LA CHARTE DE L EMPEREUR CHARLES IV
dans lesquels la révocation fut faite étaient si compréhensifs qu'ils en entraînaient également I abrogation 1.
De la concession gracieuse de 1365 on a cru pouvoir conclure à un état florissant des études supérieures dans la ville favorisée de la sorte, à une époque où pareille distinction était rare. L’empereur, a-t-on dit, n’eût pas songé à créer, en faveur de Genève, un tel privilège, s’il ne s’y fût trouvé déjà quelque école célèbre2.
Nous venons de rappeler à qui, en réalité, et dans quelle conjoncture fut octroyée la charte d’Avignon. Ajoutons que, si le très lettré Charles IV qui venait de passer à Genève, au mois de mai, y eût remarqué un développement particulier des hautes études, on en retrouverait sans doute quelque témoignage dans la pièce rédigée par ses secrétaires. La chancellerie
1 Voir l’acte du 25 février 1367. (Spon, Histoire de Généré. Preuves, XXXVIII.)
Si le comte de Savoie, à son retour de Constantinople, eût retrouvé toutes choses en l’état et eût voulu procéder à la fondation projetée, il aurait eu à obtenir du saint-siège, la confirmation de la bulle impériale. La situation politique de Genève, ville de souveraineté ecclésiastique, l’y obligeait. C’était d’ailleurs l’usage du temps, surtout si on avait 1 intention de créer une faculté de théologie.
La bulle signée par Urbain V, en faveur de 1 Université de Vienne ne lui concède que trois
facultés, les arts, le droit et la médecine. La faculté de théologie, spécifiée dans la charte de
Rodolphe IV, est au contraire expressément exclue. Hile ne fut accordée que plus tard, par Urbain VI, à Albert II (1384). A ce propos les historiens autrichiens accusent Charles IV d’être
venu à Avignon, en 1365, tout exprès pour empêcher le pape de confirmer la charte de l'uni-
versité des Hapsbourg, qui menaçait Prague d’une rivale, et l’on a dit que la restriction ci-dessus était un moyen terme, auquel Urbain V s’était arrêté pour satisfaire autant que possible Rodolphe d’Autriche, sans trop mécontenter 1 empereur. La teneur de la bulle impériale délivrée au comte de Savoie, texte qui n’a été publié qu’en 1867, nous semble justifier une conjecture plus conforme à la réalité des faits. Celte bulle, signée quinze jours avant celle du pape, prévoyait une faculté de théologie à Genève. Urbain V, renseigné sur les vues politiques du Comte Vert, et bien décidé, dans le cas particulier, à écarter le danger qui pouvait en résulter pour l’indépendance du Chapitre, résolut sans doute de refuser son autorisation à l’érection de la dite faculté, le jour où cette autorisation lui serait demandée. Ceci étant, il est assez naturel qu’il ait cru devoir insérer une restriction analogue dans la bulle de fondation de l’Université de Vienne. Il avait agi de la sorte, 1 année précédente, en arrêtant les termes d’une bulle relative à 1 Université de Cracovie. C’était, comme l a fait remarquer le P. Denifle, le mode de faire habituel des papes d’Avignon. Abandonner ce précédent, au moment même où il prévoyait qu’il pourrait avoir à 1 invoquer à l’occasion d une fondation sanctionnée par l’empereur, n’eût pas été politique de la part d’Urbain V. Il n’est donc pas nécessaire, pour expliquer la conduite du pape, de supposer une démarche de Charles IV, démarche que ce dernier eût été du reste bien mal venu à faire, dans les circonstances qu'on a vues.
2 Senebier, Histoire littéraire de Genève; Genève, 1790, I, 28.
J. A uy, Notes historiques sur le collège de Versonnex (Mémoires de 1 Institut genevois, XII); Genève, 1867, p. 4.
L’abbé Fleury, Etudes historiques sur V ancienne Genève. — L’ instruction publique avant J535: Lucerne, 1868, p. 12 ss.
J. -B. -G. Galiffe, Genève historique et archéologique : Genève, 1869, I, 303 s.
J. -F. Gonthier, Histoire de I instruction publique avant 778.9. dans le Département de la Haute-Savoie et dans l ancien diocèse de Genève (Mémoires et documents publiés par l Arademie salésienne, X, Annecy, 1887) ; p. 90.
INTRODUCTION
impériale constate, selon l’usage, en un latin fleuri et abondant, l'agréable situation de la ville, la fertilité de son territoire, la douceur de son climat, la pureté de ses eaux courantes et jaillissantes, la réunion sous son ciel de tout ce qui doit récréer l’homme, élever l’âme et provoquer l’activité de l’esprit. Il ne lui en eût pas coûté davantage de dire un mot à la louange de ses docteurs.
