‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 51 sur 213 · JOSEPH- JUSTE SCALIGER · texte numérisé non relu

JOSEPH- JUSTE SCALIGER

il était clés textes qui l’établissent, ne dura que deux ans. Mais, ayant sur celui qu’accepta plus tard Scaliger à Leyde l'avantage d’avoir été effectif, il a suffisamment marqué dans l’histoire des études genevoises pour qu’un de ceux qui les représentent aujourd’hui, M. Charles Seitz, l’ait jugé digne d’une monographie. Nul n’était mieux placé pour en apprécier la portée. Ce récent travail, documenté de première main, épuise le sujet. Nous sommes heureux de pouvoir y faire de larges emprunts

Scaliger avait hésité avant d’accepter les offres de la Compagnie. Chose étonnante, chez un homme aussi informé de son propre mérite, il craignait, a-t-il raconté plus tard, de ne pas répondre à ce qu’on attendait de lui et de ne point s’acquitter suffisamment bien de ses fonctions. Le fait est consigné dans le premier recueil de ses propos de table1 2. Voici l’explication qu’en donne l’auteur cpie nous venons de citer.

« Erudit, critique sagace, plein de feu et de verve la plume à la main, « Scaliger n avait pas — il l’avoue à maintes reprises — la parole facile « et éloquente qui provoque les applaudissements. Son ami, le médecin « Vertunien, a fort bien indiqué pourquoi il hésita à accepter l’ollre des « Genevois. Si Dieu lui avait accordé une vie plus longue, dit-il , il n // a aucun « auteur , parmi les plus importants, dont il n’eut donné une édition critirjue. « C'était là le don r/u’il avait reçu avec la vie, et non celui de caqueter en « chaire et de pédanter. »

« Il regardait comme mal employé le temps qu’il ne consacrait pas à « acquérir ou à créer la science, et, longtemps après le moment qui nous « occupe, comblé de gloire, considéré comme le prince des savants de son « époque, il n’accepta un appel à Leyde qu’à condition d’être dispensé de « l’obligation de professer. »

Sitôt installé dans la chaire qu’avait si fort désirée llamus, Scaliger se mit à l’œuvre, sans discuter le programme officiel. Il interpréta le De jinihus de Cicéron et Y Organon, pour aborder ensuite la Physique d Aristote. On peut conjecturer que le commentaire philologique des auteurs tenait plus de place dans ses cours que la discussion philosophique des idées, et qu'il

1 Joseph-Juste Scaliger et Genève, Programme du Collège de Genève pour I année 1895-96; Genève.

2 mima Scaligerana. ar(. Auctores.

THEODORE DE BE7Æ

eut en cela I approbation complète de l’autorité scolaire. Les cours heureux n ont pas d’histoire. Nous ne trouvons rien sur ceux-ci dans les registres de la Compagnie.

« Les devoirs de sa charge ne prenaient pas à Scaliger tout son

« temps, et il se livrait à ses travaux favoris avec une incroyable activité. « On reste confondu en voyant ce qu’il sut faire à Genève, d’août 1572 à « septembre 1574, et cela malgré le mauvais état de sa santé et deux « voyages à Bàle. Outre son important travail sur Ausone, publié à Lyon « en 1574, il prépare dans notre ville son édition de Festus, dont la dédi— « cace, adressée à Monlue, est d octobre de la même année; il établit le « texte de Manilius et projette à son sujet d'amples commentaires , publiés « seulement cinq ans plus tard, et il rédige ses notes sur le Cyclope d’Euri- « pide. Il médite de faire imprimer Gellius, Macrnbius, Censorinus, tous « ensemble, et il ne cesse de réclamer à son ami Pierre Pithou tel ou tel « manuscrit que celui-ci possède : Je le sais, dit-il, pour l'avoir manié en « castre estude. »

« J-'ai délibéré soudainement , écrit-il au même ami, de le faire imprimer « [le Probus sur Juvénal avec le texte du poète, ensemble le Persius avec h son vieil interprète Cornu tus, lequel j'accoust rerai bien, Dieu aidant, et « ferons un beau volume de cela '. »

« Sans doute tous ces projets ne furent pas exécutés, mais ceux qu il « mena à bonne fin suffisent à fournir la preuve de sa puissance de travail . « En même temps il faisait imprimer les poèmes de son père, avec sa tra- « duction de l’Ajax de Sophocle comme appendice2. »

Scaliger ne s’occupait pas uniquement de ses propres travaux. Il savait provoquer ceux de ses élèves et au besoin y mettre lui-même la main. Nous avons sur ce point, et pour l’époque de son séjour à Genève, un témoignage intéressant. C est celui de Jacques-Auguste de Thou, lequel a raconté ce qui suit au sujet d’un escolier normand, Claude Groulart, devenu membre du grand conseil d’Iïenri III et premier président du Parlement de Rouen : « Je l'ai cogneu à Valence, où il n’estudioit point, et estant de « retour des Universités, ne scavoit rien. A la S1 Barthélemi, il se retira à

