CLÉMENT V
Bertrand de Got, de Goth ou de Gouth (on est indécis sur son véritable nom de famille, bien qu'elle fût , dit-on , ancienne et titrée), suivit, dès le commencement du Xin« siècle, ses cours de lettres et de droit à Orléans.
Né dans le diocèse de Bordeaux , la célébrité de l'école d'Orléans l'y attira. On ignore l'époque précise h laquelle il s'y rendit et combien de temps il y resta. Mais, ce qui est certain , c'est qu'il conserva de son séjour dans cette ville un souvenir reconnaissant , et que la vivacité de ce sentiment fut telle, qu'elle lui inspira la bulle par laquelle il transforma cette école en Univemté.
Ce haut témoignage de sa gratitude rendu bien long-temps après ses études terminées, et lorsqu'il fut parvenu k un rang où l'on ou* blie tant de bienfaits, manifeste d'une manière plus sensible encore le caractère de ce souvenir; et il est impossible de ne pas reconnaître , dans l'institution due k son pouvoir, la preuve de sa générosité et de l'élévation de son esprit.
Un rapprochement de dates justifie ce jugement. Nommé évèque de Comminges en lâ9S et archevêque de Bordeaux en 1299, il fut au pape en 1503. Aussitôt, et dès le 6 des kalendes de février de cette année, c'est-4i-dire bien avant son couronnement, qui n'eut lieu, k Ly(Hi, que le 11 novembre suivant, il publia sa bulle.
Toutefois, l'élévation de Clément Y n'est pas restée pure aux yeux de l'histoire : on l'a acccusé d'intrigues et d'engagements envers le pouvoir royal , qui exerça une grande influence sur son avènement.
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Les circoDStafioes que nous avons signalées , dans lesquelles la publication de la bulle eut lieu, et surtout le grave événement qui la suivit (1), nous ont autorisé à considérer le pape Clément Y, sinon comme un instrument du roi Philippe-le-Bel pour assurer la prédominance du pouvoir royal sur le pouvoir pontifical, au moins comme réduit à l'état d'entière soumission au premier.
Cette soumission a été considérée généralement comme le prix de cette élévation elle-même. On a été jusqu'k prétendre qu'il s'associa par avance, et en reconnaissance de l'appui qu'il tenait du roi, à la persécution que celui-ci méditait de diriger contre les Templiei^.
Il est vrai qu'il revisa, en s'associant dans cette tâche Pierre de la Chapelle , que nous avons vu et que nous reverrons bientôt sous le nom AePrœnestinus, la procédure suivie contre cet ordre trop puissant et peut-être coupable; mais il est vrai aussi qu'il le fit avec une extrême modération. Les Templiers n'en succombèrent pas moins, et la mémoire de Philippe-le-Bel et celle du pape Clément V sont restées jusqu'à ce jour chargées de l'opprobre attaché à une sentence inique et cruelle. ^
On raconte que Jacques de Molay, commandeur de cet ordre, les appela tous les deux , en mourant , au tribunal de Dieu dans un délai rapproché, et que tous les deux, en effet, sont morts dans le délai fixé par cette parole prophétique (2).
Clément Y, représentant de l'intérêt français dans l'élection du pape, est resté fidèle à l'esprit de cette élection ; il ne quitta jamais
(1) Voirie chap. I».
(2) Cette partie légendaire de la vie de Clément Y et de Philippe-le-Bel a été transmise par tous les historiens ; elle a passé de l'histoire dans les lettres. La tragédie des TempUert, de Raynouard, Texprime en ces termes :
m Nous sommes innocents, nous mourons innocents ; « L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste , « Mais il est dans le ciel un tribunal auguste , « Que le fiûble opprimé jamais n'implore en vain, « Et j'ose t*y citer, 6 Pontife romain ; « Encor quarante jours. . . Je t'y tois comparaître.
«... Philippe , 6 mon maître , 6 mon roi !
« Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée : « Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année. »
la France; c'est par lai que le saint-siége fut fixé dans la ville d'Avignon. U mourut à Bordeaux, en l'année 1314.
Il est l'auteur de décrétales qui prirent le nom de CUmerUiM$; son successeur, Jean XXII, les publia; elle ont fait partie des matières du droit canonique enseigné dans les Universités.
JEAN xxn.
On a vu que , consulté sur des mesures de rigueur inspirées à Philippe-le-Long contre l'Université d'Orléans , par suite de sa fuite à Nevers , Jean XXn , animé du même sentiment de reconnaissance que son prédécesseur, et du même désir de favoriser les développements de la science du droit dans la ville où, comme lui, il avait fait ses études, publia une bulle empreinte d'une extrême modération.
