V. DISCIPLINE UNIVERSITAIRE
La vie des étudiants, dans la cité du Consistoire et des lois somptuaires, était absolument différente, on n’a pas de peine à l’imaginer, de celle qu’ils menaient ailleurs. L’austérité, une austérité calvinienne, c’est tout dire, y était la règle. Et la règle ne souffrait guère d’infractions. On taisait, il est vrai, dans la pratique, une légère différence entre les nationaux et les étrangers, qui jouissaient de plus de liberté pour leurs études et auxquels on tenait compte, dans la mesure du possible, de leur extranéité. Mais ils n’en étaient pas moins soumis aux lois civiles et ecclésiastiques, peu souples, comme on sait. La fréquentation presque quotidienne des sermons était plus ou moins obligatoire dans la cité huguenote. Ils n’en étaient dispensés que par tolérance et s'ils n étaient pas théologiens. Quant aux Genevois, il va sans dire que leur devoir strict était de s’y rendre b L’assiduité aux cours était surveillée de près et protégée de haut. En 1564, quelques escholiers ayant « despendu » leur argent mal à propos au jeu de paume, des articles de règlement imposés au « paulmier, » soigneusement revus par M. de Bèze, avant d’être approuvés par le Conseil, prévirent expressément que les escholiers ne seraient point reçus à jouer aux heures des leçons publiques et au surplus qu’on ne pourrait faire plus de trois parties de suite1 2. Non seulement les jeux de dés, les jeux de cartes, la danse, mais les banquets dispendieux, les réunions joyeuses inter pocula, chères aux étudiants de tous les pays et île tous les temps,
1 Reg. Comp., 1577 : « Le 16 [août]. Les escholiers de la ville et qui soûl proprement noslres, « qui sont des publiques, ont esté apellez en la Compagnie et advertis de se trouver aux presches « et se seoir au banc qui leur seroit estably. »
2 Reg. Conseil, Il août et 13 novembre 1564.
THEODORE DE BEZE
étaient choses prohibées h La fréquentation des tavernes, desquelles on ne rencontrait que quelques-unes, de loin en loin et hors les murs, était absolument interdite. Les bourgeois ne s’y risquaient que sous peine d'une forte amende. Les écoliers qu’on y voyait avaient affaire au recteur.
« Le lundi 1er de mars [1585], on chastia Cambiague, Bezangiers, Periot, escoliers publics, pour s’estre desbauchez de leurs leçons et avoir esté au pont d’Arve manger des chapons 2. »
1 Les Crics faites en reste cité de Cenève, l’an mil cita/ cens soixante. Pot. in-i, — Artus Chauvin.
n Des Jeux. »
« 9 Item, Que nul n’ait à jouer à point de jeux à or. argent, ne monnoye, sur peine de soixante « sols et trois jours en prison. »
« Des Cartes et Dez. »
n 10 Item. Que nul n ait à (aire, ne faire imprimer, acheter ne vendre cartes ne dez, ne choses « Papistiqucs concernans lefaict de 1 Imprimerie, ny autres choses contraires à la sainte reformate lion Chreslienne, sur peine de soixante sols, et perdition de la marchandise. »
« Des Dissolutions. »
« 11 Item. Que nul soit si osé ne si hardi de paillardcr, yvrongner, vagabonder, ne perdre son « temps solemenl, ne se desbaucher l’un l’autre : mais qu’un chacun doive travailler jouxte sa « qualité, sur peine d’eslre puni par Justice, selon l’exigence du cas. »
« 13 Item , Que nullcs personnes n’ayent à chanter chansons deshonnestes, ny dancer. ne faire « masques, rnommeries, rnommons, ny aucunement se déguiser en sorte que ce soit, sur peine « d’eslre mis trois jours en prison au pain et à l’eau, et de soixante sols pour une chacune fois. »
« Des Tavernes. »
t< 21 Item, Que nul Citoyen, Bourgeois ny Habitant de ceste Cité, de quelque estât et condition « qu'il soit, ayant domicile et résidence en icelle, n’ait à aller doreseuavant boire ne manger en aucune n taverne, cave ne cabaret, en sorte que ce soit : ny mesme aucuns hostes et taverniers ayent à donner « à boire ny à manger à aucuns desdits Citoyens, Bourgeois et Habitants : sur peine de soixante « sols pour un chacun d’eux et pour une chacune fois, payables tant par l’hoste, que par celui qui « y aura esté, comme dit est. »
a Des Habits et Banquets. »
« 22 Item. Est delendu à tous et un chacun, de quel estât, qualité et condition qu’ils soyenl, « qu’ils n ayent à commettre aucun excès en viandes, soit en nopces, banquets, festins, ou autre- « ment : ni en habits et veslements. Mais que chacun se doive en tels endroits contenir et porter « modestement : et se vestir honneslement et simplement, selon son état, à peine de soixante sols a pour une chacune fois qu’il sera cognu faire du contraire. El en outre, les perseverans et rebelles « chastiez jouxte l’exigence du cas. »
« 23 Item, Que nuis n’ayent à porter chausses, ne pourpoints chapplez, à peine de soixante sols « pour une chacune fois. »
Le texte de ce règlement de police a été réimprimé en 1879, d après l édition originale, par les soins de M R. de Cazenove, pour Camille Coulet (Montpellier).
