DONEAU, HO TM AN , BONNEFOY
lui avait léguée, elle accueillit généreusement les nouveaux venus, pour la plupart dénués de tout et «n’apportant aultre que leur corps1. » Une grande cherté de subsistances s'en suivit. Il fallut partager le pain de la huche, pâtir avec ceux qui arrivaient exténués et indigents. Mais les loyers que la peste avaient rendus déserts se rallumèrent, les quartiers redevinrent populeux, la République fut riche en hommes2.
L’école, si éprouvée, fut la première à recueillir le fruit du bienfait. Parmi les fugitifs que la persécution avait chassés de leur patrie, plusieurs possédaient, comme Bias, une fortune qu’aucun revers, aucune proscription, ne peuvent ravir. Dès leur arrivée, l’Académie en reçut la dîme. Ses cours de droits furent rouverts par Hugues Doneau et par Ilotman, sa chaire des arts fut occupée par Scaliger, et Lambert Daneau fut désigné pour s’acquitter, dans celle de théologie, de la tâche autrefois dévolue à Nicolas Colladon.
il. DONEAU, HOTMAN, BONNEFOY.
I lu gués Doneau et François Ilotman, échappés aux massacres de Bourges, l'un avec l’aide ingénieuse de ses étudiants, l’autre grâce â sa clairvoyance de vieux diplomate, étaient arrivés, le premier le 2b septembre, le second le 2 du mois suivant. Le 13 octobre, Bèze qui revoyait d’anciens amis, s’était déjà assuré de leur bonne volonté et il faisait proposer au Conseil d’autoriser les ministres à faire une démarche officielle auprès d’eux :
« Ottoman, Doneau... Puisque Dieu a icy envoyé ces deux personages qui sont fort doctes et renommés en droit ils [les ministres] ont délibéré de les prier, si Messieurs le trouvent bon, de faire quelques leçons gratuites en droit, ce qu’ils feront de bon eueur. Arresté, s’il/ les peuvent induire à ce faire qu’ils le fassent 3. »
1 Henri Fazy, l c., p. 15.
2 La ville, qui ne contenait que 1200 feux, donna asile à 2560 familles et 1568 s’y établirent.
3 Reg. Conseil, 13 oct. 1572. — Reproduit par Henri Fazy, /. c. 57.
On trouve un peu plus haut : « Profession en philosophie. Au reste d’autant que Dieu a adressé « icy desja quelque bon nombre d’escoliers pour ouyr les leçons publiques, ils [les ministres]
THEODORE DE BEZE
Il est probable que les cours de droit lurent ouverts dès le 21 , jour de la rentrée de l’école, et que Bèze vit revivre avec joie, sous de tels auspices, renseignement que le départ de Charpentier avait suspendu. Les étudiants ne manquaient pas. Non seulement les Français affluaient, mais encore beaucoup d Allemands avaient du quitter les universités de France et pour un grand nombre Genève était l’étape obligée sur le chemin de leur pays. Doneau était arrivé jusqu’à Lyon avec ceux de Bourges, qui, pour le soustraire au poignard des fanatiques, l avaient habillé comme un de leurs valets.
Malheureusement on ne saurait vivre de gloire. Pour conserver à Genève les deux professeurs, il fallait leur offrir un engagement. Malgré la dureté des temps et l’état, presque désespéré de ses finances, le Conseil était disposé à faire le nécessaire. Mais la Compagnie des pasteurs, dont la majorité sc montrait toujours craintive et soupçonneuse à l’égard des juristes, était combattue. Plusieurs souhaitaient que l’argent de Messieurs lût employé à meilleure fin. L expérience qu’on avait laite avec Charpentier n’avait pas contribué à faire revenir les timorés de leurs préventions et, pour comble, le souvenir allait en être rafraîchi désagréablement pour tous par la nouvelle d'une véritable trahison de ce personnage. Il avait publié à Strasbourg, au lendemain de la Saint-Barthélemy, le libelle dont nous avons déjà mentionné le titre et qui est à la fois une apologie du massacre des huguenots et une attaque virulente contre la cité de Calvin. On en sut le contenu, à Genève, au commencement de janvier 1573. 11 était facile d’en tirer argument.
