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LA CHAIRE DES ARTS APRES SCALIGER : MATHIEU REROALD

Verville, était déjà fixé à Genève. La perspective de se rapprocher de lui, le « logis propre à tenir pensionnaires, » l’espérance de voir « nos Seigneurs s’eslargir en son endroict, » étaient choses faites pour tenter un homme dans la situation de l’ancien principal de Montargis. D’autre part le duc de Bouillon avait manifesté l’intention de fonder une académie protestante à Sedan. Béroald y avait déjà donné un cours public de chronologie et d’histoire. Il pouvait être sage d’y rester. Atteint d’un mal chronique que les eaux de Spa avaient été impuissantes à combattre, devait-il affronter de nouveau les fatigues d’un long voyage ?

Ce fut Scaliger sans doute qui mit fin à cette incertitude, en donnant sa démission. Une décision de la Compagnie des ministres appela le correspondant de Béze à la chaire vacante et celui-ci n hésita plus l. Le journal manuscrit qu’il rédigeait, en latin, pour se rendre compte de l’emploi de son temps et qu’on appelait, en français du XVIe siècle, un « Livre de raison, » nous donne les détails que voici sur son arrivée à Genève.

« Parti de Sedan, le 25 octobre, j'ai atteint Genève avec ma femme et trois enfants, le 11 novembre. J’y ai trouvé mon fils François. Ma fillette, Renée, a été laissée à Montargis à cause de la difficulté qu’il y avait à la garder avec nous. «

«Le jeudi 18 novembre de l’an du Seigneur 1574, M. de Bèze et M. Pineaut recteur de l’Académie, m’ont présenté au sénat de Genève, par lequel j’ai été reçu au nombre des professeurs, aux conditions qui sont faites à ceux de cet ordre 2. Que le Maître soit loué, qui nous a conduits au port tranquille de son Eglise, qu’il fasse que nous le servions avec fidélité, ainsi qu’il convient à de bons serviteurs, prenant soin des affaires de leurs maîtres, par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen. »

« Je suis entré au Collège pour y habiter le 26 novembre. »

« Le lundi 6e jour de décembre 1574, j’ai commencé à enseigner l’Organon

1 n Le 24me [septembre 1574] a esté arresté de faire sçavoir bien expressément de nos nou- « velles à monsieur Beroard (sic) affin que le puissions avoir icy bientost. » (Reg. Comp., ad diem.) Cf. plus haut p. 135.

2 Reg. Conseil, 18 nov. 1574 : « Mathieu Beroald de St-Denis, en France. Professeur en philo- « Sophie — Icy a esté amené le dit sr Beroald par Messrs de Bèze et Pinault, pour estre receu par « Messieurs, en l’estât de professeur en philosophie, auquel ils le trouvent excellent, après l’avoir « ouy par deux fois, lui ayant declairé les charges et la pension. A quoy il se soubmet et à de- « mourer icy le reste de ses jours, comme aussi il l’a ainsy declairé présentement qu’il est en « telle volonté. Suyvant quoy, il a preste serment. Au reste a esté arresté que le controleur ac- « comode son logis et y face faire ung bon lavoir de pierre. »

THEODORE DE BEZE

d’Aristote, dans l’Auditoire de droit !, à huit heures du matin, après le sermon de sept heures. A midi, j’ai commencé d’interpréter publiquement, en l’Auditoire 1 2, la sphère de Sacro-Bosco 3. »

On voit que le maître d’Agrippa d’Aubigné était porté de très bonne volonté pour les sciences. Le traité de la sphère, de John Holywood (Johannes de Sacro Bosco), qu’il interprétait à ses étudiants, paraîtrait un peu bien vénérable à un professeur de nos jours. De son temps déjà, il était plus de trois fois centenaire. Le premier exemplaire imprimé avait paru à Ferrare, en 1472. Dès lors il avait eu l’honneur d’être réédité au moins cinquante fois, d’être commenté par Lefèvre d’Etaples, par Mélanchthon et par beaucoup d’autres moins célèbres. Et, bien que Barozzi, en 1570, l’eût convaincu de graves erreurs, il était et resta longtemps encore, en dépit de Copernic et de Galilée, l’évangile de l’orthodoxie astronomique.