2 Reg. Comp., ad diem.
DISCIPLINE UNIVERSITAIRE
Le « chastiment » consistait en une admonestation solennelle, faite dans l’auditoire de théologie en présence de toute l’Ecole. La simple censure avait lieu à huis-clos devant la Compagnie des pasteurs1.
Lorsque le manquement avait le caractère d’un délit ou d’un crime de droit commun, la justice, au contraire de ce qui se passait dans la plupart des villes universitaires, suivait son cours ordinaire. A cet, égard l’Académie n’avait aucun privilège de juridiction. Le Conseil veillait de très près à ce qu’aucune distinction de droit ne s’établît entre l’étudiant et le bourgeois de la cité. Il tenait du reste la main à ce qu’aucune atteinte ne fut jamais portée à la dignité, en quelque sorte civique, de ceux qui avaient quitté les bancs du collège inférieur. On le voit empêcher l’autorité scolaire d’avoir recours, même exceptionnellement, à la bastonnade, encore appliquée ailleurs, dans plus d’une université, aux étudiants des premières années2. Si le cas était trop grave, ou trop spécial, pour rentrer dans la catégorie des fautes disciplinaires, le coupable devait être puni de la prison, comme quiconque3.
1 « Le mesme jour 26e [juin 1578], occasion que quelques uns de nos escholiers se sont trouvez « avoir des livres françois impudiques, de quoi ils ont esté griebvemenl reprins en nostre Compati gnie par deux fois, a esté advisé que monsieur de Bèze et M1' le Recteur iroient devant Messieurs « mardy prochain pour les prier de faire défense à tous leurs libraires de faire venir de tels livres « pour quiconque et pour quelque occasion que ce soit, ni en vendre aucun. Item qu’ils n’achettent « livres des jeunes escholiers sans parler à leurs hostes, parens ou Recteur, et qu’en aulcune sorte « ils ne soient instrumenta du desbauchement des jeunes gens. » (Reg. Comp.. ad diem.)
Les ouvrages particulièrement redoutés de l’autorité scolaire étaient les romans de chevalerie, surtout YAmadis de Gaule, et les livres du Pantagruel. Dans le cas du « chastiment » que nous venons de rapporter, la décision avait été prise en ces termes :
« Le vendredi 26 [février 1585]... Il fut advisé aussi que les escholiers publics seroient réunis « pour le Lundy suivant, à la fin de la leçon de Théologie, pour en leur presence exercer quelque « chastiment, à l’endroit de quelques desbauchez. »
L’admonestation en question paraît avoir eu peu d’effet, car on trouve, peu de jours après, cette résolution nouvelle: « Le vendredi 5 [mars]... D’autant que le chastiment qu’on avoit appliqué « aux escoliers susnommés n’avoil de rien servi, fust advisé qu’on les appeleroit pour parler encor <c à eux le Lundy suivant. » (Reg. Comp., ad ann.)