Le but avoué du pape, et qu'il sut atteindre, était la restauration d'une Université fondée par Gément Y, dans laqij^e il avait étudié , et dont l'existence était menacée.
Clément Y et Jean XXII l'auraient illustrée comme écoliers, alors même que l'un ne l'eût pas fondée et l'autre rétablie.
PRiENESTINUS ou CHAPELLE (Pierre de la).
Nous abordons ici la vie d'un homme qui réunit au titre de docteur-régent des grandes écoles celui de réformateur de l'Université d'Oriéans.
Pierre de la Chapelle ne porte ce nom que parce qu'il est né dans un bourg du Limousin appelé la Chapelle.
On ne dit pas dans quelle ville il prit ses grades; ce que l'on sait, c'est qu'il obtint une chaire de droit, non pas à l'Université, elle n'était pas encore constituée, mais à l'école d'Orléans, au cours de l'année iâ78.
Sa réputation de savoir, et probablement de vertus, le fit nommer k un des canonicats de l'Eglise de Notre-Dame de Paris.
A cette époque , ainsi que nous l'avons fait remarquer, les cantriH
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verses et les disputes étaient encore en usage. Un parlement s'ouvrit à Toulouse en l'année 1288; la présidence en fut décernée à Pierre de la Chapelle.
Celte mission d'une haute importance atteste rextréme confiance que son savoir lui avait conciliée et la pureté de son orthodoxie.
Clément Y ne laissa pas dans l'ombre un mérite aussi distingué : a peine élevé au trône pontifical , il conféra à Pierre de la Chapelle la dignité de cardinal (1305). Une nouvelle mission , et non mofais considérable que la première, lui était réservée. Le procès des Templiers, que le saint-siége allait réviser, exigeait un agent aussi ferme qu'éclairé : il fut nommé inquisiteur de cette procédure.
La dignité de cardinal était alors inséparable d'un fief : on lui donna, à ce titre, la ville de Palestrine, aujourd'hui Praeneste, située dans les Etats romains. D substitua à son nom, qui lui-même n'était que celui du lieu de sa naissance , le nom de la ville dont il était le seigneur, et ne fut plus connu que sous le nom de Prcmestinus.
C'est de lui dont nous avons parlé, au chapitre des Statuts gêné" raux, comme réfoiHiateur, en l'année 1309, de l'Université d'Orléans.
Cet homme éminent mourut à Avignon , en l'année 1312.
REUCHLIN (Jean).
Ce célèbre philologue, né en 1455, à Pforzheim (duché de Bade), étudia le droit k Orléans, en 1478. Il était pauvre et subvenait à la dépense occasionnée par son séjour dans cette ville en donnant des leçons de grec et d'hébreu.
n n'appartient pas k la grande famille des jurisconsultes, car il s'adonna bientôt exclusivement k son amour pour la linguistique ; cédant k la manie de son temps, il transforma son nom en celui de Capnion, qui en grec a le même sens, ou k peu de chose près, que le motReuchlinen allemand, Rauch, dans cetidiome, voulant dire /timtf^.
L'empereur lui confia l'exécution d'un édit par lequel il ordonnait de brûler tous les livres de la religion judaïque qui contiendraient quelque chose de contraire k la religion chrétienne.
Sa tolérance lui suscita de la part des théologiens catholiques une
persécution qui lui fit perdre tous les avantages que sa haute position scientifique lui avait assurés ; il finit sa vieillesse dans Tindigence et mourut k Stuttgard, où il donnait encore des leçons de grec et d'bébreu, le 30 juillet iSffî. Il est probable même qu'il fut recueilli k l'hôpital de celte ville, car c'est dans le cimetière de cet établissement de charité qu'il fut enterré.
PYRRHUS D'ANGLERERME.
Si notre tâche était de rendre compte des œuvres de ceux qui ont illustré l'Université, le docteur-régent dont nous devons nous occuper tiendrait ici la place la plus importante.
Pyrrhus, ou, pour être plus exact, Petrus d'Ângleberme, dont le père exerçait la médecine (1), et que l'on dit être originaire de Prague ou de Francfort, est né à Orléans, de 1470 k 1475.
Il étudia d'abord les lettres sous Erasme (2); il suivit ensuite les cours de droit, et obtint une chaire de docteur-négent au commencement du XVI« siècle.
