LE PRIMARIAT D ANTOINE UE LA FAYE
collègue qui eût pu devenir un rival. Ou vient de voir comment, eu 1600, le rang de « premier Docteur en Théologie » lui servit à revendiquer le privilège de clore la cérémonie des Promotions ; nous avons rapporté plus haut comment, en 1606, il l’invoquait encore pour se faire attribuer le logis de Bèze1. Ce litre sonore, inconnu à l’Ecole de Calvin, et qu’il s’arrogeait hardiment, par une innovation empruntée pour les besoins de la cause aux universités étrangères, devenait entre ses mains habiles, aux yeux d’une majorité facilement éblouie de pasteurs de campagne, une constatation d’investiture. Grâce à ce primariat, Antoine de la Faye comptait occuper, sans élection et sans secousse, à la mort de Théodore de Bèze, la place que le successeur de Calvin tenait dans Genève.
1 1 va sans dire que Messieurs, — lesquels, peu de mois avant l'ouverture de la succession ai nsi convoitée, ne sachant plus que faire pour se débarrasser du personnage qui l'escomptait, essayaient encore, mais sans succès, de décréter « l’envoy de sa personne pour servir à l’Eglise de Neuehastel2, » — s’opposèrent de tout leur pouvoir à un tel avènement. Le syndic Jacques Lect, au nom du Conseil unanime, demanda que la Compagnie désignât parmi ses membres trois ministres de la ville et les présentât au choix de la Seigneurie, qui élirait l’un d’entre eux pour succédera Bèze « comme premier et principal ministre de Genève 3. » La Compagnie, après avoirobtenu un sursis pour que tous les « frères des champs » pussent être convoqués et assister à ses délibérations, répondit par un long mémoire, où l’on trouve cités tour à tour le code de Justinien, le code de Théodose et les capitulaires de Charlemagne, que la quest ion , étant ecclésiastique, ne concernait quelle seu le et qu’elle entendait conserver ses semainiers. Messieurs, pour ne pas se montrer tyranniques, cédèrent sur le point de l’élection, mais ils maintinrent leur demande d’un président annuel, chargé de conduire la correspondance avec l’étranger et à l’intérieur de traiter avec la Seigneurie. Le Conseil espérait que les ministres, voyant son désir de conciliation et sa promptitude à leur remettre entièrement l’élection, nommeraient eux-mêmes un candidat qui ne lui fût pas manifestement désagréable. Cet espoir fut trompé. La Compagnie voulut
1 Voir p. 234.
2 Reg. Coinp., 26 février 1605.
3 Ibid.. 6 novembre J 605.
THEODORE DE I1E7.E
l)ien élire un doyen, mais elle nomma La Paye, toujours à cause de sa qualité de premier professeur en Théologie1.
Le conflit continua. Au bout d'un mois d'une discussion des plus vives, au cours de laquelle le Conseil ne se lit pas faute de rappeler aux ministres qu’ils n’étaient « pas tous d’un mesme advis » et de se plaindre très fort de ceux qui n étaient « ministres de l'Eglise de Genève ains seulement des villages du ressort d’icelle2, » l’élection de La Faye fut ratifiée. Il était difficile de s’y opposer puisqu’on avait laissé la Compagnie libre de son choix. Toutefois ce ne fut, on a toute raison de le croire, que moyennant la promesse qu’un autre serait nommé 1 année suivante, lequel autre fut Simon Goulart.
Le théologien très lettré, dont l'indépendance de parole et de plume était redoutée même à la cour de France et de Navarre, était loin d’être un homme que le Conseil pùtcroire à sa dévotion. Mais, de tousles candidats papables, il était, sans conteste et de beaucoup, le plus digne. Cela suffit pour que son élection, le 26 décembre 1606, mît fin au débat. Comme il faisait mine de refuser, le premier syndic lui déclara que Messieurs le voulaient avoir lui, et lui seul 3.
