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leçons avaient fait en Allemagne, comme aussi des échos de la tempête qu'elles y avaient soulevée dans le monde universitaire.
Ce cours de Ramus avait eu lieu sur la demande de l'électeur palatin, Frédéric III, en décembre 1569. Le hardi penseur était l'adversaire irréconciliable d’Aristote. Dernier né de l’humanisme et de la renaissance, ancêtre de l’esprit moderne, son génie était de ceux qui regardent les dieux en face. 11 proclamait la raison, comme instrument de la connaissance scientifique, supérieure à toute autorité. « Omnis auctoritatis ratio domina est, » avait-il écrit dans son plus récent ouvrage, un cours de mathématiques, publié à Râle1. Or Aristote, le réel Aristote grec, rajeuni par Mélanchton, régnait en maître dans les écoles de l’Allemagne. Il s'agissait de l’y détrôner en personne, dans toute la gloire d’une restauration récente et non plus seulement, comme au sein de la vieille Sorbonne, en effigie, sous son masque bas latin. L entreprise était malaisée. Lorsque llamus voulut monter dans la chaire que Frédéric III lui avait ouverte eu dépit des protestations réitérées du Sénat académique et de la Faculté des arts d’Heidelberg, il en trouva les degrés arrachés par les partisans <1 Aristote. On espérait de la sorte le contraindre au silence. C’était le mal connaître. Un étudiant lui lit la courte échelle, il se hissa par dessus ses épaules jusqu’à la place qu'il devait occuper et, après avoir conquis de la sorte sa chaire par escalade, il força I attention d’une salle tumultueuse. Après un mois de leçons, le sujet, qui était le commentaire du Pro Marcello, étant épuisé, l’électeur palatin invita le professeur français à exposer sa dialectique. Les étudiants, sous le charme de sa parole, étaient pour lui. Mais le corps enseignant de la Faculté s’insurgea. On invoqua l’intervention de Leipzig, puis de Wittemberg, la forteresse de la tradition luthérienne. Le recteur supplia Frédéric III « de penser non seulement au « repos et à la conservation de F Académie, mais surtout au soin de sa « propre grandeur et de sa renommée à l’étranger2. »
Le prince, pour ne pas se couvrir de honte aux yeux de l’Europe, cessa de prendre parti contre Aristote et le cours scandaleux prit lin.
llamus resta encore quelque temps chez Tremellius, son hôte, puis il
1 P. Itonii Scholarum mathematicarum I Uni unus et triginta; in-4, Bâle, 1569, p. 78. (Livre III.) * Charles Waddington, Ramus, sa vie. ses écrits et ses opinions: Paris, 1855, p. 206.
THEODORE DE BEZE
se remit en voyage, visita Francfort, Nuremberg, Augsbourg et s'en vint à Genève. Dès son arrivée, il offrit de faire des leçons à l'Académie. L’offre fut acceptée. Toutefois Bèze, que ses correspondants d’Allemagne avaient tenu au courant de ce qui venait de se passera Heidelberg, était perplexe. Il sentait toute la valeur du maître dont il reconnaissait et appréciait I inlluence réformatrice dans le domaine des lettres et des sciences. Il savait nombre d’étudiants désireux de l’entendre, lit cependant il ne pouvait se résoudre à laisser attaquer l’Organon, dans l’école où Calvin l’avait luimême mis à la base de tout enseignement philosophique. Il résolut de demander à son ami et correspondant Ramus de modifier quelque peu son programme, pour la circonstance, et, le Ier mai I A 7 0 , jour des promotions, de concert avec le recteur, Jean Le Gaigneux, il lit auprès de lui une démarche dont le résultat nous a été conservé par la note qu’on va lire, pièce inédite, qui a sa place marquée dans une biographie nouvelle du précurseur de François Bacon et de Descartes.
« Le dernier jour de may furent l'aides les promotions de l’eseole à la manière accoutumée...
« Le mesme jour M. de Bèze et le Recteur parlèrent àM. Raimis de changer la façon qu’il tenoit à enseigner et faire leçons en l’auditoire publiq. Ce qu’on pense qu’il n’approuva pas comme estimant sçavoir aussi bien qu’ung aultre la manière qu’il fa loi t suivre. Tant y a qu’il ne poursuivit plus à lire ains désista du tout. Dont aucuns escoliers furent marris et allichèrent certains vers en l’honneur du dit M. Ramus et blasmant ceulx qu’ils pensoyent lui avoir delendu de continuer ses leçons L »
Ramus ne bouda pas longtemps. Il est. probable qu il se proposait de faire le cours de dialectique qu’il n avait pu donner à Heidelberg et que l’autorité académique se montra disposée à transiger, à la condition qu il y renonçât et choisît un sujet d’éloquence. Le cours eut lieu en effet, sur la première Catilinaire de Cicéron. Il eut un immense succès et dura jusqu’en juin.
« Chascun peut savoir, — écrit Portas, — en quelle est i me ceste eschole « a eu h' savoir et la piété de P. Ramus, quand il fut receu par deçà tant
1 Kcg. Conip., mai J570.
lt.V MUS
« humainement, et eut permission de lire publiquement, combien que nous « n’approuvions aucunement beaucoup de choses en sa logique et en toute « sa manière d’enseigner1. »
Le commentaire du premier discours de Cicéron contre Catilina étant achevé, l’Académie eût désiré que le philosophe continuât d’enseigner sur un sujet de même ordre. Mais les nouvelles qu’il recevait de France l’engageaient à songer au retour et il s’excusa2. Il lit cependant à Lausanne, où plusieurs de ses lidèles le suivirent, un autre cours d’un mois, avant de reprendre le chemin cl e sa patrie3.