Béroald s’est occupé avec prédilection de chronologie. Son principal ouvrage, publié l’année qui suivit sa nomination à la chaire de Scaliger, est consacré à cette science dont il croit devoir chercher les fondements dans I interprétation pure et simple de la Bible. Les historiens profanes, pense-t-il, ne s’accordant pas, le seul moyen de connaître la vérité c’est de recourir à la révélation de 1 Ecriture, tout entière divinement inspirée. Il en arrive de la sorte à rayer délibérément Cambyse et Darius, fils d’Hystaspe, de la liste des souverains qui ont régné sur les Perses et à fournir à ses lecteurs une carte du jardin d’Eden4. Théodore de Bèze recommanda le livre à ses correspondants, mais il jugea toutefois nécessaire de faire ses

1 L;i chapelle du Cardinal, appelée aussi chapelle des Macchabées. Cf. plus haut p. 91.

2 Le grand auditoire de théologie (Chapelle de Notre-Dame-la-Neuve). Cf. plus haut p. 54.

3 « Lunæ sexto die Decembris 1574 cœpi doccre hora octava malulina post sacram horæ septimæ « coucionem Organon Aristotelis in Auditorio juris. Duodecima meridiana in Auditorio publiée cœpi « interpretari sphæram de Sacrobosco. »

On remarque les deux verbes différents dont Béroald se sert pour distinguer ses deux cours : docere et publiée interpretari. La leçon sur l’Organon, à laquelle s’applique le premier, s’adressait aux plus jeunes étudiants, frais émoulus du collège. Le cours de sphère, pour lequel le professeur réserve le terme spécial à renseignement supérieur, était suivi par les plus avancés.

Le <i Livre de Raison » de Béroald est conservé, à Paris, à la Bibliothèque Nationale. Il fait partie du précieux Fonds Dupuy (Vol. 630).

4 Matthxi Beroaldi Chronicum. Scripturx sacræ autoritate constitution : in-folio [Genève] — Anl. Chuppin, — 1575. (Br M 580 i. 10. 1). ouvrage réédité à Bâle, en 1577, avec la Chronologie de Mercator, puis à Londres, partiellement, par llugh Broughton, en 1590, et a Francfort, en 1606, d’après l’édition anglaise.

LA. CHAIRE DES ARTS APRÈS SCALIGER : MATHIEU BEROALD, ANTOINE DE LA PAYE 179

réserves. On en a la preuve dans une de ses lettres à son ami Durnhoffer, au sujet d’un jeune homme, le propre fils du pasteur de Nuremberg, qui fait ses études à l’Académie et qu’il a placé lui-même dans la maison de l’auteur, « précepteur diligent autant qu’érudit l. »

Mathieu Béroald mourut, le 15 juillet 1576, des suites d’une opération chirurgicale. La mention de ce décès, au Collège, fut inscrite par la main de Bèze à la fin du livre de raison du défunt2. Et on peut lire, à la même date, dans le registre de la Compagnie, ce témoignage officiel :

« Le 15"ie [juillet] mourut monsr Mathieu Beroard, professeur en philosophie en reste eschole et homme de singulière et esprouvée pieté et érudition3. »

Les ministres cherchèrent un successeur à Béroald dans le cadre de l’enseignement secondaire. Ils firent appel au plus en vue de ses représentants, Antoine de la Faye, natif de Chateaudun, successivement régent de la VIe classe du Collège, en 1561, de la Ve classe en 1564, de la IVe en 1566 et de la Ie en 1567. Déjà l’année précédente, comme il était revenu d’Italie où il avait été prendre le grade de docteur en médecine, on lui avait confié les fonctions de principal (24 octobre 1 575) 4 .

1 « De fil io rursum te jubeo bene sperare. Præceptorem habet eruditum et diligentem Beroaldum, « cujus est nuper édita chronologia quæ ferlasse libi non displicuerit, si illam videris, quaravis in « non pnueis ab illo dissentiam quæ velim usque adeo fuisse ab ipso adirmata. Is est et erit, sat « scio, diligens omnium inspector, de quibus admonendus i 11 e videbitur. Sed Dei benefîcio recte « adhuc omnia. » 13 mars 1576. (Mss. Bibl. Stc-Geneviève, Epiât, hæreticorum, 111, fol. 150 v°).

2 « Obiit M. Beroaldus anno 1576 die Dominica 15 die mensis Juiii Genevensi Collegio. »

3 Reg. Comp., ad diem. — La nature de l’affection à laquelle succomba Béroald nous est indiquée par ce passage du registre du Conseil : « Mathieu Béroald. professeur, ayant esté ces jours taillé « et luy estant tiré de grosses pierres, d’aultant qu’il y a nécessité en luy, arresté qu’on luy donne « cinquante florins. » (22 mai 1576).

Sur Béroald, consulter la 2me édition de la France Protestante et le Bulletin historique, I, 103, XXXII, 215 ss., XXXVII, 416, XXXVIII, 7, 14, 172.