2 A Berne, les jeunes étudiants de l’auditoire de philosophie demeurèrent justiciables de la verge du moyen âge jusqu’en 1670. Les théologiens seuls y échappaient. (Scharer, Geschichte der oberen Untevrichtsanstalten vont Kanton Bern; Berne, 1829, p. 135.)
3 Reg. Conseil, 9 septembre 1584 : « Sur ce qu’a esté rapporté par M. le 1er syndic que hier M. « de Bèze et M. Chauve, Recteur du Collège, le prioint de leur bailler ung officier pour mener au « College un jeune escholier qui battit ung autre jusques à effusion de sang, afin d’estre chastié, ce n que le dit sSr syndic ne voulusl faire pour la conséquence ; a esté arresté, attendu qu’il est hors « du college, qu'on le chastie par la prison, et au reste qu’ils ne ehaslient au College ceux qui vont « aux publiques. «
Reg. Conseil. 24 septembre 1599 : « Sp[ectable] Esaïe Colladon, au nom des sKrs scholarques de
THEODORE DE BEZE
En 1567, un écolier qui avait dérobé deux cents écus à un de ses camarades, afin de « s’armer pour aller à la guerre, » fut pendu haut et court. Les ministres trouvèrent que Messieurs avaient été bien sévères, mais ils n’eurent pas l’idée de protester autrement l.
On est porté à se demander ce qui retenait tant d’étudiants étrangers dans un endroit où ils ne jouissaient d’aucun des privilèges auxquels ils étaient accoutumés, où ils étaient astreints à une discipline qui n’avait nulle part sa pareille, ce qui les attachait à une école Spartiate, en une cité sans cesse exposée aux tumultes des armes et dont l’état de siège était presque l’état normal. Pour se l’expliquer, il faut mettre en première ligne, cela saute aux yeux, la puissance d’attraction qu’exerçaient sur eux les hommes et les idées. A ce sujet, et en ce qui concerne les premiers temps de I activité professorale de Calvin, voici une déposition contemporaine relatée par un homme qui n’est pas suspect d’enthousiasme pour son œuvre: «Un des plus gentils personnages de nostre Guienne, — rapporte « Florimond de Ræmond, — m’a fait le conte qu’un jour se promenant « sous la galerie desescolesde Thoulouse, avec quelques escoliers ses com- « pagnons, le Saint-Esprit descendit sur eux. Ce ne fut pourtant en forme « de colombe, ou de langue de feu. C’estoit un esprit nouveau et invisible, « qui leur chantoit perpétuellement le nom de Calvin, et de Genève à « l’oreille. Je ne sçay, disoit-il, si c’estoit un esprit blanc ou noir, comme « celuy deZvingle : si est-ce que cinq ou six escoliers portez de semblable « désir quittèrent les estudes, et troussant bagage s’en vont jour et nuict à « Genève. Le désir de voir le saint homme aisloit leurs pieds. Jamais, à ce « qu’ils me raconta, la joye de ce bon et religieux chevalier Godefroy de « Bouillon, voyant les murs tant desirez de Hierusalem, n’egala le conten- « tement qu’ils receurent à la descouverte des sacro-saintes murailles de « Genève 2 . »
« ceste escholc a comparu céans remonslranl les grandes despenses que les eseholiers font en « desbauches et habits contre l’intention de leurs parens qui les envoyent icy, pour les ranger à la « vertu, baillant pour exemple formel, un jeune homme de Vienne en Autriche, le père duquel est « originaire de Tarentaise, qui a despendu cinq cens et tant d’escus en moins de dix-huit mois. A « esté arresté que pour quelque coreclion le dit escholier soit retenu aux arrests céans quelques « jours et que les sSrs scholarques pourvoient au reste selon leur prudence. »
1 Reg. Comp.. 7 novembre 1567.
2 Histoire de la naissance, progrez et decadence de l’heresie de ce siecle, Livre '\ II. ch. XIX, ij 5.
DISCIPLINE UNIVERSITAIRE
Mais ceci n’est pas tout. A Genève l’étudiant se sentait grandi. En une certaine mesure il était un citoyen et un soldat. On se souvient des paroles du premier recteur, rappelant aux jeunes gens qui l’écoutent, le 5 juin 1559, à Saint-Pierre, qu’ils sont une milice, et de l’exemple du londateur de l’école travaillant, entouré des magistrats et des ministres, au rempart de Saint-Antoine. Les circonstances ont développé l’impulsion ainsi donnée, accentué le caractère imprimé delà sorte à la Genève studieuse.
