LAMBERT DAN E AL
l’occupant que environ trois jours, en deux semaines, il pourroit s’acquitter des deux charges et par icelles deux avoir moyen honneste de vivre. »
«Ce qu’estant communiqué à Messieurs, ils n’ont esté d’advis qu’on se defist du tout de Mons1' de la Paye, mais qu’on s’en serve, comme l’on laid de présent, et qu’on supporte jusques à ce que l’on ait quelque autre provision.»
« Quant à M. Daneau, ils luy ordonnent 400 florins pour suivre la profession de Théologie. Ce que luy estant depuis communiqué, a déclaré qu’il desiroit bien de servir à ceste Eschole, mais qu’il ne se pouvoit pas obliger pour tousjours, ne voyant pas les moyens de s’entretenir à sy petit/, gages b »
«Suivre» ainsi « la profession de Théologie » sans exercer le ministère, c’était en fait occuper une chaire universitaire, la seule en laquelle le savant au corps débile pût se faire entendre régulièrement et faire profiter un auditoire du fruit de ses veilles. Ce n’était pas encore être titulaire delà seconde chaire de théologie, qui ne devait être vraiment créée que plus tard, lorsque Bèze n’occupa plus la sienne que de nom. Daneau se consacra tout entier à renseignement, mais ce fut encore et toujours en qualité de suppléant du maître, de professeur adjoint, simplement désigné de la sorte à lui succéder un jour. C’est ce qu’il exprime lui-même à son correspondant de Bâle, Jean- Jacques Grynée, en ces termes, le 7 janvier 1.777 :
« Ce que vous écrivez de moi à mon vénéré maître, Bèze, est parti, je le vois, du cœur d’un ami. Mais si je vous écrivais ce que j’éprouve au dedans, ce que je sens, vous sauriez combien je suis insuffisant et indigne, surtout étant donné que c’est moi qui aurai à succéder à un tel homme. Ceci seul me console, dans la conscience ou je suis de ma petitesse, que j’ai été appelé à ce poste par la voix de l’Eglise2. »
A la fois juriste, philologue, théologien, philosophe, Lambert Daneau a laissé des écrits sur presque tous les sujets (pie son temps et le monde où il a vécu jugeaient dignes d’étude. Avant son établissement à Genève, ses ouvrages confiés à la presse, lorsqu'ils sont signés, le sont avec le titre de ministre de la Parole de Dieu, auquel lui donnaient droit les lonctions pastorales qu il remplissait à Gien. A partir de 1573, jusqu’à son départ pour 1 Université de Leyde, où il accepta un appel en 1581, il ne signe plus (pie
1 Reg. Comp., ad diew. Cf. Reg. Conseil, 17 Septembre 1 570.
2 Mss. Bibl. de Bàle. — Publié par de Féliee, I. c.. 319
THEODORE DE BEZE
Lambertus Dnnæus , sans jamais ajouter à son nom la qualification de professeur en théologie, même sur les livres qui comme le Critère de V hérésie, le Commentaire de St-Augustin, la Physique chrétienne , Y Ethique chrétienne , le Commentaire des sentences de Pierre Lombard etc. sont ou destinés aux étudiants, ou dédiés à des autorités universitaires. Par contre, à partir de sa nomination à Leyde, il prend ce titre et le porte volontiers, comme on dirait de nos jours, en librairie. On le trouve fréquemment, tant en tête de ses ouvrages qu’au bas de ses dédicaces. C’est qu’à Genève, on ne le lui avait jamais donné que par courtoisie. La fonction que ce titre représentait appartenait encore à Bèze seul; et Bèze, pourdes raisons dont il est facile de se rendre compte si l'on se reporte à son plus grave souci, le maintien de l’autorité doctrinale, ne jugeait pas opportun d élever dans l’école une seconde chaire, à côté de celle que son maître lui avait laissée.
L’enseignement de la théologie se réduisait, aux yeux de Bèze, à ce programme assez simple : interpréter et commenter I Ecriture sainte, selon la leçon de Calvin. La dogmatique, dont on traitait sous le nom cl e loci communes , était enseignée en même temps que 1 exégèse, sur laquelle, en fait, le réformateur l’avait presque exclusivement basée. Et il va sans dire que, puisqu’il s’agissait de conserver la leçon du maître, indiscutée, son disciple et son successeur devait se faire un devoir de ne confier cette tâche à un tiers que sous sa direction personnelle et pour autant que cela était absolument nécessaire. Le manteau d’Elie ne devait point être divisé.
