‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 80 sur 213 · ISAAC CASAUBON · texte numérisé non relu

ISAAC CASAUBON

ment de dons et Je legs des part iculiers, auxquels les notaires avaien I charge de recommander l'Ecole. Toutefois, eu définitive, le budget des recettes était assez maigre, comparé à celui des dépenses qu’eût comportées la formation d'une collection de premier ordre. Les beaux livres étaient hors de prix . En 1588 l’achat d une bible, récemment publiée à Anvers, coûta quarante écus, le prix d’une maison1.

On n’a pas de peine à comprendre que, dans ces conditions, le métier de philologue fût dispendieux, surtout celui d’un philologue comme Casaubon. Quand il s'agissait de livres, le successeur de Portus était un bourreau d’argent. Il donnait ordre d’acheter, à n importe quel prix, un manuscrit désiré, une édition utile. Et là est évidemment la source de dépense qui l’empêchait de vivre à Genève, même avec le traitement exceptionnel qu’on lui attribuait 2. De nos jours on éprouve encore quelque d il lieu lté à faire ad mettre aux profanes qu’un luxe de ce genre n’est pas du luxe pour un savant, qu’une riche bibliothèque est l'instrument, peut-être indispensable, de sa recherche et qu’il faut, si l’on veut qu’il donne toute sa mesure, mettre à sa portée et 1 instrument de son travail et le loisir d’en faire usage. Quel effort ne fallait-il pas, dans la Genève assiégée, rationnée, aux pourpoints râpés et aux chausses rapiécées du XVIe siècle, pour faire accepter à l’opinion, même d initiés, les onze cents florins de Casaubon ! Ils ne pesaient pas lourd dans

1 « Messieurs de la Chambre des comptes onl raporté comme les s,s Chauve et Jaquemot leur « oui rendu compte des deniers qu’ils ont receu comme recteurs des escoliers qui se sont inscrilz « et iinmatricularisez, se montant environ 70 escus plus 821 florins, desquels ils onl despendu « environ six cens el lant de florins qu’ils ont payé a divers ministres et regens qui onl excusé « des absens ou malades el en l’achal d’une grande bible d’Anvers, pour la Bibliothèque, costanl « 40 escus, priant leur laisser le dit restant d’environ 140 florins, pour pourvoir à semblable n charge. A esté arreslé qu’on les leur laisse el au reste qu’ils poursuivent par ce après à faire « payer les escoliers qui s’inscriront venans au College. » (Reg. Conseil, 3 juillet 1588.)

2 Lettre de Casaubon à Etienne Tremblev à Lausanne : « Quid enim non fecimus, qnid non « surnus experli, ut hic nobis vivere licerel Nec le f’ugif, jStov Græcis cl ici, et vilain, et quæ- « cunque sunt ad vitam necessaria. Isla qui uobis denegant, siinul quantum quidem in ipsis « est, vitam nobis auferunl. Hœc maluissem coram: Necdum omnis mihi spes islhuc veniendi « periit. Inlerea volui istud nescius ne esses. Siinul le obtestor per nostram amicitiam, inquiras « ubi lateanl libri Alberii, et an aliquo pretio emi quicquam ex ejus bibliolheca possit. Scies « facile a vidua Bovii. Ilerum a le obnixe contendo, curæ habeas banc curam, et me facias quain a primum certiorem : sum enim lotus m libris undique emendis. » « Raptiin Genevæ a. d. XIV. « Ivalend. Decemb. 1596 » [Isaaci Casauboni Epistolæ. Ep. 109. Cf. Epistolæ od Isaacum Casaubonuin. Ep. 8.)

Le catalogue des livres que Casaubon se fit expédier de Genève à Montpellier se trouve dans ses Adversaria. Il comprend 450 rubriques. Nombre d auteurs, tels que saint Augustin par exemple, sont représentés par plusieurs volumes in-folio II y a plus d’un manuscrit dans la collection.

THEODORE DE BEZE

la bourse du maître, toujours besogneux de livres. Mais on n'en avait pas moins de mal à les lui trouver. De là, entre lui et ceux qui en avaient la charge, le malentendu qui le poussa à quitter sa patrie. Il s’imagina, à certaine époque, qu’«on ne voulait pas, » alors qu’en réalité on ne pouvait pas.

Nous devons ajouter, pour épuiser l’énumération des causes de ce départ, si latal à tant d’égards à l’école de Calvin, que Casaubon désirait se rapprocher de sa mère, restée à I ) i é en Dauphiné, et d’autre part qu il espérait que le climat du Midi serait favorable à sa santé. Il hésita deux ans à se rendre aux sollicitations tics magistrats de Montpellier et, lorsqu il le fit, suivant en cela le conseil de Scaliger, ce fut à regret et comme cédant à la pression des circonstances h II n’oublia jamais Genève qu il tint toujours, quoi qu’on en ait dit, pour sa véritable patrie. «Je suis vrai- « ment Genevois, plus encore par le cœur que par la naissance, — écrit-il « à Jean Guillaume Stuckius, à Zurich, en lui annonçant son prochain « départ, — et je le resterai tant que mon âme habitera mon corps2. » De Montpellier, et plus tard de Paris et de Londres, il ne cessa de s’enquérir de l’état de l’Ecole qu’il appelait toujours « Sc/iola nostra. » En 1603, il écrivit à Jacques Ier pour solliciter, en sa faveur, un subside du roi très lettré.