Au reste nous possédons une déposition précise, sinon détaillée du moins concluante, sur l’état des écoles dans le diocèse de Genève, à l’époque dont il s’agit. Elle se trouve consignée dans un document original, conservé aux archives du Vatican, et mis au jour par le P. Déni fie, le très savant sous-archiviste du saint-siège.
On sait qu'un décret du troisième concile œcuménique de Latran, tenu en I 179 et auquel Arducius, évêque de Genève, était présent, décret complété au quatrième concile de Latran, en 1215, avait imposé aux évêques l’établissement, de séminaires ecclésiastiques diocésains, ou se formaient les clercs. A côté de ces écoles cathédrales, plus ou moins développées, existaient de petites classes particulières, où enseignaient des maîtres de grammaire, payés par leurs élèves. A Genève, ces diverses écoles étaient placées sous la liante direction du chanoine titulaire île la chantrerie de Saint-Pierre [Cantor), lequel s'en faisait une source de revenus, soit sans doute en exigeant une finance pour l’octroi des fonctions de magister, soit en prélevant une partie des écolages. En I 364 , l’évêque écrivit au pape que ce chanoine avait mis en vente, au plus offrant. Je gouvernement des écoles de la cité et du diocèse et que personne ne se présentait pour en payer le prix demandé. La conséquence, ajoutait l’évêque, est que les écoles sont réduites à presque rien, « (juod seoir i/>se r/nasi ad niehilum saut redaete. » Dans sa réponse, datée du 9 juillet 1364, le pape ordonne que le chanoine ait à remettre « gratis » à d’autres son « régi mai seolarun t »
1 H. Douille, Die Entstehung der Universitàten des Mittelalters bis l'iOO: Berlin. 1 880 . 649.
Celle correspondance, échangée entre le pape et l’évêque Àlainand de Saint-Jeoire j-f- 1366), se ratlachail à une enquête entreprise par le premier sur certains agissements de l'administration diocésaine. L’évêque, en lutte avec le Chapitre, avait été lui-même accusé de simonie et était sous le coup d’une bulle flétrissant les exactions de sa chancellerie. Cf. Edouard Mallet, Documents inédits relatifs à I histoire de Genève de 1312 à 1318 (Tome XVIII des Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire et d archéologie) ; Genève, 1872, p. 281 ss.
LA CHARTE DU PAPE MARTIN V
C’est vraisemblablement à la suite de cette intervention d’Urbain V que fut nommé ce « Recteur des écoles de grammaire de Genève» qu’on rencontre, à la fin du siècle, en la personne de Jean de la Ravoire, et que le second dignitaire du chapitre de Saint-Pierre dut abandonner, pour toujours, le privilège dont il avait abusé. Les syndics de la ville l’exercèrent désormais à sa place et c’est ainsi qu’en la 18, lorsque le chantre de la cathédrale voulut revendiquer, à l’occasion d’un différend entre l’autorité municipale et le recteur Ëxerton, son droit de « collation des écoles, » le Conseil put lui répondre que les syndics avaient, d’ancienne date, la coutume de pourvoir au rectorat, « providendi de rectore et destituendi '.»
L’année 1364 a déjà été distinguée comme une date importante dans l’histoire du développement de la commune genevoise. On peut y faire remonter plusieurs faits caractéristiques de raffermissement et du progrès de l’autorité des syndics, qui représentent les citoyens. Il est particulièrement intéressant de constater, à la lumière d’un document nouveau, que, parmi les premières manifestations de l’énergie communale, on a quelque raison de placer le souci de l’instruction publique. Cette considération permet de se rendre compte de! importance que prend, chose étonnante, à partir de cette époque, la question scolaire, dans la ville impériale où un troisième pouvoir s’est affirmé et grandit rapidement à la faveur des démêlés du comte de Savoie et de l’évêque, de l’évêque et de son chapitre de chanoines.
