‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 83 sur 213 · LAMBERT D ANE AU · texte numérisé non relu

LAMBERT D ANE AU

Malheureusement, comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, la santé de Daneau était chancelante. Il s’en plaint souvent dans les lettres que nous possédons et l'unique portrait qu'on ait de lui nous montre un homme de constitution chétive, à la poitrine creusée et très probablement atteinte. On n’a pas de peine à croire ce qu il écrit à Zanchius, en 157H, qu’ayant fait un voyage, au gros de l’été, il a dù se mettre au lit, à son retour, à cause de la difficulté qu’il éprouve à respirer h La vie laborieuse qu’il menait, travailleur acharné, sans cesse à l’étude, publiant soixantedix ouvrages à nous connus, en vingt-cinq ans, n’était pas faite pour rétablir ses forces. On a vu qu’il ne pouvait faire aisément le chemin qui le séparait de l’Auditoire, où ses leçons étaient trop rares. La Compagnie saisit la première occasion qui se présenta de l’appeler en ville. Une place étant devenue vacante, au décès du ministre Gilles Chaulse, il y fut nommé, le 25 juin 1574. Mais la prédication l’épuisait. Il voulait refuser et conserver sa cure de campagne. La charge lui fut imposée dans l’intérêt de l’Ecole2.

Daneau se mit résolument à l’œuvre et de sa pauvre poitrine essoufflée sortit, plusieurs fois la semaine, un prêche « de matin, » et, le mercredi, un cours à l'Académie. Au printemps de 1575, n’en pouvant plus, il

« 1 un iroil annoncer l’aullre aux parroisses, afin qu’au plus lost ils toussent présentés. Notamment « a esté déclaré audict Daneau qu’il estoil accommodé à Vendeuvres et approché de la ville afin n que s’il estoil requis de faire leçon en l’Eschole, il le pus! faire plus commodément. Il a accepté « de faire ce qu il pourroit, se voulant gouverner en tout et partout par la Compagnie. »

M. Paul de Félice, le biographe de Daneau, a publié ces textes. Mais une erreur de lecture, touchant la date du second, l’a trompé et engagé dans un fouillis de difficultés qu’il essaie de percer à l’aide de suppositions, puis finalement déclare inextricable. Il a placé au 25 juin 1574 la mention ci-dessus, relative à la deuxième leçon d’épreuve du futur professeur et à sa nomination définitive au poste de Vandœuvres, alors que le procès-verbal est en réalité du 25 octobre 1572. [Lambert Daneau, pasteur et professeur en théologie : Paris, 1882, p. 70 s. 73-74.)

On trouve dans les registres du Conseil, à la date du 3 novembre 1572, cette confirmation de l’installation de Daneau à Vandœuvres : « Lambert Daneau ayant esté présenté à l’eglise de Vente deuvres où lesdils ministres désirent le colloquer afin de l’approcher plus près de la ville où il « pourra servir à faire des lectures en théologie et mettre ledit Groz à Jussi. Iceluy a fait le serment tt en tel cas requis, soub/. la reserve qu’il a desja cy devant fait que, si avec le temps il estoil rapelé " par son eglise et qu’on ne les peusl autrement contenter, il y puisse retourner. »

1 Paul de Félice, /. c.. 77, note 2. — Sous le portrait de Daneau, qu’on trouve gravé dans la collection d Icônes de Jacques Verheiden ( Præstantium alii/uot Theqlogoruin qui ltom Anttchristuni præcipue oppugnarunt Effigies: i n 4 , La Haye, 1603), on lit ces vers :

« Magna est exiguo Danxi in pectore virlus

« In quo, ut thesauro, sunt nova, sunt vetera.

« Quid Patres, Sorbona docent, Sophia utraque novit ;

« Et novit fraudes factaque Pontilicum. »

2 Juin 1574. « Le vendredy 25e fut esleu en la place de M. Chausses, M. Lambert Daneau,

THEODORE DK ME/, K

demanda qu’on le dispensât de quelques sermons. Ses collègues ne se crurent pas autorisés à enfreindre sur ce point la lettre des Ordonnances ecclésias-

d’ascétisme dans le travail, de mépris de la fatigue et de la souffrance physiques, dont le souvenir était encore devant les yeux de chacun. Elle était cruelle par piété filiale.