Rentré à Paris, Ramus y retrouva, contre son attente, un état de choses semblable à celui qu’il avait fui et la persécution. On le traita en déserteur. Bientôt le fameux édit du b octobre interdit tout enseignement aux noncatholiques. C’était le bâillon. Ses regards se tournèrent de nouveau du côté de la ville du refuge et il lit faire à son tour une démarche auprès de Bèze, afin d’y retrouver si possible la parole qu’on lui ôtait dans son pays. La réponse suivante, dont le texte appartient tout entier à l’histoire de l’Académie de Genève, fut dictée le Ier décembre 1570.
« J’eusse préféré apprendre de toi-même, plutôt que de nos- amis communs, ton dessein en faveur de notre école; non que j’aie le désir ambitieux de me voir sollicité par toi ou par quiconque, mais parce que cela me donne
1 Response de François Portus, Candiot, aux lettres diffamatoires de Pierre Carpentier, advocat. Traduite nouvellement du Latin en François ; in-8, s. !.. 1574. (Bibl. île Genève, Gg. 1313.)
L’édition latine portail ce litre : P. Carpentarii J. C. Epistola ad F Portum cretensem... et ad Pétri Carpentarii causidici virulenta in epistolam Responsio Francisci Porti Cretensis pro causariorum, quod vocat, innocentia : in-8, s. /., 1573. (Br. M., 3901. d. )
* Lettre à Théodore Zwinger, professeur de grec à 1 Académie de Bâle, datée de Genève, le Il juin 1570. « Calilinariam Ciceronis primam hic veluti declamavi : deinde pacis tanquam jam factæ « quotidianis nuntiis adduclus, novum prælectionis argumenlum imponi mihi nequaquam passus « surn. Res lamen gallica valde incerta est, et nisi bellum bellicosius geratur, slabilem pacem non « videtur allalurum. » (Copie conservée à la Bibliothèque de Bâle, publiée par Waddinglon, Le.. 426. )
3 Dans ce cours, Ramus put exposer librement sa fameuse dialectique. Parmi les disciples qui l’avaient suivi à Lausanne en juillet 1570, on doil mentionner Denis Le Boy de Bàtilly, Melville et son compatriote Gilberl Moncriff, qui devint médecin de Jaques VI. En septembre les deux Ecossais retournèrent à Genève. On lit dans les manuaux du Conseil de Lausanne : « Le 5 septembre 1570 André Melvin et Gilbert Mengrifz, escolliers escossois, prennent congé. » (Communication de M. le professeur Bernus.)
Moncriff a signé au livre du Recteur, au commencement de 1567 : « Gilbertus Moncreif Scolus. » (L. c.. 17.) Le Bey de Bàtilly, un futur conseiller-maître d’IIenri IV et président de la justice de Metz, qui étudia cinq ans les lettres à l’Académie de Genève, sous Berlram, Portus et Veyrat, n’a pas inscrit son nom dans ce registre.
THEODORE DE RE/E
à penser que tu as conçu des doutes sur mes dispositions à ton égard. Ce changement de ma part ne serait pas d’un chrétien et je puis t’aflirmer devant le Seigneur que rien ne serait plus contraire à mon caractère. Ainsi bien que je diffère grandement d’opinion avec toi sur certains points concernant nos études, je sais apprécier ton savoir, ton éloquence, et tant de dons supérieurs dont Dieu t’a comblé. Mon vœu le plus cher serait de t’être agréable, tout en servant les intérêts de celte Académie. Deux obstacles cependant s’opposent à ce qu’on fasse aujourd’hui ce que tu souhaites et ce que d'ailleurs nos professeurs désireraient vivement. Le premier est qu’il n’y a en ce moment aucune place vacante et que nos ressources sont si faibles, pour ne pas dire nulles, qu’il nous est également impossible et d’augmenter le nombre des chaires et d’élever en rien les anciens traitements, si modestes soient-ils. Le second est notre résolution arrêtée de suivre le sentiment d’Aristote, sans en dévier d’une ligne, tant dans l’enseignement de la logique que dans le reste de nos études. Je t’écris tout cela sans détour, comme le commande cet ancien adage: « Entre gens de bien, il faut bien agir. » Si cependant tu juges à propos de venir par deçà, tu seras toujours le bien venu et lu auras à te louer, je l’espère, d’avoir vu Genève et d’avoir visité les amis et les disciples que tu y as laissés en grand nombre ’. »
Il faut le dire, Théodore de Bèze, bien qu'il n'eût pas encore positivement rencontré Bannis sur son chemin, dans le domaine théologique, se déliait énormément de son génie novateur. Deux ans plus tard, au commencement de 1572, ayant à se plaindre du philosophe qui se faisait le champion d’une discipline ecclésiastique, très différente de celle de Genève, il écrivait à Bullinger, sur un ton des plus vils : « Il y a dix ans « déjà, comme j’étais en France, apprenant que Bamus s’était rallié à notre « cause, j’ai prédit, — que n’ai-je eu tort! — que l’esprit de discorde cn- « trerait un jour dans les Eglises françaises avec cet homme. Pense-t-on « (rue celui-là puisse nous être bien agréable, fût— il des nôtres, pour lequel « Aristote n est qu’un sophiste, Cicéron est incapable d’enseigner la rhé- « torique, Quintilien est un ignorant, Galenus et Euclide lui-même man- « ([lient de méthode1 2? »
La même année, Pierre de la Baméc tombait sous les coups d'assassins à gages, pendant les sanglantes journées de la Saint-Barthélemy. Son martyre
1 Epistolx theologicæ : in-8, Genève, 1573, Ep. 34.
2 Bèze à Bullinger, 14 janvier 1572. (Ms s. Bibl. de Genève.)