4 C’était la place devenue vacante par suite de ce voyage en Italie que Bèze avait d’abord offerte à Béroald : « Monsieur Antoine La Faye, regent de la première classe du College, a demandé à la « Compagnie d’aller en quelque Université prendre ses degrez en médecine, s’offrant de servir « encores à l’Eschole à son retour, pourveu que la Compagnie l’asseurast de ne se pourvoir d’aucun « en sa place. Le 6me [août] la Compagnie a advisé que, d’autant que son absence pourroit estre « plus longue qu’il ne penseroit an grand iuterest de 1 eschole, et qu’encores qu’il deliberasl de « servir à sou retour, en seroit-il distraict par sa medecine qui est la vocation où il vise el se veult « dedier, tellement qu’il ne pourroit faire les deux charges ni s’en acquitter, mesmes qu’il ne nous « faudroit attendre aultre chose, sinon que quand peu après il lui viendroit à propos de prattiquer « du tout sa medecine, aussy bien nous demanderoit-il congé ; qu’il valloit mieux le mettre du tout

THEODORE DE BE/.E

La Paye était un homme habile, prompt à saisir les occasions de s’élever et qui devait un jour s’asseoir à côté de Rèze. Mais la charge de lecteur ès arts n’était déjà plus à la hauteur de ses ambitions. Une autre chaire plus élevée semblait en voie de création et c’était sur celle-là,

comme nous aurons l’occasion de le montrer dans la suite, qu'il avait jeté son dévolu. Il déclina donc l’offre qu'on lui fit de la place de Béroald, proposant simplement de lire «ce qu'on voudroit» jusqu’à ce qu'il pût y être pourvu b

L’arrangement fut accepté et La Paye reçut les « gages de professeur, » mais non pas la disposition du logis de Béroald qu’il désirait vivement, paraît-il, annexer à celui dont il avait la jouissance à titre de principal2. Ce refus l'indisposa. Il négligea quelque peu les devoirs de sa

« en liberté. Ce qui luy a esté déclaré. Cependant on a escript à Mr Beroarl et Auberius* pour les

« attirer icy, s’il est possible, et nous en servir.» (Reg. Cornp., août 1574.)

« Le 15e [septembre] Mr Antoine de la Paye, regent de la première classe, s’en est allé estu-

« dier et prendre ses degrez de medecine en Italie, et a heu ce tesmoignage de nostre Compagnie :

« I). Ant. Fayus annos tredecim in nostra Schola, magno cum auditorum suorum fructu parles « docendi obiit, idque tum in aliis classibus, tum in prima cui septennium integrum præfuil. Inlerea « vero sic medicinæ studium perseculus est, ut eam aulem privatim cum laude docuerit et professus « sit. Nunc aulem cogitât de adeunda aliqua Academia, in qua suos gradus in ilia facultate, ut « vocanl, assequalur, ideoque missionem a suo muneré pet i i t a nobis, quam illi cum boc testimo- « nio concessimus. Versatum ilium esse pie inter nos et magna (ide defunctum imposilo sibi « inunere per totos illos tredecim annos, atque lilerarum ergo, de quibus est optime meritus, esse « dignissimum quem boni et lilerati viri amplectanlur, et pios ejus conatus, quod et fore speramus « et imprimis optamus, adjuvenl. »

« Genevæ 10 Cal. octo. 1574. — Jo. Pinaldus Scholæ Reclor suo et lotius Pastoruin et Professorum « collegii nomine. » (Reg. Comp., sept. 1574.)

Procès-verbal de l’élection d’Antoine de la Faye à la charge de principal :

n Le 24mc [octobre 1575], selon qu’il avoil esté ordonné le vendredi precedent en la Compagnie. « on parla à Mr Antoine de la Faye, lui présentant la charge de Principal du College, aux condi- « lions que, comme nous le voulons pas lier pour tousjours, aussy ne nous laissera il pas si tosl, ni « sans nostre consentement et approbation de causes ; qu il feroil ce qui est de la charge de « principal, veillant sur les regents et sur les enfans, faisant les corrections et maniant les verges « comme il apartiendra, assistant aussy aux presches pour contenir les enfans. Il a accepté le tout « promettant faire ce qui lui seroit possible et tout ce qui sera pour l’utilité de l’Escole. » (Reg. Comp. , ad diem.)

' Sans doute Claude Auberv, qui tut nommé professeur de philosophie à Lausanne en 1578.

1 1576. « Le vendredi 20mc [juillet], fut advisé d’ouyr nions1' de la Faye pour le mettre en la n place dudit Beroard en la profession de philosophie .. »

« Ledit La Faye a dict qu’ayant le degré de medecine il lui semble qu’il se feroil tort d’accepter « reste charge, à laquelle aussy il ne se vouloit obliger ni aslraindre. bien que. si l’on vouloit. n par provision et jusques à ce que l’on eust trouvé ung aultre. il liroit ce qu’on voudroit, « mesme di s le premier jour. Ce qu’on a accepté par provision et tandis que Dieu eu donneroil n quelqu’un qui acceplasl la charge simplement. » (Ibid., ad diem.)

2 17 août, n Monsieur le Recteur a proposé que mous' le Principal lui avoit touché de ce qu’il <c n avoit ancores touché gages de Messieurs, aussi qu’il desiroit avoir les clefz de la maison,

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