La Faye fil une dernière tentative pour conserver au moins la présidence des Promotions, en sa qualité de premierdocteuren rhéologie. Goulart s’y fût prêté pour adoucir l’amertume de Léchée. Messieurs ne le voulurent
1 u Pour autant que la principale plaincle de Messieurs esloit de ne sçavoir lousjours quel esloit le « sepmeinier , lorsqu ils voulurent assembler la Compagnie, nostre frère M ''de la Faye, comme premier « professeur en Théologie, a esté esleu à ce qu’il soit présenté à Messieurs, qui (si tel est leur bon plai- « sir) s addresseronl à lu v. lequel pour lors aura charge d'assembler la Compagnie, y faire fidèlement « son rapport, comme aussi de représenter à Messieurs la response de la Compagnie. Oultre plus, se « trouver au Conseil Général et des Deux-Cenlspour y faire 1 exhortation , selon la coustume. Qui plus « est , de esc l'ire dehors aux Eglises es Iran gères, et rendre les respo uses, quand besoing sera , et après « en avoir communiequé avec la Compagnie, et suyvant l’advis d’icelle. Le tout pour un an, au bout « duquel soit en la liberté delà Compagnie ou de continuer nostre dicl frère en telle charge, ou d’en « establir un aullre en son lieu. Sur quoy nostre diet frère estant appelé, et l’advis et élection de la « Compagnie luy ayant esté signifiée, il a requis terme et delay luy estre donné jusques à Lundi, à « ce que, se recommendant à Dieu, il pense à se resouldre s’il acceptera cesle charge. »
« Le mardi 3e, la Compagnie s’est assemblée, à 11 heures avant midi, en l’Auditoire de Théologie; u où nostre frère M de la Faye a déclaré, que combien qu’il recognoisse en soy juste subject de « s’excuser de la charge qui vendredi dernier luy fut commise par la Compagnie, neantmoins il « l’acceploit et tascheroil d’y satisfaire A ceste condition loutesfoys, qu il demeureroit en pareille « liberté que la Compagnie, pour s’en descharger de mesmes, avant le temps à luy prescript, selon « qu’il cognoistra le nécessité le requérir. Advisé que l’acceptation et olfire de nostre dict frère « estant juste et raisonnable, il soit advoué et remercié. Et le tout représenté demain à Messieurs, n qui est jour par eux assigné. « (Reg. Comp., 29 nov, et 3 déc. 1605.)
2 Ibid.. 6 décembre 1605.
3 Ibid., 26 décembre 1606, 2 janvier, 6 et 13 février 1607
LE PRIMARIAT d’aNTOJNE DE LA PAYE.
point et profitèrent de l’occasion, non seulement pour donner au pasteur de Saint-Gervais le titre nouveau de président (« npoar-ùç ») de la Compagnie, mais pour charger deux conseillers d’en faire la notification au prétendant évincé. Aucune précaution n’était jugée superflue.
« Sp[ectnble] Aut. de la Faye. Sp[ectable ] Sy/non Goulard. Sur ce (pie spectable Symon Goulard a prié M. le premier syndique de deferer à spectable Ant. de la Faye à ce qu’à ces promotions il s’assée près du recteur pour finir l’action, veu le consentement des ministres, a esté arresté neantmoins que ce soit ledit spectable Goulard, attendu qu’il est r.poiGzûi ceste année, et queM‘s Lect et de Chasteaunëuf aillent déclarer ledit arrest audit de la Faye '. »
I )ernier détail, détail de ménage, qui n’est certes pas le moi ns caractéristique : La Faye avait obtenu de l intendance semi-ecclésiastique de l’Hôpital, laquelle avait la haute main sur les vignobles de la Seigneurie, qu’on lui continuât le cadeau de vin de Salvagnin qu il était d usage de bailler chaque année à Bèze, comme jadis à Calvin. L’arrêté qu’on va lire lui retira formellement, pour le partager entre Goulart et le recteur en charge, le vin d’honneur usurpé.
« Vin aux ministres. Sur ce qu’on rapporte qu’on continue de bailler à spectable Antoine de la Faye, ministre de la parole de Dieu, un char de vin Salvagnin, a esté arresté qu’on defende à l’hospitalier d’en bailler cy après à aucun ministre sans exprès et nouveau arrest de la Seigneurie, et que, pour le présent et sans conséquence, on en baille un demi char a M' Prévost et autant à monsieur Goulard2. »
L’autorité de Messieurs, unanimes, devait tôt ou tard triompher de 1 habileté du prétendant et prévaloir. Mais le réel préjudice qu il avaitcauséà l’Académie, en faisant de sa chaire le marchepied de son ambition personnelle, I ut long à réparer. Le vide s’était fait autour de cette chaire, qu’il occupai t en professeur distrait par d’autres soins, et dont il s’évertuait à éloigner les compétiteurs de quelque renom. Pour cpie I Fcole cessât d’être « froide, » il fallait attendre la maturité forcée d’une génération nouvelle. La Faye profita en effet de son année de modérature pour faire occuper définitivement par Jean I )iodati la seconde chaire de Théologie, dont le rétablissement si m posai t,
1 Reg. Conseil, 4 mai 1607.
2 Reg. Conseil, 13 décembre 1608.
THEODORE DE B E Z E
chaque jour davantage, et pour introduire, sur les traces de ce dernier, un autre jouvenceau dans la place. Théodore Tronchin, filleul de Théodore de Bèze, âgé tout juste de vingt-quatre ans et à peine rentré de son tour d universités, fut nommé à la chaire d Hébreu que Diodati négligeait, tandis que celui-ci était exclusivement chargé de l’enseignement auquel il désirait se consacrer tout entier1.