Casaubon obtint son congé, du Conseil, le 20 novembre 1596. En décembre, il s’embarquait à Lyon sur un chaland qui descendait le Rhône, pour faire bientôt son entrée à Montpellier, le dernier jour de l’année. Il fut reçu aux portes de la ville, comme un triomphateur, par ses nouveaux collègues et par les consuls.

Cette date marque un tournant dans l’histoire de l’Académie. On peut dire qu’avec le bateau qui porte Casaubon, avec celui qui va le suivre et lui

1 Lettre à Denys Godefroy : « Yir amicissime, scito, ilnquc persuasum habeto, nihil Inc a me

« factum lemere, nihil properc, nihil inconsulte : biennium integrum traclum hoc negotium est. Testis « rnihi Dominus, tolo illo tempore aliud nihil optasse quæsisseque me, nisi ut liberalius paullo « slipendium naetus euris rei fa m i lia ri s liberarer, studiisque literarum me dederem 5).ov v.c/.'t « 7iàvr«. Hoc in cœtu nostro, hoc apud Senalum, hoc ubique sum semper professus. Spcrabam « fore aliquando ut noslri aliqua haberelur ratio. Cuin omnis tandem præcisa spes videretur, cuin « me privatim multa urgerent, cum instarent quotidie Monspelienses, noslri obsurdescerenl, dedi h manus, meamque operam iis addixi, qui illam tanto desiderarent opère. Accedebat eo respectus n quoque matris, cujus negolia meam præsent iam expelebant : ea vero non longe bine abesl

<• Eranl et alia nonnulla momenti quam maximi, quæ mihi nunc sv'i-ou.'/. z:tWw. Habes caussas « consilii hujus inei, cujus ne me pœnilere unqnam possit, facturos omnia spero. qui me hue « vocarunt. llaclenus quidem cerle omnia bêla, omnia spei plena, eliam ultra spem. » n Monsii pelii, a. d. Non. Januar. 1597. d (Ep. 115.)

2 21 novembre 1596. (Ep. 111.)

ISAAC casaubon

amener ses livres, le lleuve entraîne au loin l’humanisme genevois et sa fortune. Au jeune maître, qui fut le dernier en date de la Renaissance, va succéder un lettré, mais non plus un philologue. Et I on verra, au cours des trente-six années du professorat de Gaspard Laurent, s’achever à Genève l’évolution qui doit y faire régner bientôt, sans rivale, la théologie. Des humanistes huguenots ont inauguré dans l'école de Calvin le haut enseignement des lettres, pendant une première et brillante époque, des théologiens, — humanistes tant qu’ils seront leurs élèves, puis théologiens tout court, — vont reprendre leur tâche L

On s’est demandé si les Genevois eurent conscience de tout ce qu’ils

1 Lisle des ouvrages publiés par’ Casaubon pendant le temps de son professorat à Genève : Isaaci Hortiboni Notæ ad Diugenis Laertii libros de vitis dictis et decretis principum philosophorum : in-12, Morges, — J. Le Preux, — 1583.

Vetustissimorum authorum Georgica. Bucolica, et Gnomica poemata </uæ supersunt. accessit liaic editioni Is. Hortiboni Theocriticarnm lectionum libellas: in-12. [Genève], — E. Yignon, — 1581 Strabonis rerum geographicaruni Libri XV fl. Isaacas Casa a boa a s recensait : in-folio, [Genève],

— E. Yignon, — 1587.

Novi Testamenti Libri omîtes recens mine editi cuin notis Isaaci Casanboni: in-12, [Genève],

— E. Yignon, — 1587.

Isaaci Casanboni animadversiones in Dionysii Halicarnassei antii/nitaluiii roinanarain libros. Publié par Yignon, dans son édition de la traduction de Denys d’Halyearnasse par Emile Poilus; in-folio, [Genève], 1588.

IloXvaivov iTpxTi/yiîuarwv BijS/tu ov. tû. Polyæni strata '.génial uni libri octo. Is Casanbonus græce mine priinuin edidit, emendavit, et notis illustrant : in-12, [Genève], — J. de Tournes, — 1589.

In I) icæ a r c h i relogea notæ Isaaci Casanboni . Publié par II. Estienne dans ses Diciearchi (leographica ; in-12, [Genève], 1589.