La charte du pape Martin I . Suivant une tradition assez généralement acceptée, le cardinal Jean de Brogny, évêque d’Ostie, doyen du sacré collège et vice-chancelier de I Lglise, qui eut la commende de l’évêché de ( îenève, tenta de fonder un établissement d instruction supérieure dans la cité qu il aimait et où il a voulu avoir sa sépulture. Il aurait eu 1 intention de le doter, en lieu et place du collège qu’il créa, par un acte de dernière volonté, à Avignon, auquel il légua sa bibliothèque et qui fut destiné par lui aux écoliers en droit de ses diocèses. « Mais le peuple, dit Senebicr, « refusa 1 offre, par la crainte des désordres que les étudiants occasionnent « aux citoyens2. »
1 Cf. Galiffe, /. c.. I, 507.
2 Histoire littéraire de Centre. I, 111
INTRODUCTION
Un document, longtemps ignoré, que nous avons retrouvé aux archives d Etat de I ancien royaume de Hanovre et qui provient des bureaux de la chancellerie romaine, permet d’établir, sinon d’une façon absolue l'authenticité du projet attribué à Jean de Brogny, du moins ce fait important que les souverains ecclésiastiques de Genève avaient repris pour leur compte, au commencement du XVe siècle, l’idée de Charles IV et d Amé VI.
On sait que le comté de Savoie lut érigé en duché, par l’empereur Sigismond, en 1416, et que le pape Martin V, avant de faire son entrée à Borne, au retour du concile de Constance, où son élévation au saint-siège avait mis fin au grand schisme d Occident, vint à Genève, avec ses cardinaux, et y tint sa cour pendant tout l’été île 1418. Le nouveau duc, Amé VIII, en profita pour lui exposera loisir ses vues personnelles sur la cité ecclésiastique dont il désirait la souveraineté et, peu après, il obtenait la promesse d’une cession, sous condition du consentement de l'évêque commendataire. Ce dernier, le Lvonnais Jean de llochetaillée, titulaire du patriarcat de Constantinople et l'un des dignitaires de I Eglise qui, à Constance, avaient soutenu Brognv dans ses efforts pour mettre fin au schisme, se trouvait être nouvellement investi de l’administration épiscopale. Il en profita pour exciper de son ignorance de la question, demander du temps pour l’étudier, consulter le chapitre des chanoines et le conseil des syndics et finalement, en Ui^ü, se lier par un traité solennel avec la commune bourgeoise « contre les efforts et poursuites du duc Amé auprès du pape Mari i n . »
Comme Brogny, auquel il devait succéder plus tard en sa charge de vice-chancelier du saint-siège, Rochetaillée était un jurisconsulte et un savant. Fils d’un pêcheur de Saône, petit pavsan devenu docteur de l’Université de Paris et prince de l’Eglise, comme Brogny, il était monté au faîte par le chemin de l'étude. C’était un partisan convaincu et compétent des créations universitaires. Il est vraisemblable qu’en se renseignant sur l’histoire îles relations de sa cité de Genève avec la maison de Savoie, il eut connaissance de la charte révoquée de 1 86.") et que, voulant donner satisfaction, du moins sur ce point, au petit-fils du Comte Vert, atténuer en quelque mesure le non possunius qu'il opposait à ses prétentions poli-
LA CHARTE DU PAPE MARTIN V
tiques, il demanda en cour de Rome et obtint de Martin Y la charte dont voici la traduction. Cette pièce inédite nous a été heureusement conservée par un recueil de formules modèles, réunies, au XVe siècle, pour l’usage de la chancellerie papale.
« A notre vénérable frère Jean, Patriarche de Constantinople, commendataire et administrateur perpétuel de l’Eglise de Genève, au spirituel et au temporel, délégué par le Saint-Siège apostolique, salut, etc.
« Abondant en bienfaits et glorifié dans toutes ses œuvres, le Seigneur, à qui remonte le don de toute grâce, nous a jugé digne, malgré l’insuffisance qui nous couvre, de nous confier le gouvernement de l’Eglise universelle, son épouse. Imposant à notre faiblesse le joug de l’obéissance apostolique, il nous a fait monter sur le trône de saint Pierre afin que, comme du sommet suprême, dirigeant nos regards et notre pensée sur le sort des plus humbles, nous donnions notre attention à ce qu’il juge convenir à la gloire de cette Eglise et à la propagation de la foi orthodoxe, à l’état de tous les fidèles et à ce qui peut leur être nécessaire. C’est en particulier pour que, examinant plus spécialement de quelle manière ils peuvent être acheminés, selon l’ordre du Maître, vers sa maison, par le don de la sagesse, à travers les ténèbres de l’ignorance, nous les incitions à les dissiper eux-mêmes, pour que nous mettions notre zèle à les engager, par les témoignages de notre sollicitude et la concession des faveurs apostoliques, à poursuivre l’étude des lettres, sous la bannière desquelles combat l’Eglise qui porte le nom divin, s’étend son culte et s’augmente la prospérité de l’existence humaine.