En 1570, Corneille Bertram se permit, dans un discours prononcé aux promotions de 1 Ecole, de déclarer que dans le texte hébreu de l’Ancien Testament il lisait Adonaï e t non pas Jéhovah, comme on avait coutume. Il fut repris et dut faire amende honorable1. Cela fit du bruit. Mais quel n’eùt pas été le scandale, si Bertram, au lieu d’être simple lecteur en hébreu, eût été professeur en théologie et eût parlé ex cathedra en lace de Bèze?
Pendant quelque temps, l’orthodoxie de Daneau continua d’être ma-
1 Reg. Comp. . 31 mai 1570 : » Le dernier jour de Mai furent faites les promotions de 1 Eschole à « la manière accouslumée, où M. Corneille, professeur hebrieu, lit proposer par un de ses auditeurs « la question de la prononciation du nom de Jéhovah, et en sa response bailla la resolution qu’il « faloil dire Adonai et non Jéhovah. Ce que M. de Bèze et toute la Compagnie trouva mal à propos n et lui remonslra depuis d’avoir estneu reste question ou curieuse ou superflue, et d’avoir affirmé « une opinion que plusieurs grands personages de ce teins, de bon seavoir, pieté et jugement, ont « tenue pour absurde, superstitieuse et vraiment rabbinique. »
LAMBERT DANEAU
nifeste et attestée par ses écrits, comme sans doute par ses leçons. Les trois livres de \ Ethique chrétienne, le mieux connu de ses ouvrages, les Commentaires sur les Epitres de saint Paul, sur Joël, Amos, Miellée, Néliémie, Habacuc, Sophonias, Il âgée, Zacharie et Malachie en font loi1. En 1578, à partir d'un moment qui coïncide à peu près avec celui où son successeur 1 u tu r, La Fayc, a déclaré hautement, de va ut l’assemblée des pasteurs, qu’il se sentait appelé à la profession de théologie, on peut croire qu’il a reçu un avertissement2. Il consacre désormais sa plume à la polémique extérieure et à plusieurs productions, plus ou moins étrangères à son enseignement, dont certaines indiquent quelque préoccupation à se créer plutôt des titres à une chaire de philosophie. Ce sont les répliques à Génébrard, à Selneccer et à Osiander, son traité de l’amitié chrétienne, intitulé Jonathan, celui contre les danses, qu’il eut la hardiesse de dédier au roi de Navarre, et celui contre le luxe du costume, enfin sa Géographie poétique, son Commentaire des sentences de Pierre Lombard et sa Physique Françoise3.
En 1579, les curateurs de l’Université de Leyde firent une première démarche auprès de Lambert Daneau et lui offrirent la chaire de théologie
1 Voir do Félice, /. c.. 172-191. La bibliographie des écrits de Daneau a été laite avec un soin tout particulier par son biographe, lequel a même pris la peine de donner un résumé de chacun. Nous sommes heureux de pouvoir renvoyer à son livre, sur ce point.
2 Cf, plus haut, p. 182.
s Voir de Féliee I. c., 191-215. 250. Voici les titres complets des plus importants de ces ouvrages : Traité des danses, auquel est amplement résolue la question, assavoir s'il est permis aux Chrestiens de danser. Nouvellement mis en lumière: in-8, [Genève], — François Eslienne, — - 1579.
Traite de T estât ho un es te des Chrestiens en leur ace oust rement : in-8, Genève, — Jean de Laon , — 1580.
Geographiæ Poeticæ , id est Univers, v Terne descriptionis ex optimis ac vetustissimis quihusque Latinis P o et i s lihri quatuor : quorum, priions Europam : secundus , Africain : ter tins. Asiam : quart us. Mare un iversum et Maris fusillas continet. — lu singulis auteni lil/ris liic ordo diligenter est ohservatus. ut cujusque Orhis partis Regiones, Populi populorumque mores. Urhes, Flununa. et Montes illustriores ex iisdem Poetis in certa capita distriluiantiir atque deserihantur. Lamherli Daniel opits. Accessit operi Index locupletissimus ; in-8, Genève, — Jac. Slœr, — - 1580.
In Pétri Loin l/ardi Episcopi Parisiensis (qui Magister Sententiariim appellatur) lihrum primant Sententiarum, qui est de vero Deo, essentiel quidein uno. personis auteni trino. Lamherti Dunsei Commentarius triplex : in-8, Genève, — E. Vignon, — 1580. (Dédicace aux magistrats de Leyde et aux curateurs et professeurs de leur Académie, datée du 1er septembre 1580.)