Depuis que la maison de Savoie lut redevenue une puissance, au lendemain du traité de Cateau-Cambrésis, la ville impériale, dont la conquête et la possession étaient I idée fixe, le but toujours visé de sa politique, fut constamment menacée et sans cesse sous les armes. Aux convoitises héréditaires des ducs savoyards se joignaient les haines accumulées du monde catholique. On y prêchait la croisade contre l’hérétique, on s’y confédérait en saintes ligues pour sa destruction. La pauvre république, dont le territoire n’allait pas même jusqu’à l’horizon du moindre de ses clochers, semblait condamnée à périr. « De tous côtés on nous avise, — écrivait Bèze à « Durnhoffer, — que les princes catholiques sont de nouveau conjurés « contre nous. Prie Dieu qu’il protège ce nid d hirondelles dans lequel tant « d’oiselets chassés de toutes parts se réfugient à tire-d’ailes, si nombreux « que la place suffit à peine à leurs essaims h »
Sitôt arrivés, les réfugiés prenaient la pique et l’arquebuse et allaient aux remparts, jour et nuit sur leurs gardes. La cité huguenote, derrière ses bons murs, narguait l’ennemi. Son voisin, n’obtenant rien de la force des armes, lui interdisait les marchés de Savoie, coupait ses communications, barrait ses routes, l’enfermait dans un cercle de famine. Tant bien que mal elle se ravitaillait par le lac, sur les terres de Berne. Le prix du blé montait très haut. On vivait à la dure; mais on vivait quand même, à la barbe du duc. Lt chacun participant à la lutte, chacun avant conscience du rôle qui lui incombait dans le sacrifice de tous, un esprit public remarquable, un patriotisme ardent, se développaient, dans toutes les
1 « Undique nobis scribilur in nostram perniciem esse a catholicis principibus rursus conjuration. « Precare Deum Opt Max. ut hune velut hirundinis nidulum servet, in quem lot aviculæ undique « exagitatæ convolant, ut locus vix jam illarurn turbæ suftlciat. — 2.'! maii 1581. » « Nos hic
« exercemur perpetuis excubiis. — Genevæ 27 aug. 1583. » ( Mss . Bibl Ste-Geneviève, Epistohe Hæreticorum, II, fol. 164 et 174 v°.)
THEODORE DE BEZE
classes de la population, chez ceux-là même qui n’étaient citoyens que de la veille h
Aux hommes de ce temps, brusquement séparés du pays de leurs ancêtres, la république du refuge était à la fois l’Eglise et la famille; il ne fallait pas beaucoup d’années pour qu’elle leur devint, au sens le plus réel du mot, la patrie. Tout ce à quoi ils tenaient sur terre était renfermé dans les murs de la cité sainte. Il était presque fatal qu’ils ressentissent bientôt pour elle quelque chose comme l’amour du matelot pour le vaisseau qui le porte et sur lequel il délie la tempête, comme le sentiment exalté du soldat pour le régiment, dont le drapeau Hotte dans la bataille sur ceux qui marchent et sur ceux qui tombent. Genève n’était pas la terre de leurs pères. Celle-là s’était abîmée, pour eux, dans un déluge de sang. Mais Genève était la montagne sur le roc de laquelle l’arche de leur fuite errante s’était enfin ancrée. C’était la terre de leurs enfants.
Les étudiants étrangers, reçus à l’habitation dès leur arrivée, devaient partager assez vite les impressions et les sentiments des bourgeois.
1 Dans un chapitre remarqué sur l'Académie de Calvin, un universitaire anglais, essayiste érudit, Mark Patlison, ayant devant les yeux ce fait indiscutable que l’immense majorité des Genevois du XVI e siècle s’était recrutée dans les rangs de l’émigration française, leur dénie tout sentiment d’individualité nationale. [Isaac Casaubon : 2,ne éd., Oxford, 1892, p. 23, note 3.) C’est juger les choses un peu à l’anglaise, en recteur d’Oxford, pour qui la consécration des siècles est absolument, et en tout état de cause, indispensable à la constitution d’une personnalité ethnique. C’est aussi fermer les yeux au résultat inévitable de circonstances qu’on trouve constatées ailleurs, dans l’ouvrage même.