Opérant Aristotelis Stagiritæ philosophoruin omnium longe principis nova editio: 2 vol. in-folio, Lyon, — imprimés à Genève par IL Estienne, — 1590.

Theophrastus , Characteres ethici. sive déscriptiones inoram græce. Is. Casanbonus recensait , in latinum sermonem vertit , et libro conimentario illustravit : in-8, Lyon, - F. Le Preux, - 1592.

Diogenes Laertius. De vitis dogm. et apophth. clarorum philosophoruin libri X. Hesychii ill. de iisdein pltilos. et de aliis scriptorihns liber Pithagor philosophoruin fragmenta . omnia græce et lat. ex editione ii. Is. Casanboni notæ ad lib. Diogenis mu Ho auctiores et emendatiores : in-12, [Genève],

— H. Estienne, — 1593.

Apuleii Apologia : in-4, Heidelberg, — Jer. Commelin, — 1594.

Suetonius, De XII Cæsaribus Libri VIII. fs. Casaubonus recensait et animadv. libros adjecit: in-4. [Genève], — Ja. Cbouet, — 1595.

Theocritus. Idyllia et epigraniniata, eu ni mss. Paint, collata : in-12, s./.. — Jer. Commelin, - 1596. Athenæus. Deipnosophistaraiii libri XV. cura et studio Isaaci Casanboni. bibliothecæ Palatinæ, Vaticanæ, aliaruiiK/ue ope auctiores eniendatioresque editi : in-folio, s. /.. — Jer. Commelin, — 1597.

L’ouvrage de Mark Pattison. auquel nous empruntons cette bibliographie, est l’ouvrage de fond auquel il faut renvoyer pour la biographie de Casaubon. L’auteur a traité de la vie de son héros avec une abondance de renseignements et une sûreté d information remarquables. En lait de sources relatives à la période genevoise, il a ignoré cependant — et son livre en a souffert — les registres et la correspondance ecclésiastique de la Compagnie des pasteurs. La seconde édition, publiée à Oxford (Clarendon Press), en 1892. augmentée de notes et de corrections diverses, est de beaucoup préférable à la première (1875).

THEODORE DE BE/.fi

perdaient en perdant Casaubon et I on en a douté. Pattison s est même cru autorisé à écrire en tête du chapitre, du reste fort remarquable, qu'il consacre au séjour de Montpellier: «On le laissa partir de Genève, où il avait « représenté la culture classique comme elle ne l’y avait point encore été « auparavant et comme elle ne l’y fut jamais depuis, sans un effort pour le « retenir, sans un témoignage de reconnaissance et d’appréciation de ses « services » Ce (pie nous avons dit tout à l’heure des sacrifices de la Seigneurie, pour détourner le coup qui menaçait l’Ecole, montre suffisamment ce qu’il faut penser de ce reproche en ce qui concerne le Conseil. Quant à la Compagnie, voici la lettre qu’elle remit à celui qui partait. Pour qui sait à quel point ceux qui l’ont signée étaient sobres de démonstrations de ce genre, celte pièce clôt le débat.

«Aux très honorez Seigneurs, Messieurs les Consul/ de la Ville de Montpelier

à Montpelier. »

«Messieurs, nous voyons ce (pie n'eussions pas voulu voir jamais, assavoir le départ de nostre très cher et honoré frère Monsieur Casaubon d’avec nous. Nous avons eu toute occasion de desirer, comme nous désirons, (pie son labeur conlinuast à servir à reste Escole de laquelle il a esté un grand ornement pour son sçavoir pour sa pieté et modestie qui ont fait qu’il a esté autant aimé et respecté d’un chacun de nous qu’il est possible, et sera tousjours. Mais puisqu’il a pieu à Dieu, et que l’estât de ses affaires, estant plus fort que toutes nos exhortations et «pie tous les moyens (pie nous luy avons peu présenter, nous met à reste nécessité et regret que de voir son départ, nous déclarons en premier lieu que nous ne nous départons poinct, et ne nous départirons de la bonne amitié et communion (pie nous avons eue ensemble, et le tiendrons tousjours pour nostre très cher et honoré frère, ce (pie nous luy tesmoignerons par tous les bons oflices qu’il nous sera possible. Nous nous asseurons aussi qu’il sera assez trouvé de mesmes envers nous, et qu’il se souviendra tousjours qu’il est né Citoyen, a esté baptisé, eslevé, et a prins son accroissement et nom en ceste ville et Eglise, à laquelle il n'oubliera point son debvoir, la commodité s’en présentant, et en estant requis. Comme elle ne quitte poinct le droit raisonnable qu elle pense avoir sur luy, selon que Nos Seigneurs vous le pourront aussi faire entendre. Nous espérons que vous l’aurez cependant en la recommendation et respect qu’il mérité. Et prions Dieu qu’il le conserve en santé et prospérité et toute sa famille, et qu’il bénie

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