‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 55 sur 213 · L ENSEIGNEMENT. « DISPUTES · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT. « DISPUTES

« Un»- Italien nommé Marantha venu fraischement d’Italie, d'uno- cloistre des Jacobins, a présenté à nions1' de Bèze des theses de diverses matières prinses la pluspart des scholastiques et pleines de leurs termes, demandant qu’il luy feust licite de les proposer et disputer en l’eschole. Les choses considérées et estant recogneu que partie d’icelles n’estoyent gueres pures, les aultres farcies de ce jargon scholastique incogneu à ceste Eglise, laquelle par la grâce de Dieu a esté entretenue jusques icy en la pureté de la doctrine et ès termes de l’Escripture, joint que ce faict dudict Marantha nous sembla plein d’une vanité italique et monachale et qu’il se voulust faire cognoistre et avancer par cecy, [advisé qu’Jil lui seroit respondu que nous ne pouvions permettre une telle façon ne l’approuver aucunement; que s’il veut disputer il y a les disputes ordinaires des vendredis premiers des mois oii il luy esloit licite de s’exercer avec les aultres modestement, mesmes s’il se mettoitau roole des disputans, tenir aussi les disputes en son rang, prenant les positions de l’Espitre aux Romains qui se traicte là et les ayant communiquées à nions1' de Bèze premièrement selon nostre ordre b »

Maranta avait évidemment un droit, qu’on ne pouvait lui ôter, de prendre part aux disputes ordinaires, pourvu qu’il s’en tînt au sujet mis à l’ordre du jour, pourvu aussi qu’il respectât certaines convenances. Il paraît que le moine dépassa de beaucoup la mesure. Car nous voyons que, le 2(> octobre 1573, il eut le fouet par la ville et eu fut «banni pour ses mensonges, affrontemens et impudentes calumnies2. »

Quelques années plus tard, en 1581, le même Alessandro Maranta, étant retourné dans son pays, se couvrait de gloire, à Venise, en soutenant victorieusement contre un jeune Ecossais et, il faut le dire, contre l’opinion généralement accréditée, I incorruptibilité des universités d’Italie et la haute valeur des grades qu’on y conférait. Son adversaire dut se rétracter, après un tournoi public de huit jours, dans lequel il l’assomma de dix-huit mille cône! usions 3.

Les thèses des étudiants en théologie étaient affichées à la porte de la chapelle de l’Auditoire et donnaient lieu à des soutenances très fréquentées.

1 Reg. Comp., juillet 1573.

Ibidem: « Le vend redy 6 febvrier [1573] les disputes de théologie qui avoient esté longuement « intermises à cause des pestes, furent recommencées el furent prinses les theses de l’Espitre aux « Romains. »

" Reg. Comp., ad die ni.

3 Charles Dejob, Marc- Antoine Muret : Paris, 1881, p 192.

THEODORE DE RE/.E

Un des portefeuilles de la Bibliothèque publique de Genève, provenant des archives de la Compagnie des pasteurs, contient une série de ces thèses qui remontent vraisemblablement à l’année scolaire 1564-65. Ce sont des placards manuscrits, de grand format, remis sans doute à Bèze, le professeur de théologie chargé de la présidence, et où sont simplement énumérées les positions qui seront soutenues. Celles-ci portent presque toutes sur les Epîtres aux Hébreux ou aux Romains b

En 1586, un premier recueil des meilleures thèses de théologie soutenues à Genève fut publié, qui ne tarda pas à se répandre au loin. Nous en avons trouvé deux éditions écossaises, destinées au grand public, qui ont presque le caractère de livres de piété1 2.

Outre ces soutenances de thèses, formulées et défendues en latin, devant un auditoire académique, Calvin avait établi des exercices, également publics, de « proposition » sur un texte de l’Ecriture, lesquels avaient lieu en français, tous les samedis après-midi, sous la conduite d’un ministre et devant une assistance moins lettrée. Chacun pouvait également prendre la parole et exprimer son avis. Les futurs pasteurs étant appelés, pour la plupart, à vivre à côté d’adversaires religieux, il était essentiel qu'ils fussent préparés par leurs études à exposer et à soutenir, en face de contradicteurs appartenant à toutes les classes de la société, les principes de leur foi. L 'établissement de ces exercices de proposition avait eu lieu dès 1554, sur la demande des intéressés eux-mêmes3. A partir de 1577, les

1 On trouve dans certains de ces placards une annotation qui permet de fixer la date de la soutenance : « De lus disputabitur in auditorio publico 6. Julii (si Deus ita dederit). » — « Les premières « positions du vendredi 4 d'aoust 156i. » — « Discutabitur (si quidein Deus dederit) pridie Nonarum « Octobris in æd. S. Pétri sub liora meridiana ad tertiam usque. » etc. [Mss. Bibl. de Genève. Mf. 197 aa. portefeuille 4.)

2 Thèses theologicæ in schola genevensi ab aliquot sacrarum literaruin studiosis sub D. D. Theod. Beza et Antonio Fayo S. S. Theologiæ professoribus propositæ et disputatæ : in-4, Genève,

Les éditions, en anglais, de 1591 et 1595, portent le litre suivant: Propositions and principles of Divinitie. propounded and disputed in tlie universitie of Geneva, by certaine students of Divinitie there, under M. Theod. Beza. and M. Ântlionie Fayus, professors of Divinitie. — wherein contained a Methodicall sununarie. or epitome of the common places of Divinitie : in-4, Edimbourg, 1591 (Br. M. 697 c. 28) et in-8. 1595 (Br. M. 1366 l>. 20).

