JOB VEYRAT
le fit rentrer en grâce, tardivement pour lui-même, mais assez tôt pour sa mémoire qui demeura honorée, à Genève, comme dans les villes suisses h Le titulaire de la chaire des arts, qui eut l’honneur insigne d’occuper, au nom d’Aristote, la place qu’eût souhaitée pour lui-même son grand adversaire, était Job Veyrat, un brave homme dont c’est évidemment le meilleur titre à l’attention de la postérité. Elève de l’école de Calvin, fort en thème, « fort stylé, » comme on disait, « et de grande espérance, » il était devenu après Jean Ribit régent de la I1C classe du Collège, en 1562, et deux ans plus tard gendre de François Portus 2.
1 Le ramisme, qui fleurit bientôt en Allemagne, avait été accueilli d’emblée avec faveur à Bâle, à Berne et à Lausanne. 11 est à remarquer qu à Genève, où la doctrine resta bannie de renseignement officiel, le nom de Ramus fut toujours néanmoins, en dépit de certaines attaques isolées et bientôt désavouées, un nom considéré entre tous. En 1586 la Compagnie elle-même se chargea de rappeler à l’ordre un des régents du collège qui avait permis qu’on manquât, dans sa classe, â cette mémoire respectée :
« Le Vendredi 21 [janvier], Advisé qu’on reliroit certaines déclamations qui s’estoyent failles en « la première classe, le mercredi précédent, auxquelles on avait très mal parlé de feu M. Ramus et « que le lundy suivant on adviseroit à ce qui seroil de faire là dessus. »
« Le Lundy les déclamations sus mentionnées furent représentées en la Compagnie et furent « jugées insupportables d’autant que feu M. Ramus v estoit deschiffré d’une façon du tout indigne. « Combien que pour avoir esté un homme de grand sçavoir et pour avoir esté massacré pour la « pure religion, il fust pluslost digne de louange. Advisé que j’irois * en la première classe pour « reprendre vivement ceux qui avoient fait telles déclamations et pourvoir à ce que nul ne « choisist quelque argument à son appétit, mais que le rnaislre le baillasi et d aullant qu’on trouvoit « que le rnaislre avoit failli en endurant que cela se fist, advisé aussi qu’en particulier on le repren- « droit, ce qui fut faict le mardy suivant. » (Reg. Comp., ad ann.)
11 faut dire, à la décharge du régent repris de la sorte, qu'il avait quelque raison de s’être mépris sur le sentiment des ministres. L’année précédente, comme il était malade, son remplaçant, qui était un disciple de Ramus, avait été averti par ordre de la Compagnie de s’abstenir d’enseigner à ses élèves la dialectique de ce maître :
1585. « Le Vendredi 20 [août]... Les censures des Régents furent faites. D’autant qu’on entendit « que M. Girard, qui excusoit en la première le premier régent malade, iisoil Ramus, advisé que « M. de la F aye I en adverliroit, afin qu’il désistas!, et que particulièrement on l’advertiroit de quel- « ques deffauts qui se trouvoienl tant en ses mœurs qu’en sa manière d’enseigner. »
« Le Vendredi 19 [novembre]... Item advisé que suyvant la résolution prise desja aulresfois on « n’endureroit pas que la dialectique de Ramus fust leue à Genève, ni publiquement, ni parliculière- « ment. Et que nul ne liroit particulièrement en chambre, qu’il n’en eust la permission du Recteur, « qui eu pourroil communiquer à la Compagnie. » (Reg. Comp., ad ann.)
* Jean Jacquemot, le secrétaire de la Compagnie, pour 1586, était en même temps recteur.