1 Voir Tami/.ey de Larroqur, Lettres inédites de Joseph Scaliger: Agen, 1879, ]>. 20 ss.

2 Charles Seilz, I. c., 14 s.

JOSEPII-JUSTE SCALIGER

a Genève avec M. Scaliger, où il lut quinze mois, où il estiulia sous lui inces- « samment; si bien qu’en ce temps il se rendit tort docte, apprit la langue « Grecque fort bien et toutes les finesses, et escrivoit en Latin très facilement « et élégamment. Tellement qu’estant de retour, il me lit voir quelques « Oraisons des Orateurs Grecs, qu’a depuis imprimé II. Estienne, qu’il avoit « traduites, qui sont très bien (M. Scaliger y avoit passé la main), et me « dit, qu il en faisoit plus en un mois avec M. Scaliger, qu’avec d'autres en « un an, à cause que rien ne I arrestoit, et ne faisoit rien d’inutile1. »

Vers la fin de septembre 1574, M. de l’Escale, c’est le nom sous lequel il était connu à Genève, revenant d’un voyage à Lyon où il avait appris la mort de sa mère et le piteux état de ses affaires particulières, pria la Compagnie de « lui accorder son congé absolut pour y aller prouvoir sur les lieux n’y pouvant donner ordre aultrement, comme il disoit. » « Le tout « considéré, — ajoute le secrétaire, le 21e, la Compagnie luy a accordé « sa demande et Messieurs aussy2. » Le registre du Conseil, plus explicite, nous fournit les détails suivants :

« Joseph de l’Escale. Spectable Théodore de Bèze a proposé (pie ledit de lEscale a demandé congé en la Compagnie des ministres et professeurs pour s’en aller en France, où il a entendu que ses affaires sont en fort mauvais eslre, tellement qu’il luy est force d’y aller pour y donner ordre, estant sa mère decedée dès 4 moys et son frère absent, et d’autant qu’il double qu’il ne luy faille demeurer longtemps et que s’il estoit bridé par certain espace de temps, voulant tenir sa promesse, il seroit empesché en ses affaires, il requiert un congé absolu. Estant ouy ieeluy de l’Escale requérant le mesme et protestant qu’il a désir de se retirer par deçà, ayant retiré le plus qu’il pourra de son bien, et que, en quelque part qu’il soit. Messieurs ont puissance absolue sur luy et n’y aura aultre qui lui commande qu’eux, lesquel/, il a remerciez de l’honneur et bon traietement qu’il/. luy ont fait, sa requeste luy a esté oultroyée suivant l’advis des dicts ministres qui en ont en mains un aultre qui a servi à Orléans, à Montargis et à la Rochelle, sçavant homme et ayant les troys langues, lidèle et diligent, qui désire se venir habituer iey avec sa famille 3. »

Cette même année, 1574, avait vu partir Andrew Melville. Scaliger,

1 Thuana (édit. Dos M;tize;\ux) ; Amsterdam, 1740, p. 18.

2 Heg. Comp., ad afin.

3 Reg. Conseil, 20 sept 1574.

THEODORE DE BEZE

logé comme lui au Collège, avait hérité de son jardin au mois de mars 1. On voit qu il n’eut qu’une saison pour en jouir.

Toute sa vie, Scaliger resta reconnaissant à la ville du refuge de l’asile qu’elle lui avait offert et de l’accueil qu elle lui avait fait au jour le plus sombre de sa brillante carrière. Il le lui a témoigné en ces vers, qu’on trouve en bonne place* parmi ses essais poétiques:

« Me tu dejectus, obsitus lue tu,

Atratus, exspes in tuu/n sinum fugi,

Geneva, quæ me patriie exulem terne Blanda atque arnica caritate fovisti. »

Le prince des lettrés de son temps, qui a si souvent médit des hommes et des choses, surtout de ceux ou de celles dont le nom pouvait porter ombrage au sien, a brocardé parfois tel ou tel de scs anciens collègues. Il n’a jamais mal parlé de Genève, encore moins de I Académie où il avait débuté comme professeur. L interprétation erronée de certain passage d'une lettre à Casaubon avait engagé Mark Pattison à soutenir le contraire". M. Charles Seitz en a fait justice.

1 « Joseph Scaliger. Estant proposé qu’il désireroit avoir uug jardin, arreslé qu’on lui baille celuy « de Mr Melvin, qui s’en va en France, comment on dit. » ( Reg. Conseil, 16 mars 1574.)

Les divers textes qu’on vient de lire ont été publiés par M. Charles Seitz.

- Quarterly Resnew. vol. 108 (1860). p. 53. L’essai de Pattison sur Scaliger, publié à l’occasion de la publication du livre de Bernays (/. J. Scaliger. Berlin, 1855), a été réimprimé, avec diverses adjonctions, dans le premier volume des Essaxs du défunt recteur de Lincoln College, paru à Oxford en 1889.

Page 1