3 n Lnviron ce teins là plusieurs freres, desirans profiter en l’intelligence des Escriplures, requirent « aux Ministres de proposer chacun à leur tour et traicter un passage de l’Escripture saincte tous « les vendredis à 12 heures, et commencèrent par l’Epistre aux Romains. » (Reg. Comp., janvier 1554. )

l’enseignement. « DISPUTES. »

étudiants en théologie furent astreints à y consacrer plusieurs jours par semaine \

En 1576, les écoliers en philosophie furent également conviés à des exercices réguliers d’argumentation, une fois la semaine, sous la direction

île leur professeur.

Vendredi 20 juillet [1576]. « Fut aussi advisé de mettre ung article aux loix de l’Esehole que les promeus aux leçons publiques féroyent exercice de disputes ung jour de la semaine, soubz la conduicte du professeur en philosophie 1 2. »

L’année suivante, les étudiants genevois furent appelés devant la Compagnie et « advertis. . . d’assister à toutes les leçons du Professeur en « Philosophie (principalement et puis aulx autres, selon le but auquel ils « pretendoient) et practiquer les disputes et déclamations qu’il leur ordon- « nera 3. »

En tout ceci on cherchait d’ailleurs à éviter, autant que possible, l’écueil delà dispute, pour la dispute, sur lequel avait sombré la scolastique. Cela ressort assez des précautions infinies du règlement contre « toute sophisterie, curiosité impudente... mauvaise contention et opiniastreté. »

La liberté île critique que comportaient les fréquentes discussions de thèses entre professeurs et étudiants, coexistant avec les pouvoirs étendus d’un consistoire ecclésiastique, prompt à punir les écarts de parole et de plume, devait nécessairement donner lieu à de fréquentes interventions de cette autorité et à de désagréables expériences pour les étrangers, peu accoutumés à de tels contrastes. On en a retrouvé et conté récemment un exemple remarquable, la mésaventure survenue à Giordano Bruno.

Le hardi Nolain, qui n’était pas encore célèbre, était arrivé à Genève, comme le prouve son inscription dans le registre du recteur, le seul auto-

1 « Afin que les tiscoliers qui estudienl ici en théologie feussent plus exercés en propositions « qu ils ne sont pas, le 30 [octobre] a esté advisé en la Compagnie qu’on les enrollc et qu’ils propo- « seroyent 4 jours la sepmaine en la chambre de nostre assemblée ou allieurs et que M. Perrot v « assisteroit deux jours et M. Jaquemot deux autres. » (Beg. Comp., 30 octobre 1577 )

2 Reg. Comp., ad diem.

s Ibid.. 16 août 1577.

THEO DOUE DE BEZE

graphe qu’on connaisse de lui, au commencement de 1579 Ayant suivi le cours de philosophie, alors donné par un homme en passe de succès, mais que ses études antérieures avaient peu préparé à cet enseignement, l’ancien régent et futur ministre, Antoine de la Faye, il crut pouvoir se permettre non seulement de relever «vingt erreurs d’iceluy en une de ses leçons, » mais de publier la chose, selon la coutume des universités de France et d’Italie, en un factum imprimé, où il traitait le professeur de «maître d’école.» Cette irrévérence lui valut quelques jours de prison et une interdiction de la cène. Il fut heureux de s’en tirer, après plusieurs comparutions, avec des « remonstrances» et moyennant excuses de sa «procedure» et reconnaissance « de sa grande faulte. » Son imprimeur fut arrêté comme lui et mis à l amende1 2.

C’est comme président de thèses des étudiants et par les entretiens particuliers, qu’il leur accordait sans compter, que le professeur Charles Perrot, dont on sait la répugnance à faire des leçons publiques, exerça sur plus d’un une influence remarquable, influence très libérale et d’autant plus frappante qu elle était, pour le lieu et pour le temps, passablement hétérodoxe. Les noms des deux hommes les plus marquants, parmi ceux qui l’ont subie, suffisent à en préciser le caractère. Ces hommes s’appelaient. Jean Utenbogaert et Jacob Arminius. Celui-ci était écolier-boursier de la ville d’Amsterdam et inscrit au livre du Recteur, le 1er janvier 1582, celui-là pensionnaire de l’Eglise d’Utrecht, arrivé la même année et immatriculé le 18 novembre 3. Les deux Hollandais, se rencontrant ainsi à Genève, y nouèrent cette amitié fraternelle qui les unit, dès lors, si étroitement. Arminius était un disciple enthousiaste de Ramus. 11 avait déjà donné quelques leçons à l’université naissante de Leyde et, sur la demande d’un certain nombre de ses camarades, dont Utenbogaert, il entreprit de

1 « Philip p u s Brunus Nolanus Sacræ theologiæ professor subscripsi. Die XX Maii 1579. » Philippe était le prénom que Bruno avait reçu au baptême. Il avait pris celui de Giordano , en entrant chez les dominicains, puis l'avait abandonné, pour un temps, lors de sa fuite de Rome.

2 On trouvera cette curieuse histoire, avec tous les textes à l’appui et le fac-similé de la signature de Bruno, dans l’intéressante plaquette de M Théophile Dufour, Giordano Bruno à Genève — 1579 — (extrait du Journal de Genève, du 15 juillet 1884).

8 Livre du Recteur, p. 31 : « Jacobus Arminius Veleraguinas [d’Oudewater] llieol. stud. ipsis cal. Januarii 1582. »

Ibid., p. 33 : « Joannes Wtenbogaert Yllraieclinus hic eiusdem ecclesiæ alumnus 18. nov. 1582. »

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