Citant un extrait des Registres du Conseil, du 11 août 1591, à lui communiqué par M. Théophile Dufour, où est rapportée une demande de subside que la Compagnie adresse à Messieurs, en faveur du professeur Casaubon qu’on cherche à attirer à l’étranger et qui « a tout son cœur à ce public, » Mark Patlison ajoute : « The expression à ce public is peculiar. An inhabitant of Geneva « could not speak of his country. Geneva was a city of refuge fil led with foreigners, whose patrie « was France. »
Le mot public, dans le sens où l’a entendu le savant biographe de Casaubon, était étranger à la langue de l’époque. L’expression « à ce public, » qu’il trouve si caractéristique et qu il croit devoir commenter dans les termes ci-dessus, voulait dire, en français du XVIe siècle : à ce pays, à cet Etat. C’est ce que prouve suffisamment le passage suivant que nous empruntons aux Lettres patentes d’Henri IV, pour la restauration du Collège des Arts de Montpellier, datées du 9 juillet 1596 : « Les troubles et guerres civiles qui ont eu cours en ce Royaulme depuis longtemps ont n tellement licentié et desbordé la jeunesse, qu’au lieu de s’employer aux bonnes lettres pour « façonner ses mœurs, elle s’est adonnée à toute liberté, dont journellement surviennent scan- « dalles ; pour à quoy obvier, et donner ordre qu’à l’advenir elle soit instituée aux exercices « vertueux, dont le vrai fondement consiste en la eognoissance des bonnes lettres, par le moien « desquelles on parvient à plus haute intelligence, pour après faire service au publicq, chacun n selon sa vocation ; sçavoir faisons que nous avons desliberé de faire dresser des séminaires n de bonnes lettres et colleges ez bonnes villes de cestuy noslre Royaulme etc. » (Reproduit dans A. Germain, La faculté des Arts et l'ancien Collège de Montpellier (l'2h2-1789) ; Montpellier, 1882. p. 14, note.)
DISCIPLINE UNIVERSITAIRE
L’école faisait partie de I Église et l’Église s’identifiait avec l’État. II n’y avait aucune distinction civile entre eux et les citoyens. Le siège que soutenait la République était, par dessus tout, un combat pour une idée, la lutte matérielle pour les principes qu’ils entendaient exposer et défendre par leurs maîtres, à l’auditoire. Il était naturel qu’ils se sentissent appelés à y prendre part. L’état d’esprit qui en résultait pour eux leur faisait accepter la discipline morale extraordinaire à laquelle ils étaient soumis, comme il l’avait fait accepter, dès le triomphe de Calvin, aux Genevois eux-mêmes. C’était une discipline militaire. En 1579, les ministres ayant à donner leur avis sur le traité de Soleure, rappellent à Messieurs « qu’il « y a à Genève une jeunesse dont on connaît les défauts ; ils craignent que « cette jeunesse ne profite du traité pour s’oublier et se livrer à la dissi- « pation, ils supplient donc que, si ce traité est ratifié, la jeunesse soit « tenue en bride b »
Le traité fut ratifié ; mais on n’eut pas de mesures nouvelles à prendre pour tenir en bride ceux cpie les ministres craignaient tant de voir s’oublier. Le pacte qui plaçait la république de Genève sous la sauvegarde de la France et des cantons suisses de Berne et de Soleure, n’eut pas pour effet de faire poser les armes au duc de Savoie. Et la cité 11e perdit nullement son caractère de ville assiégée, si favorable au maintien de la discipline universitaire. Après comme avant le traité, les écoliers et les bourgeois continuèrent sans doute d’entendre sonner la diane qu'on faisait retentir par les rues chaque matin « sur l’aube du jour1 2. »
A la vérité, l’année de la fondation du Collège, on dispensa ceux des étudiants qui étaient en pension chez îles particuliers de l’obligation de monter la garde et on leur défendit de porter l’épée3. Mais cette mesure qui se justifie, soit par le fait qu’à l’époque dont il s’agit la Sc/iola publicn