« Comme donc le duché de Savoie, ainsi que vous nous l’avez fait exposer, quoique suffisamment riche en cités fameuses, en localités remarquables, en population et en biens, ne présente aucun lieu où fleurisse au moins une université des arts libéraux (quo artium saltem liber alium studium viget generale), d’où il résulte que, ne jouissant des avantages d’aucune école de ce genre, la plupart des gens de ce pays, désireux d’ailleurs de s’instruire, sont plongés dans l’ignorance des lettres;
« Considérant que la cité de Genève, laquelle, bien que située dans le même duché, relève, comme on sait, de la souveraineté temporelle de l’Eglise genevoise, se trouve être particulièrement propre et idoine à recevoir et à développer une semblable école;
« Puis que, soucieux de la prospérité non seulement du troupeau qui vous a été confié, mais encore de celle des régions voisines et de l’Etat précité, vous désirez qu’une telle université des arts soit érigée et organisée dans la cité susdite, de par l’autorité et avec la bénédiction du siège apostolique, afin qu’en ce lieu, sous les plis protecteurs du manteau de ses grâces, soient ins-
INTRODUCTION
truits à l’abri de l’erreur les simples, grandisse la droite raison et, sous les rayons de la pure doctrine, s’épanouissent les intelligences;
« Nous apprécions avec la bienveillance d’un père les raisons ci-dessus, votre pieux désir de voir jaillir une source de science oii les hommes pourront venir, à la louange et à la gloire de Dieu, puiser la sagesse et élever leur esprit, en l’ornant des dons de la pensée. C’est pourquoi, accédant au zèle de vos supplications, nous vous accordons à vous-même, ou à l'évêque de Genève alors en fonctions, le droit de décréter, constituer et organiser de par l’autorité apostolique, dans un endroit convenable et approprié de cette cité, la dite université des arts, le pouvoir de conférer ensuite de même et de confirmer, tant au spirituel qu’au temporel, à cette université, c’est-à-dire aux maîtres et docteurs qui y enseigneront et aux étudiants qui viendront y suivre leurs lectures es arts libéraux, les privilèges, libertés, faveurs et honneurs convenables selon les circonstances et les nécessités de l’école et de la corporation. Et, afin que ces privilèges soient respectés et maintenus à l’encontre de toute transgression, nous ajoutons la compétence judiciaire et pénale correspondante et la pleine et entière faculté de disposer et de statuer, en vertu de la même autorité apostolique, sur toutes choses qui, pour l’exécution des fins susdites, auront été jugées ailleurs nécessaires ou opportunes.
« Nous statuons semblablement et nous ordonnons qu’après la fondation précitée, les docteurs, lecteurs et étudiants seront tenus d’observer, selon la coutume de l’Université de Paris, les règlements relatifs à l’exercice de la maîtrise dans la faculté des arts et à la disposition des livres de toute espèce, ainsi que les pratiques, formes, ordonnances et statuts rituels qui ont été jusqu’ici de tradition dans celte université. Les uns et les autres auront également la jouissance et le bénéfice, tant collectivement qu’en particulier, des privilèges, libertés, indulgences et immunités qui ont été soit expressément concédés par le siège apostolique aux maîtres, lecteurs et écoliers de la dite faculté, à Paris ou ailleurs, soit consacrés par le droit et la coutume.
« Nous ordonnons île plus que chacun de ceux qui, après avoir suivi avec succès le cours de ces études, en auront mérité le témoignage et auront sollicité la licence d’enseigner et les honneurs de la maîtrise les recevront, sur la présentation de leurs maîtres respectifs, du vicaire général délégué aux charges spirituelles de cet ordre par le Patriarche prénommé, ou par l’évêque de Genève alors en titre, lequel nous voulons, ordonnons et statuons devoir être, de par l’autorité apostolique, le Chancelier perpétuel de l’université qui sera fondée. En cas de vacance du siège épiscopal, les candidats à la licence doctorale seront présentés à celui que nos chers fils du Chapitre auront désigné pour leur conférer par procuration spéciale les insignes régulièrement mérités. Le vicaire et, à son défaut, le délégué du Chapitre délivreront et conféreront
LA CHARTE DU PAPE MARTIN V
à ceux qui leur seront présentés, selon leurs mérites et qualités, la licence d’enseigner et les honneurs magistraux, dans les formes et suivant le mode établi par les ordonnances et statuts ci-dessus indiqués. Les licenciés, sitôt leur grade et leur titre obtenus, sans autre examen ni promotion ultérieure dans la même faculté, seront tenus partout pour maîtres en icelle et pourront enseigner et régenter, tant en la cité de Genève (pie dans les autres universités (tain in civitate prefata quant reliquis studiis general/bus), à l’instar de ceux qui sont promus aux mêmes honneurs à Paris, nonobstant toutes dispositions contraires des constitutions apostoliques ou autres, quelles qu’elles soient »
Il n’est pas inutile de rappeler, pour l'intelligence de la pièce ci-dessus, que la notion moderne de ! université à quatre facultés était étrangère au moyen âge. Dans le langage scolaire, le mot universitas s’appliquait originairement à la corporation des maîtres et des écoliers, associés pour se livrer à une discipline, telle que les arts libéraux, la théologie, la médecine ou le droit, et le mot facilitas au genre d’études ainsi déterminé. Une haute école s’appelait studium generale et le qualificatif indiquait que les grades qu’elle pouvait conférer avaient une valeur internationale, étaient également reconnus dans toute la chrétienté, nullement qu’on y cultivât tous les genres d’études supérieures. Paris, où florissaient côte à côte l’enseignement des arts et celui de la théologie et du droit canon, n avait lias d’école de droit civil. Bologne n’eut pas de faculté de théologie avant 1360; ce fut, à l’origine, une université de l’un et de l’autre droit exclusivement, tandis que Salerne et Montpellier, par exemple, étaient des universités de médecine. L’établissement qu’il s’agissait de fonder à Genève, au commencement du XVe siècle, était un studium generale in artibus, une université des arts, sur le modèle de celle de Paris.