Le choix de Tronchin, lequel avait épousé la fille adoptive de son parrain, Théodora Rocca, et se trouvait être de la sorte l'héritier, le continuateur de la maison de Bèze, était un coup de maître, difficile à parer pour ceux qui avaient vu clair dans le jeu de La Faye. Et cependant la disparité entre l'homme et la charge qu’il s agissait de lui confier semblait encore telle, en 1606, que le Conseil lui imposa un stage extraordinaire et hésita six
1 Keg. Comp , 20 juillet 160Ï « Pour autant qu’on apperçoit, tant par la plainte îles Escholiers
« que mesmes de Messieurs, l’Eschole de Théologie manque en quelque sorte, surtout à I occasion « de la profession hebraïcque qui nous manque, ce qui mesconlentc les Escholiers et dénigré 1 Es- « choie. A esté advisé qu’on regarderoit dedans et dehors la ville, s’il s’y pourra trouver personnage <i capable pour la profession hebraïcque et t Ecologique. A quoy monsr Bioley, ministre de Houdan, « estant jugé très propre, charge a esté donnée à mous1' Goulart de luy escrire pour sonder sa vo- « Ion té, laquelle estant connue, I a Compagnie pourvoyra d’en parler à Messieurs à ce qui 1 soit demandé. » 5 octobre : « Pour autant que ja deux foys on a escript à Oudan à nions1 Bioley, pour scavoir s’il « pourroit venir en ce lieu afin d’y exercer la profession hebraïcque, et toulesfoys n’en a esté receu « aucune response. L’advis est qu’on ne luy cscrira plus, mais qu’on recerchera aullre provision. « El Mr IJeodati sera prié d exercer, en attendant, la profession. »
Pierre Biolel, qui avait été accordé, en 1591, à l’Eglise de lloudan (Ile-de-France), sur les instances de M. de Raconis, était genevois. Par une lettre, datée du 15 septembre I60L il déclina les offres de Simon Goulart : n Vous n ignorez, dit-il, — avec plus d à-propos qu il ne pense, —
« qu’autre chose est avoir pour sa petite provision d’une science (en quoy mesmes je me trou veroys « fort court) et autre y enseigner des disciples, et ce en une ville. « (Mas. Bibl. Genève. Mf. 197. aa. V . Cf. Reg. Comp., 19 octobre 1 60 5 . )
22 août 1605 : « Nostre frère Mr Deodati ayant représenté qu il avoit advis de Paris touchant un
« fort honneste jeune homme, et très bien versé en la langue hebraïcque, qui maintenant cerche
ci condition et sembleroit nous eslre fort propre pour la profession. Monsr de la Paye chargé d’en « escrire à monsr du Moulin, pour scavoir si on le pourroit recouvrer pour nostre Escole. »
7 mars 1606 : « Sur la remonstrance de nions'' le Recteur proposant eslre necessaire qu on pourci voye PEscole d’un professeur eu la langue hebraïcque, veu surtout l’occasion qui s’en présenté, n advisé que l'aflaire soit remis à huictaine. »
18 avril : « Plus estant question de pourveoir aux professions, et surtout à la profession hebraïcque, n de laquelle nostre frère M Deodati a déclaré qu il desiroit eslre deschargé : Et d’aullre part le « s1' Théodore Tronchin en est jugé fort capable. Advisé que texte luy sera présenté pour Lundi « prochain : à ce cpie, suyvant ce qu’on en pourra cognoislre, tesmoignage en soit rendu à Messieurs « au plus lost et soit pourvoit à la susdite profession. »
25 avril n A esté déclaré que s1' Tronchin, ayant esté ouy Lundi passé sur un texte pour la
« profession hebraïcque par la plusparl de la Compagnie, a donné occasion d'en beaucoup esperer n pour l’advenir. Pourtant a esté advisé que Lundy prochain mous1' de la Faye avec Mr le Recteur « se présentent devant Messieurs pour leur faire entendre qu’il seroit propre à ceste Escole, et les <i requérir qu elle en soit pourveüe. »