1 Henri Fazy, Genève, le parti huguenot et le traité de Soleure; Genève, 1883, p. 102 ss.
2 Reg. Conseil, 29 mai 1564.
3 24 juillet 1559 : « Théodore de Bbze, recteur du College, lequel a proposé que les cscholiers « sont venus à luy et luy ont declairé qu’on leur commande le guet et luy ont demandé comment ils « se doibvent gouverner, il leur a répondu qu’ils fussent obéissans ; cependant il a advisé de le pro- « posera Messieurs et remonstrer que cela n’est bien convenable aux cscholiers, et encore moins « déporter espées, comme les dizeniers ont commandé, et pour tant a requys à y pourveoir. Arres- « té que les escholiers pensionnaires, lesquels ne feront pas feu, mais seront en famille d’aultruy, « soient exempts du guet et quant et quant leur soit défendu de porter espées. » (Reg. Conseil, ad die ni.)
THEODORE DE REZE
n’était encore, à proprement parler, qu'un séminaire de théologiens, soit parce (pie le port d’armes était un privilège des bourgeois, jouissant des droits politiques, n’empêcha pas les étudiants d’offrir leurs services poulies travaux de fortification.
Les ouvrages en terre, dits « à la huguenote, » faisaient alors leurs preuves. Ils commençaient à l’emporter, aux yeux des meilleurs juges, sur la grosse maçonnerie des « ingénieux » de l’école italienne. Du reste particulièrement adaptés à létat des finances delà République, leur construction avait pour elle l’avantage immense de ne réclamer que des plans relativement simples et suffisamment de bras. L’offre des étudiants fut la bienvenue.
4 novembre 1567. «Estant raporté que les escholiers désirent besogner aux fossés, arresté de recevoir leur bonne volonté et les employer au quartier de Rive 1 . »
En 1582, comme Genève était particulièrement pressée par le duc de Savoie, « un duc de vingt ans, entouré de jeunes hommes et héritier des convoitises, nullement des promesses de traité et des trêves paternelles2, » les étudiants étrangers, sur leur demande, furent armés et formèrent une compagnie académique sous le commandement du conseiller Jacques Manlich.
L3 avril 1582. « Estant proposé que les escholiers alfemans, polonois et Irançois s’offrent à faire service et porter les armes, s’il plaist a Messieurs de leur en fournir et de leur donner ung chef, a esté arresté qu’on leur en fournisse au besoing et qu'on leur baille le sgr Maly pour capitaine3.»
On trouve quelques années plus tard la mention d’une sorte de revue du corps des étudiants étrangers, passée par les seigneurs scolarques et le recteur.
1 Reg. Conseil, ad diein.
2 « Hostem in proximo potentissimum et inimicissimum habet hæc respublica, juvenem annorum « viginli, juvenibus cinctum, accepta votera non jura profecto sed odia, nulla prorsus cum pâtre « pactorum juratorum habita ratione, antea quidem insidiis. nunc aulem eliain aperta vi perseci quenlem. » (Lettre de Bèzc à Crato de Kraflheim , médecin de l’empereur Maximilien II, datée du 2 juillet 1582. — Mss. Bibl. Ste-Geneviève, Epistolæ Hxreticorum. III, fol. 354 v°.)
8 Reg. Conseil, ad diein. — Le nom de la famille Manlich, originaire d’Augsbourg, était devenu, à Genève, par corruption : Maly Jacques Manlich, entré au Conseil des Deux-Cents en 1563. devenu auditeur en 1574, était membre du Petit Conseil depuis 1578. Il fut syndic en 1583.