Cependant les forces humaines ont une limite. L’année suivante on décida, pour «soulager» Daneau, de communiquer avec Messieurs au sujet des prêches du matin et de voir s'ils se pourraient mettre à cinq heures au lieu de quatre2. Ce qui fut fait. Il paraît toutefois qu’en dépit de ce soulagement extraordinaire, l’asthme eut encore le dessus. Car en juillet 1576, l’ancien pasteur de Gien étant réclamé par la communauté protestante qui se réorganisait dans cette A ille, nous le voyons s'excuser à cause de sa santé

n ministre fie Vendeuvres, et ce pour cause de la profession de théologie en laquelle il peult « aujourd’hui aider 1 Eschole plus qu’aucun aultre de la Compagnie, de laquelle il s'en feusl peu n choisir quelqu’un qui aultrement eust semblé plus propre pour le ministère de la ville, assavoir « M. Jacquemot, lequel a esté exhorté de se préparer pour une aultre fois non seulement pour le « ministère de la ville, mais aussy pour servir à l’Eschole, quand il plaira à Dieu de l’appeller. « De quoy il s’est excusé honnestement et a déclaré qu’il desiroil de proütter au village autant qu’il u plairoit à Dieu, recognoissant mesmes la charge estre plus grande qu’il ne la peust porter, a Ledict Daneau s’est excusé aussy de cesle vocation sur quelque inlirmité qui mesmes de nouveau « luv estoit survenue en sa personne el qui sembloit le pouvoir empescher de servir à I Eglise à « cause de la contention de la voix qui y est necessaire, el qu'il estoit prest de demeurer là où il n estoit autant qu'il plairoit à la Compagnie. Les frères se son! arreslés à l’election qu ils avoient « l'aille, se réservant cependant ce poinct de pourvoir à luy ey-après, et le mettre où il seroit jugé « le plus propre. » (Reg. Comp ad client. — Texte publié par M. de Félice. sous la date du 25 juillet.)

Reg. Conseil, 28 juin 1574 : « Lambert Daneau Les S,s de Bèze et Trembley, ministres de la n parolle de Dieu, ont proposé avoir advisé en leur Compagnie d’appeller ledit Daneau, ministre « à Vandœuvres, en la ville, an lieu de feu Mr Chausse, parce qu'il est fort propre à ceste charge •< estant desja lecteur en théologie. A esté arresté qu’on l’appelle en la ville soubz la condition u [par lui posée], assavoir qu’il soit en liberté s’il plaisoit à Dieu le rapeler en son église. »

1 1575. <i Le premier [avril]... M1' Lambert Daneau a demandé de pouvoir estre en quelque sorte u soulagé de quelques jours de prescher à quatre heures du malin, el ce à cause que cela le rendoit « indispos el l incommodoit à faire sa leçon en théologie qui lui escheoil au mercredy. Les frères « n’ont veu aultre expédient, pour cesle heure, sinon que quand il se trouveroit mal et advertiroit « les frères, qu'ils preschassenl pour luy. Ils lascheront tousjours de le soulager. » (Reg. Comp. , ad (fient. — Publié par M. de Félice, sauf la date.)

2 « Aussy a esté proposé par monsr Daneau qu’il se sent chargé de faire les presches de quatre « heures certains trois mois de l’année, d’autant qu’il estoit quelque jour desdils presches auquel il « faut qu’il face leçon en théologie. A esté advisé de communiquer avec Messieurs si lesdits presches « de 4 heures se pourroyenl mettre à cinq, ce qui sembleroit plus propre pour voir- sy en quelque « sorte ledit Daneau pourroit estre soulagé. » (Reg. Comp., 13 avril 1576.)

tiques, fout ce qu’ils osèrent fut de lui offrir de prêcher à sa place chaque fois qu il se trouverait mal ’.

LAMBERT DANEAtJ

et même demander à la Compagnie de le décharger de son ministère. Il s’offre du reste « à ceste Eglise, si en quelque aultre chose i I le peut faire, comme à faire leçons. » A cette mise en demeure les ministres répondirent par une demi-mesure, un arrangement provisoire, qui montre à la lois l'importance qu’ils attachaient aux services que leur collègue pouvait rendre à l'Académie et l’hésitation que Bè/.e éprouvait à en faire un professeur de théologie en titre, sans autre charge que le haut enseignement.

« La Compagnie luy a remonstré qu'il ne pouvoit ainsy soudainement se départir du ministère auquel Dieu l’avoit appelé, et que sa maladie, penltestre, n’est pas telle qu’il estime et qu’il se faict accroire. Et puisqu'il esloit prest de s’essayer aux leçons, nous le priyons de ce faire ces trois mois presens, dedans lesquels aussy il pourroit voir s’il pourroit faire quelques presches en quelque temple plus commode, pour sur le tout prendre meilleur advis et plus meurement, lesdicts trois mois passés. A quoy il s’est accordé h »

On sait, d’après le débat qui avait été soulevé, au sein du collège des ministres, à l’occasion de la réorganisation de l’école de droit, que la Compagnie, en sa majorité, désirait la création d’une seconde chaire de théologie. Théodore de Bèzey était opposé. En 1572, nous l’avons vu s’occuper de préférence du rétablissement des cours de droit. Lorsque le cas de I )aneau se présenta, il est naturel qu’il ait pris un temps de réflexion. Ce temps du reste fut favorable au candidat. Les dernières productions de sa plume, toutes d’une orthodoxie irréprochable, plaidèrent sa cause1 2. A la lin d’août.