La Compagnie commençait à désirer, d’autre part, qu’un professeur de théologie spécialement rémunéré, et non un pasteur chargé de cours, fût adjoint à Théodore de Bèze. Lambert Daneau, nommé en cette double
« désirent prouvoir en la place de feu maislre Job en ce temps que Dieu leur a mis es mains plu- « sieurs bons personnages. Arresté qu’ilz y prouvoyent. » (Reg. Conseil, 13 oct. 1572.)
De registre de la Compagnie porte, en date du même jour: « Le lundy 13e monsieur de Bèze et
« M1' Jean Pinaull furent envoyez devant Messieurs par la Compagnie leur signifier.
« item qu il leur pleust remettre sus la profession de philosophie à 1 Eschole, laquelle avoit esté « intermise despuis la mort de feu Mr Job. Lequel poinct nous remonterions alors expressément n d autant que Dieu nous avoit donné icy gens suffisants pour la dicte charge. Aussi qu’il leur pleust « faire entendre qu’ils auroyent à gré si quelques personnages de grand nom en la profession de « droict en fa isoyen t quelques leçons, que ce seroyt autant d’ornement à I Eschole duquel elle « pourroit jouyr attendant ce que Dieu enverroit cy après. Toutes ces choses ont esté approuvées « par Messieurs » (Reg. Comp.. ad diem.)
DONEAU, HOTMA.N, BONNEFOY
qualité, avait reçu le poste de Vandœuvres «approché de la ville, afin « que s’il estoit requis de faire leçon en l’escholc il le peust faire plus « commodément. » 11 avait accepté «de faire ce qu’il pourroit » Mais sa santé était délicate. Ce qu’il pouvait n’était pas beaucoup. En hiver, et l’on sait que celui de 1572 fut exceptionnellement rigoureux1 2 3, une lieue par les chemins mal frayés n’était pas chose aisée. Et, malgré toute la considération que lui témoignaient ses collègues, quand il venait prendre séance au milieu d’eux, le pasteur de Vandœuvres ne quittait pas volontiers sa cure de village pour se rendre en ville .
Ce défaut d’accord dans les vues de ceux qui étaient appelés à la haute direction de l’Académie empêcha qu’aucune oflre sérieuse lût faite officiellement aux professeurs de droit. Il en résulta que Doneau, tout désireux qu’il fût de rester dans une ville « où il se trouvait au milieu île ses amis et comme en sa patrie4,» prêta l’oreille à des propositions qui lui étaient arrivées dès le mois de novembre. Le recteur et le sénat de l'Université d’Heidelberg lui ayant adressé un appel en forme, le 19 décembre, il s’y rendit aux premiers jours de février 1573 °.
C’était un coup pour les partisans du rétablissement définitif des études juridiques dans l’école. La perspective de voir partir Hotmail à son tour émut le Conseil. Quelqu’un s’entremit et obtint du jurisconsulte une promesse de demeurer, moyennant qu’on lui en fournit les moyens et qu’on appelât à ses côtés Ennemond de Bonnefoy, son ancien collègue de Valence, réfugié comme lui à Genève. C’est pourquoi, le IG février, Messieurs, sans avoir pris l’avis des ministres, décidaient:
1 Reg. Comp., 25 ocl. 1572. Cf. Reg. Conseil, 3 aov. 1572.
2 En décembre 1572 le petit lac fut gelé.
1 Décembre 1572. « Environ le commencement de ce mois les frères des champs demandèrent « en la Compagnie que M. Daneau qui, comme estant le dernier venu, se seoit le dernier d'entre « eux, s’asseist doresenavanl le premier de leur rang, pour quelques grâces qu'ils estiment que « Dieu lui ait faict et mesmement qu il faisoit quelques leçons en théologie en l Eschole. A esté « advisé que combien que cela ne feust pas fort necessaire et d'assez dangereuse conséquence, loules- « fois il pourroit estre accordé espérant que la modestie dudit Daneau seroil telle qu'il n en abu- « seroil poinct. » (Reg. Conip., ad ami.)