2 Reg. Conseil, 19 janvier 1562: « Job Veirat. M. Calvin a rapporté avoir esleu en leur assein- « blée ledit Veirat pour estre en la place dudit Ribitus, lequel combien soit jeune est toulesfois « assez capable et de grande esperance. »
16 mars 1564. « Contrat de mariage entre Job Veyrat citoyen de Genève et regeut au College de « cesle cité, fils d’hon. Claude Veyrat et bon. Anne lille de spectable François Porlhus, Cretain, « bourgeois et professeur public es lettres grecques. »
Les témoins de ce contrat, « fait au College de cesle cité, et en la chambre d habitation du dit « spectable Porlhus, » furent « noble et spectable Henry Serimger, professeur public es arts, spec- « table Anlhoine Chevalier, professeur public es lettres sainctes, spectable Germain Colladon, doc-
THEODORE DE BEZE
Grâce sans doute àla protection de son beau-père, Job Veyrat fut présenté par Bèzepour suppléer Simonius, à titre d’essai, puis définitivement nommé à la chaire en 1 .568 '. C’était le premier Genevois de naissance qui arrivait au professorat. 11 paraît que son stage au Collège l avait assez mal préparé à ses nouvelles fonctions. L auditoire de philosophie où «régentait» Veyrat fut délaissé. La Compagnie s’en émut et, afin de lui fournir une occasion de paraître à son avantage, on lui permit de consacrer une de ses leçons à Tite Live, qu’on lisait dans la seconde classe du Collège.
« Le 27 mai [1569] le jour des Censures, avant la Cène de Pentecoste, entre aultres choses fut advisé, quand on parla de la charge du lecteur es arts qu’avoit M. Job, qu’il seroil bon qu’il leust en l’une des leçons Tile-Live pour un temps, pour ce que cela attirèrent les auditeurs, et mesme que telle lecture seroit non seulement utile mais aussi necessaire aux jeunes qui de nouveau avoyent esté avancez de la première classe aux leçons publiques 2. »
Nous n avons pu retrouver qu’un seul échantillon de la plume de Veyrat. Il faut le rechercher dans l’édition des huit livres de la guerre du Péloponnèse faite par son beau-frère Emile Poi lus. Ce sont des résumés analytiques, en latin, de chacun des discours que Thucydide a mis dans la bouche de ses héros. Ils peuvent servir à vérifier l’exactitude des témoignages de l’autorité scolaire touchant le style de l’abréviateur3. Nous savons
« leur es droictz et tous bourgeois de Genève, témoingtz ad ce requiz et appeliez. » (Minutes du notaire Jean Ragueau, Vil, 47. — Arcli. d’Etat de Genève. — Texte publié par E. Legrand, Bibliographie hellénique du XVIIe siècle, III, 116 s.)
Claude Veyrat, père, était originaire de Lyon et avait fait partie d’une fournée de partisans de Calvin reçus à la bourgeoisie en 1547. [Cf Covelle, l. c., 232.)
1 « Job Veirat. Sur ce que mous1' de Bèze a proposé de la part des ministres qu’ayant des long- « temps cherché un professeur en philosophie, ils n’en ont point aperceu de plus propre pour le « présent que ledit Job qui est fort stylé. Toulesfois n’estoient pas d’advis de l’eslablir du tout sinon « qu’on voye qu'il se rende encores plus propre qu il n’est de présent.» (Reg. Conseil, 9ort. 1567.)
Cf. Reg. Conseil, 20 décembre 1568.
Job Veyrat avait eu pour compétiteur Scipion Calendrini, réfugié lucquois, qui dès 1566 avait ouvert, avec 1 autorisation de Messieurs, un cours libre de dialectique. (Reg. Conseil, 21 oct. 1566.) Il est probable que les désagréments que Simoni venait d’occasionner à la Compagnie lirent tort à la candidature de son compatriote.
2 Reg. Comp., ad dieni.
3 SooY.oriiàoo zoo ’OÀooov, Kipi zoo ïïîlono'j-jri'nrxxQ-j rro/.epov (3i|34ia ô/.z co. Thucydidis Olon filii. de Belle Peloponnesiaco libri octo. /idem latine e.r interpretatione Laurentii Valise, ab Henrico Stephano nuper rccognita. Quant Æmilitts Portas. Francisci Parti Cretensis F paternos commenta rios accurate sequutus. ab infinita gravissimorum errorum multitudine novissime repurgavit ... Ad hæc