1 G juillet 1576.

2 Briève Remonstrance sur les jeux de sort ou de Lazard . et principalement de Dez et de Cartes. En laquelle le premier inventeur des dits jeux , et maux infinis qui en adviennent sont déclarez. Contre la dissolution de ce temps: in-8, [Genève], — - Jacques Bourgeois, — 1574.

Physica Christiana . sivede rerum creatarum cognitione et usa. disputai io e sacræ Scripturse fonlibus hausta et decerpta : in-8, Lyon, 1576. (Dédicace, du 1er décembre 1575, au baron Frédéric de Nacliod, seigneur de Danowicz et Bezko.)

Articuli de Cwna dominica. Ministris Ecclesiarum et Scholarum Marchiticarum , mandata ac jussu lUustrissimi Principis qc Domini I). Joannis Georgii. Marchionis Brandeburgensis. Electons.

etc., proponendi et ad eosdem brevis et necessaria piorum et orthodoxorum virorum Responsio :

in-8. Genève, 1576. (Premier écrit polémique de Dancau contre tes luthériens intransigeants.)

J). Aurelu Hipponensis episcopi liber de Ilæresibus ad Quodvultdeum . bamberti Danæi opéra emendatus , et commentariis illustra lus . . . In calce operis addita est arbos hæreseon. ex qua quomodo alizé ex aliis natx sint. et propagatæ. et ut sæpe una qutedam hydra plura capita produxeril. perspicue docetur. Per euudem L. Dameum. — Additus est præterea tractatus de Ecclesia. ula quibus sensim gradibus ilia tandem in Papisticam tyrannidem inciderit. ostenditur: in-8, Genève, — E. Yignon, — 1 5 7 C> (2e éd. , 1578.) La dédicace qui est « aux magniliques Seigneurs, Syndics et Sénat de Genève, » (cf.. plus

THEODORE DE RE/E

l’ auteur obtenait et la décharge de ses fonctions pastorales et la promesse d’un traitement de professeur.

« A esté advisé que M. Daneau, lequel souvent s’estoit excusé de la charge du ministère sur sa petite voix et ses infirmités corporelles, seroit excusé et déchargé de ladicte charge du ministère. Et cependant, d’autant qu’il est jugé u tile à ces te Eglise pour la profession de Théologie, Messie u rs seront priés de luy assigner quelques gages pour ladicte profession et parainsy qu’il demeure avec nous. »

« Que Vendredy prochain on pourvoira à l’election de quelqu’un pour le ministère de la ville en la place dudict Daneau '. »

Le Conseil satisfit à la demande des ministres. Mais, au lieu d’un traitement normal, offrit une sorte d indemnité annuelle, dont le bénéficiaire ne pouvait se contenter. Il le fit savoir. La Compagnie, alors très mécontente du principal du Collège, Antoine de la Paye, et décidée à le congédier, proposa au Conseil d attribuer sa charge et son logement à Daneau. On a vu comment le coup qui menaçait le protégé de Bèze fut détourné 2. Messieurs tranchèrent la question en portant à MK) florins l’allocation qu ils avaient offerte et qui fut acceptée, en attendant mieux.

1576. — (( Le Vendredi 14 [septembre]... Messieurs, ayant esté priés d’establir quelques gages à M. Daneau, l avovent faict en telle sorte que ledict Daneau, ne trouvant le party suffisant, a déclaré ne le pouvoir accepter, sinon pour autant de temps qu’il seroit icv, se reservant de pourvoir à soy quand Dieu luy en donneroit quelque ouverture, ou (pie par ses affaires il seroit appellé ailleurs. Pour à quoy obvier la Compagnie, avant sur ce entendu son vouloir, désiroit avec le petit gage que Messieurs luy presentoyent pour la profession de Théologie, luy bailler la charge de principal, espérant que, sa profession de Théologie ne

liant, p. 52) est datée comme suit : « Hæe aulem anno a nato Clirislo et lemporis ultimi MDLXXVI « scribebamus, eum Genevæ Cal. Januariis, Syndici sive Consules creali essent M. Rosetus, Jac. « Blondelus, Cil. Domonovanus [de la Maisonneuve] et Slepli. Maillelus : Urbi autem esset Præfec- « lus Amadeus Castelnovanus : Professores autem publici, et magna quidem mundi lumina, lii esseut : u Theologiie . Tlieod. Beza, pareils in Domino et præceplor meus : Juris civilis, Franciscus Hoto- « manus : Lingu.e Ilebraicæ, Cornélius Berlramus : I.inguæ Græcæ, Franciscus Portus: Philosophiæ, « Mal thams Beroaldus »

Tractatus de Antechristo : in-8, Genève. — E. Vignon, — 1576. (Dédicace du 1er août 1576 à Jean- Casimir, comte palatin du Rhin.) Nous citons ces ouvrages d’après de Félice, /. c.. 162 ss.

1 Reg. Comp., 31 août 1576.

2 Cf. plus liant, p 181 s.

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