1 Lettre du 22 nov. 1572 au recteur et au sénat de l’Académie d Heidelberg, publiée par II. Buhl, dans les Neue Hcidelberger Jahrbüeher (II, Heidelberg. 1892, p. 31 1 s. Hugo Donellus in Heidelberg).
3 Doneau s’inscrivit le 12 février 1573 sur les registres de l'Université d’Heidelberg : « Hugo Donellus Gallus juris doctor. » (Voir Topke, Matrilel der Universitdt Heidelberg : Heidelberg,
1884, U, 65.) il fut nommé à la chaire de droit civil (Code), le i7 du même mois.
THEODORE DE BEZE
« Bonefoy, professeur eu droict de Valence. Estant proposé (pie ledit Bonefoy est personage excellent en son estât de profession en droict et que le retenant icy, comme on pourroit, pour petit gage, avec aussy Mr Ottoman qui est icy, on pourroit attirer beaucoup d’escoliers, comme plusieurs le désirent, mesrnes les ministres, a esté arresté qu’on essaye si on les pourra retenir tous deux pourvu qu’ils se lient à tousjours »
Cette décision lut communiquée aux ministres, après un retard qui trahit quelque hésitation :
« Le vendredy 27e febvrier, monsieur de Bèze, ayant charge de Messieurs, proposa à la Compagnie touchant nions1' de Bonnefoy, par ci devant docteur en droict à Vallence et maintenant retiré en ceste ville, de sçavoir si nous trouverions bon qu’il feust employé icy à lire en droict 2. »
La Compagnie trouva « meilleur qu'il ne se list poinct, la profession « de droict, — ainsi rapporte le secrétaire Jean Pinault, — ne s'accordant « pas fort bien à l’ordre et exercice (pie nous avons icy3. »
La décision du Conseil étant formelle, celle des ministres menaçait de créer un conflit entre l'autorité scolaire et le gouvernement. L intervention de Bèze y para. La délibération du collège des ministres fut rapportée à Messieurs par le modérateur, le 2 mars, en des termes atténués (pii laissaient au Conseil l'entière liberté du dernier mot. On remarquera qu’il se fit adjoindre en cette circonstance, au lieu du recteur en charge, (pii se trouvait être le secrétaire de la Compagnie, l’ancien recteur Charles Perrot.
« Profession en droict. Messieurs de Bèze et Perrot, ministres de la parolle de Dieu, ont comparu et après avoir remercié Messieurs du soing qu’ils ont de l’avancement de la gloire de Dieu et de ceste escole, principalement à ce que l’estude
1 Reg. Conseil, ad diem. — Henri Eazy, L c .. 37, note 2.
2 Reg. Comp., 27 février 1573.
:i « Les raisons d’une part et d’aultre ayant esté alléguées et débatues a esté conclud que « Messieurs seroyenl advertis lundy prochain par monsieur de Bèze et M Ch. Perrot que la Com- « pagnie trouvoit meilleur qu’il ne se list poinct, la profession de droict ne s’accordant pas fort « bien à l’ordre et exercice que nous avons icy, comme nous l’aurions jà expérimenté; et que les « temps n’esloyent aujourd hui meilleurs pour en attendre plus de bien que Iaultre fois; aussy que n monsieur de Bonnefoy ne pourroit pas faire grand chose tout seul et que ce nous seroil plus » grand honte, si nous estions trompez, pour la seconde fois, ou que les choses ne succédassent « pas bien. » [Ibid.)