Physique Françoise, coin prenant en treize livres ou traitiez, assavoir l’un d Aristote, onze de Basile, et un de Jehan Damascènc, le discours des choses Naturelles tant Celestes que Terrestres . selon que les philosophes les ont descrites, et les plus anciens Pères ou Docteurs Chrestiens . les ont puis après considérées, et mieux rapportées à leur vrai but. I.e tout nouvellement traduit en François par Lambert Daneau. Plus deux cartes. T une contenant la description du Ciel : l’autre de la Terre. Item l’Indice ou Table des choses plus mémorables : in-8, [Genève], — F. Vignon, — 1581. (Dédicace à Madame F rançoise rie Bourbon, Princesse de France et Duchesse douairière de Bouillon, en date du 1er jour de l’an 1581.)
THEODORE DE BEZE
que venait de leur refuser Zanchius. C’était un |)oste de combat, contre le catholicisme d un côté, contre l’anabaptisme de l’autre. Redoutant une tâche au-dessus de ses forces, Daneau déclina cette offre. 11 eut l'assentiment du Conseil, mais, écrit-il à Rodolphe Gualther, le IG août, ce fut malgré l’avis exprès des ministres, ses collègues b L’année suivante cet avis devenait également celui du principal intéressé. Le Ie1' septembre, il dédiait aux magistrats et aux professeurs de Leyde son commentaire des sentences de Pierre Lombard, et aussitôt on lui dépêchait, en retour, un messager extraordinaire, porteur d'un présent et d’un nouvel appel, qui cette fois fut accepté avec empressement. L’auteur partit le S février 1581. Le 17 mars, il faisait son discours d’entrée à 1 université de Guillaume d Orange, où son ancien maître à l école cl e droit de Bourges, Hugues Doneau, l’avait précédé.
Qu’on ne donne pas à ce départ la portée d’une rupture: Daneau resta dévoué à Genève, d autant plus peut-être qu il en demeura désormais éloigné. 11 l’avait quittée en définitive dans les meilleures conditions, gratifié de la bourgeoisie, eu égard à scs services, et promettant de revenir «si la nécessité requeroit1 2. » Le témoignage qu il reçut du Conseil, à cette occasion, et la lettre par laquelle le modérateur de la Compagnie et le recteur le recommandèrent aux autorités de Leyde en sont la preuve3. 11 échangeait simplement, contre une chaire de professeur ordinaire, une place de
1 « Tuum de me retinendo judicinm cmn gravissimi Senalus noslri poliiici senlenlia consentire h vehemenler gaudeo, Vir clarissime, 11e solus in eo mihi gralulari videar, et eliam applaudere, cmn « tmuen aliud patres fratresque observandissimi et collegse mei decrevissent. Audio tameu nondum
d Hollandos cerluni queinquam Theologum invenisse, qui Lugduni prolileatur » Ce n est que
par une distraction évidente que M. de Félice, qui publie ce texte, a pu faire suivre une information aussi claire d’une note comme celle-ci : « Il ressort de ce passage que tout le monde fut « unanime à conseiller à Daneau de rester à Genève, et qu’il u obéit pas seulement, en refusant la « vocation qui lui était adressée, à scs goûts personnels. » ( L . c.. 333.)
M . Van I’roosdij a récemment mis au jour une lettre de Bèze à l’un des curateurs de l’Académie de Leyde, datée du 29 mai 1579, qui donne la version officielle de l’incident. Il ressort de cette lettre que la Compagnie, bien que manifestant sou désir de ne pas priver l’Ecole des services de Daneau, auquel elle eût cherché vainement un successeur à Genève, — - on se souvient que La Fave occupait alors la chaire de philosophie, — avait fait tous ses efforts pour décider le Conseil à l’accorder aux magistrats hollandais. Ses démarches avaient échoué. ( Theodorus Beza medearbeider en opvolger eau Calvijn. p. 334 s.)
2 Reg. Conseil, 16 janvier 1581.
3 « Nous Syudicques et Conseil de Genève, savoir faisons à touts eculx qu il appartiendra. Comme « estants requis de la part de speclable maislre Lambert Daneau, nostre bienaymé bourgeovs et n professeur en Théologie en nostre eglise, de hiv permettre de se retirer de cesle nostre cité pour « aller faire service de la mesme profession en une aultre eglise, en laquelle il est appellé et luy « octroyer par mesme moyen attestation de sa bonne conversation en nostre dicte cité cl eglise,