CHAPITRE IV
LES « ESCHOLIERS » DE L’ACADÉMIE DE GENÈVE AU XVL SIÈCLE 1. — FRÉQUENTATION DE l’ÉCOLE.
Les universités du moyen âge n’appartenaient en propre à aucun pays, à aucun peuple. Corporations, ainsi que leur nom l’indique, d’étudiants et de professeurs, tirant leurs ressources de fondations particulières et leurs droits de concessions souveraines, elles groupaient dans leur sein des écoliers et dos maîtres de toutes nations. Parlant une langue unique, conférant en vertu d’une charte ordinairement émanée du saint-siège ou du saint-empire des grades reconnus, comme les ordres tle l’Eglise, dans toute la chrétienté, elles étaient, d’un bout à l’autre de l’Europe, le patrimoine commun des lettrés. A partir tle la Réforme, elles perdirent cette situation exterritoriale et commencèrent à prendre le caractère local qu elles ont plus ou moins conservé jusqu’à nos jours. Mais cette évolution a été progressive, s’est généralisée lentement. Ce n’est que longtemps après qu’on en sentit l’influence sur les coutumes universitaires.
Ce qui distingue encore et surtout 1 « escholier » du XVIe siècle de tous ceux qui l’ont suivi, c’est qu’il esl citoyen du monde. Il possède le latin. Il a lu Aristote ou Pierre Lombard. Il sait construire un syllogisme. C’est assez pour qu’il ait une patrie qui s’étend sur l’univers. Cette patrie l’enthousiasme. Il veut la connaître de ses yeux. Que les voyages soient difficiles, les chemins peu sûrs, il n’en a cure. Il n’a pas de repos qu’il n’ait vu quelques-unes des capitales de cette grande république des lettres qui s’est ouverte devant lui avec ses livres. L’un d’eux, celui qu’il aime, va lui servir à la fois d’album et de passeport. Il le prend, le glisse dans sa ceinture et, sans autres papiers, s’en va courir l’Europe.
Si l’étudiant est riche, il aura un cheval et une bourse, s’il est grand seigneur, un gouverneur et une suite, s’il est pauvre, un bâton et l’aumône des bonnes gens. C’est ainsi qu’il parcourra les villes, voyageant pour
THEODORE DE RE/E
apprendre et souvent enseignant pour vivre. Il verra la France, l’Allemagne, l’Italie, séjournera clans le plus grand nombre possible d’universités célèbres et entendra les maîtres. Théologie, philosophie, lettres, droit, médecine, tout l’attire, tout 1 intéresse. L’état de la science permet encore qu’on s’initie à plusieurs disciplines. La spécialisation obligatoire, avec son cortège de servitudes et d’étroitesses, ne pèse pas sur les esprits. Partout. où un homme supérieur exerce une influence par son enseignement, quel qu’en soit le sujet, on se donne rendez-vous au pied de sa chaire. Les juristes quittent volontiers le Code pour assister à une interprétation de la Bible. Les théologiens savent le chemin de l’auditoire de droit. Presque tous ont entendu quelque lecture d’Hippocrate et à tous YO/ganon est familier.
Avant de quitter celui dont on a suivi le cours, il est d’usage qu’on lui présente son livre, où ont déjà mis leur signature, sur les marges, les camarades, et qu’il y inscrive un précepte et son nom. C’est I album amicorum, le livre des amis. Sous la couverture, une lettre est glissée que le voyageur, courrier ordinaire du monde académique, remettra quelque jour à destination. Puis l'écolier errant reprend sa course. Il arrive dans une autre université, apporte les nouvelles et, grâce à I introduction qu elles lui procurent, est bientôt en pays de connaissance. Il a changé de lieu, non de milieu.
Les relations de disciple à maître sont infiniment plus faciles, plus intimes que de nos jours. Il faut se rappeler, quand on envisage les hautes écoles du XVIe siècle, même celles qui ont aboli un système pédagogique, condamné comme tel, et se sont fondées sur le principe nouveau de la stricte progressivité des études, que les mœurs ne changent pas d’un coup avec les statuts et les programmes. Au moyen âge il n'y avait pas de distinction essentielle entre le professeur et l’étudiant. L’université à son origine est, comme nous l’avons rappelé, la personne juridique formée par l'association des uns et des autres, unwersitas doctorant et scholarium . 1011e est absolument indépendante de l’Etat et seulement privilégiée quant à scs membres, à la juridiction dont elle jouit à leur égard et à l'exemption des tailles. Les grades qu elle confère sont en eux-mêmes des nominations. Tout docteur a droit à une chaire et son enseignement, s il en donne un, est rétribué par les auditeurs qu’il rassemble. Professeur en une faculté, c’est-àdire en une discipline, il est souvent étudiant en une autre. Les assemblées