où estoit demeuré M. Jehan Le Gaigneux assavoir depuis le 10° verset. Après cela la Compagnie fut d’advis que tous deux y pourroyent servir, et trouva bon, après avoir invoqué sur eulx le nom de Dieu, d’en choisir l ong des deux par sort, à la condition que celui auquel le sort n’escherroit s’y employeroit en cas que l’aultre fust malade ou absent. Ainsi advint que sur Coliadon tombast la charge, qui commença à s’y employer le 2 de juillet h »

Le Conseil approuva, dans les termes suivants, le choix de la Compagnie :

« Professeurs eu théologie. Nicolle Collatlou. Pour ce que mous1' de Bèze a proposé qu’ayant demandé à ses freres d’eslre deschargé de la moitié de la

1 Reg. Comp., juin 15GG.

THEODORE DE ME/.E

charge qu’il a lieu de lire toul seul en théologie après le décès de liions' Calvin, ilz ont esleu pour le soulager alternativement ledit spectable Colladon pourveu que Messrs le tiennent bon, arresté qu’on l’aprouve *. »

Ainsi fut désigné le suppléant de Bèze. En 1570, il reçut une indemnité de soixante florins, outre ses gages de ministre, « d’aultant que le dit u Colladon fait, — dit la résolution du Conseil, — trois lectures en sa « semaine1 2. »

Nicolas Colladon était le fils île Léon Colladon, avocat au Parlement de Bourges et le neveu de Germain, cet ami de Calvin, devenu, comme ou sait, le jurisconsulte attitré du Conseil. Le premier de la famille, il avait jadis quitté la capitale du Berry, où il faisait son droit, pour venir, en 1549, poursuivre des études de théologie à l’Académie de Lausanne sous Jean Ribit. Peu après, il s’était fixé à Genève, où on l’avait adjoint comme « bachelier » à Louis Enoch, alors directeur du Collège de Rive, puis nommé ministre, à Vandœuvres (1553) et enfin à la ville (1563). Il avait été le collaborateur, très apprécié, de Calvin en plusieurs de ses publications théologiques, notamment dans le travail qu’avaient occasionné les multiples éditions de l’Institution chrétienne3 et avait partagé avec Bèze, non seulement I intimité du réformateur, mais I honneur d écrire sa première biographie4. Depuis 1564 il occupait, à la tète de l’Académie, la place que Bèze avait inaugurée et il était recteur de l’école, lorsqu’on le chargea du second cours de théologie. Il demanda à cette occasion qu’on voulût bien le relever de ses fonctions rectorales. La Compagnie lit choix du pasteur Jean Trembley, lequel céda sa charge, en 1568, à ce Jean Le Gaigneux qu’on vient de voir nommer remplaçant éventuel de Colladon 5.

1 Keg. Conseil, 5 juillet 1566. Treize ans auparavant, lorsque Colladon avait été présenté par Calvin comme ministre, il avait été examiné en présence de seigneurs commis, et, sur leur rapport, constatant qu’il avait «proposé passé une heure bien élégamment et savantement , » le Conseil l’avait déclaré « suffisant. » (Reg. Conseil, 16 mai 1553. — Voir Calv. op.. XXI, 541.)

- Reg. Conseil, 17 mars 1570.

3 Voir la lettre dédicace de l’édition latine donnée plus tard, à Lausanne, par Nicolas Colladon, Institutio religionis christianæ. in-8, Lausanne — Le Preux, — 1576 (Bibl. de Genève, Rc. 74).

4 Cf. Calv. op., XXI, 10.

5 Jean Le Gaigneux s’est inscrit au registre de 1 Académie : « Anno 1568. Joannes Gagnæzius s choix rector. » (Livre du Recteur, p. 18.) C’est Le Gaigneux, revenu d’une mission ecclésiastique à Lyon, que Bèze désirait avoir pour collaborateur en l’école. Le sort nous paraît lui avoir imposé

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