DISCIPLINE UNIVERSITAIRE
« Le vendredi 29 [novembre 1588], nions' le recteur fit entendre à la Compagnie que Messieurs vonloyent que M. le syndicque Chevalier 1 assistast avec lui et le scholarque Maillet pour recognoistre les Escoliers tant allemands que françois à cause des temps dangereux. Cela estant nouveau, il demandoit à la Compagnie advis qui fut que cela se pourroit suporter à cause du temps sans le tirer en conséquence. Et qu’on en pourroit advertir Messieurs afin que les choses scholastiques se conduisissent selon la simplicité d’ung ordre scholastique2. »
En 1589 la Compagnie s’émut des dangers que couraient ces jeunes gens et, priant Messieurs de veiller à ce qu’aucun des enfants que les parents du dehors confiaient à la République, pour être élevés au collège, ne fût compris dans les levées, demanda au surplus que, quant aux étudiants, dont on formait des compagnies, on se souvint qu’ils étaient « ici « envoyez pour estudier et qu’il faloit les espargner des dangiers tant qu’on « pourroit 3. »
A cette date, le duc Charles-Emmanuel avait 15,000 hommes environ dans la vallée du Léman, la République comptait un peu plus de 2,000 soldats et l’on était à la veille, comme au lendemain, de combats sanglants, où les Genevois, tantôt seuls, tantôt avec l’aide d’un corps de 2,000 Bernois, triomphèrent à plusieurs reprises des troupes ducales4. Dans les dix ans qui suivirent, la guerre coûta à Genève 1,500 soldats et 400,000 écus.
L’institution des compagnies universitaires se maintint assez longtemps. Il est probable que le danger que courut la ville, en 1002, lorsque le duc de Savoie tenta sa fameuse escalade, lui donna un nouvel essor. Le journal du professeur Esaïe Colladon nous a heureusement conservé le souvenir d’une des marches aux remparts îles deux compagnies de 1609, non pour la rareté du fait, mais évidemment à cause de la qualité de ceux qui se trouvèrent, ce jour, à la tête des étudiants. On travaillait alors aux « terreaux de Saint-Antoine, » où se comblait « le creux de la Sablonnière vis-à-vis du boulevard. »
1 Nommé scolarque le 26 nov 1588. (Reg. Conseil, ad dieni.)
2 Reg. Comp., ad diem.
5 Il>id.. 27 juin 1589.
4 2 juin 1589: combat du Plan-les-Ouates. — 23 juin : assaut repoussé du fort d’Arve. — 2 juillet : combat de Pinchal. — 26 juillet : combat de Peillonnex.
THEODORE DE BE/.E
« Le 5 septembre y marchèrent 2 compagnies, la première des Allemans et Flamans : leur chef estoit M. Chrétien, prince d’Anhalt, conduit par M. Lect, sindic; l’enseigne estoit M.Wiglesein. L’autre compagnie des François avoit pour capitaine M. Frederich, prince d’Anhalt, conduit par M. Deodati, recteur de l’université; l’enseigne estoit M. Maravat, gentilhomme gascon, estudiant en théologie b »
Les deux hommes qui faisaient la conduite aux jeunes capitaines, fils d’une des plus nobles maisons de l’Empire, étaient, l’un, le jurisconsulte Jacques Lect, l’éditeur des œuvres d’Motman, l’autre le théologien Jean Diodati, le célèbre traducteur de la Bible en italien.
L 'aima mater que ses enfants de toutes nations étaient ainsi appelés à défendre, les armes à la main, devait bien vite leur devenir chère, quelque austères que fussent ses lois, quelque sacrifice de confort ou de plaisir qu'ils eussent à faire pour y obéir. « Virescit vaincre virtus, » écrit l’un d’eux, dans un élan d’enthousiasme, ajoutant fièrement sa devise au nom qu’il donne au recteur 2. Leur courage grandissait en effet dans le péril.- Et lorsqu ils quittaient l’école et la cité qu’ils avaient contribué, pour leur part, à maintenir libres et à rendre glorieuses, ils se sentaient trempés pour la lutte de la vie. Sur les bancs de l’auditoire, dans les bastions des remparts, ils étaient devenus des hommes et, quelle que fut la patrie à laquelle ils allaient porter leur savoir, leur énergie ou leur foi, ils gardaient au cœur le souvenir précieux de Genève. Quelque chose d'eux-mêmes était resté dans ses murs. Quelque chose d’elle vivait en eux.
1 Journal d'Esaïe Colladon : Genève, ■ — Jullien, — 1883, p. 121.
2 a Johannes Franciscus Quadt von Wickradl. Virescit vulnere virtus. 17 nov 1593. » (A, ivre du Recteur, p. 49.)