Bochetaillée, et sans doute Brogny, lequel, en sa double qualité de vicechancelier de l’Eglise et de prélat originaire du diocèse de Genève, avait dû s’occuper de la rédaction de la charte qu’on a lue, pressentaient évidemment les difficultés de l exécution. En prévision de retards, ils avaient fait inscrire comme concessionnaire, non seulement celui qui l’avait solli-
1 Voir le texte latin aux Pièces annexes, II. Ce texte a fait l’objet d’une communication à la Société d’histoire et d’archéologie de Genève (séance du 22 avril 1897) et a paru dans le Bulletin de cette société (Tome II, livraison 1)
INTRODUCTION
citée, mais quiconque exercerait après lui les fonctions épiscopales. C’était une charte perpétuelle. L’utilité de cette précaution apparut bientôt. Jean de Rochetaillée avait à peine assuré l’indépendance de sa bonne ville qu’il se vit transférer à l’évêché île Paris, au commencement de 1422, tandis que Jean, dit de Courtecuisse, échangeait contre le siège de Genève celui de la capitale dont la présence et le mauvais vouloir des Anglais lui rendaient le séjour impossible. Celui-là aussi était un universitaire. Il était docteur de Sorbonne, avait professé la théologie avec distinction et, en l’absence de Jean Gerson, avait rempli les fonctions de chancelier de I Université. Ancien aumônier du roi Charles VI, il s’était compromis dans la lutte contre l’étranger Henri V, devenu maître de Paris, tellement qu il lui avait fallu chercher un asile derrière les murs de l’abbaye de Saint-Germain. Pour ce vaincu, Genève, préludant de la sorte à son rôle historique, devait déjà être le refuge, un refuge de lettré, où I œuvre intéressante que Rochetaillée n’avait pu mener à bien attendait son successeur. Mieux que personne, l’évêque lugitif, le docteur chassé de l’école des Pierre cl ' A i 1 1 y et des Gerson, semblait destiné à l’accomplir. La mort h‘ prévint (4 mars 1423). (Lest alors que le cardinal d’Ostie, qui suivait de loin les affaires genevoises, se lit attribuer à lui-même, pour éviter les brigues et les compétitions de plusieurs, l'administration épiscopale. « Nous avons consenti, — écrit-il aux « syndics, — parce que nous sommes originaire du diocèse et (pie nous « voulons nous retirer au lieu que nous avons choisi dans la vie et dans la « mort et là vous faire connaître tous les projets (pie nous avons formés ou « que nous formerons pour l’avenir. Nous ne pensons pas que notre prête senee dans une patrie et dans une église que nous aimons de tout notre « cœur puisse leur nuire et nous croyons préférable pour toutes deux que « ce soit nous, plutôt que quelque étranger, qui soyons placé sur le siège « épiscopal1. »
Brogny ne put pas mettre à exécution son idée de se retirer à Genève. Il prit possession de l’évêché par procureur, et, deux ans après, mourait à Rome (1426). Ce ne fut que le corps du cardinal-évêque qui fut amené solennellement, en 1428, selon le vœu du défunt, dans la chapelle qu il
1 Lettre du 27 mars 1424. — Voir Edouard Mallet, Mémoire historique sur l'élection des évêques de Genève (Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire; II, Genève, 1843. p. 211).