L'incertitude la plus grande règne sur les détails de la vie de ce savant. Il n'en est pas ainsi de son mérite : il est attesté par les autorités les plus respectables. Pasquier le place au nombre des illustrations scientifiques de son époque; Jean Robert en parle avec éloge;
(1) Érasme se préparait à retourner à Paris, lorsque Pierre Angleberme, fameux médecin, lui fit présent d*un vin aromatique dont Érasme le remercia par une leUrc écrite la veille de son départ d*Orléans. 11 lui en témoigna sa reconnaissance, en lui promettant que, dès qu'il serait à Paris, il veillerait sur les études de son fils (De Burignt).
(2) Voir la note ci-dessus. On regarde généralement Pierre Gérard , dont le nom scientifique et populaire est Er(ume (*], comme un élève ou un docteur de l'Université d'Orléans : c'est une erreur et une confusion. Erasme était gradué quand il vint à Orléans, et ne fit pas partie du corps des docteurs-régents de l'Université dont il n'avait pas été écolier. (Voir tous les biographes et la Vie d'Érasme, par De Buricht, t. 1er, édition de 1757.)
{*) Brasmus, Ë/sào'^ç, nom que prit Érttme, parc« qnMl avait de l'analogie avec le netlalia Deilderitii, qaMi avait d'abord adopte, et cela, parce que le mot Gérard, en hollandais, a quelque rapport avec le terme laiiu desUterare (De Durign^T).
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ce mérite serait d'ailleurs démontré par la dignité de membre du sâiat de Milan que lui conféra François I^^ •
Pierre d'Angleberme changea son prénom en celui de Pyrrhus, j>ar amtmr, dit un biographe, de la vénérable antiquité.
n mourut dans l'exercice de sa haute fonction de sénateur de Milan, des suites d'une erreur qu'il commit en s'administrant une drogue dont il ne connaissait pas les effets, et qui lui brûla les entrailles : Periit viciatù haustapuiveris prœcordiis. Il était, dit-on, àgédeSO.ans.
L'incertitude répandue sur cette existence scientifique est telle, que les biographes les plus estimés sont tous en désaccord sur les dates de sa naissance, les principales circonstances^de sa vie et l'époque de sa mort..
C'est ainsi que l'un d'eux (Moreri) prétend qu'il est mort en i52i, et que cependant il lui donne Dumoulin pour élève en l'année 1526. Cette erreur, dont il ne s'aperçoit même pas , malgré ce qu'elle a de saisissant, n'est que relative; Dumoulin étudia sous d'Angleberme, et la preuve de ce fait intéressant résulte d'un passage des ouvrages de ce célèbre jurisconsulte : Pyrrhus d'Anglebermeus, jurisconsultis" simus et utriusque linguœ peritissitnus, quandam preceptor meusi
D'Angleberme fut lié, k Milan, avec le célèbre jurisconsulte Alciat. On considère celui-ci comme lui ayant succédé dans la dignité de membre du sénat de Milan.
Le monde savant prit le deuil à la mort de d'Angleberme ; son ami Alciat composa une épitaphe que sa médiocrité et la sévérité avec laquelle elle a été accueillie ne nous dispensent pas de reproduire ici :
n Quis non maUgnas mortU oecutel vices, « VMute elarosque viros prmceps rapit « Vivaciores improbos corvis Hnenê !
• En Pyrrhut iUe toi animi illustris bonis ce Laioque elavo (1) est anie praceptut diem, < Frustra ptUmHt esse te virtus deam « Quœ forluUis $enHebas caeibue. »
a Qui ne maudit les funestes hasards de la mort ! Véritable gouffre, a elle engloutit les hommes les plus éminents par leur vertu , con-
(i) Latoque elavo, latus elavus; laticlave, clou d'or qui fixait sur ses épaules le manteau du sénateur.
«( servant aux corbeaux les méchants qui atteignent la dernière vieil- «r lesse. Voyez Pyrrhus, qui fut avant le temps désigné, à cause des « nobles qualités de son &me, au manteau de sénateur; c'est en vain a qu'il pensa, 6 vertu, que tu étais une divinité, lorsque toi-même « obéissais aux coups imprévus du sort. »
Ses ouvrages sont nombreux. D ne s'adonnait pas seulement ii l'étude. de droit; il cultivait les lettres, et publia des œuvres purement littéraires , entre autres : Panegyricus Avreliœ, urbis darissimœ; Militia Regum francorum pro re christianà. U publia aussi les Florides d'ApiUé, ou Fragments des déclamations de ce rhéteur; on a de lui la Vie de saint Euverte et YEloge de saint Aignan.
Entre autres ouvrages de droit, il a laissé un commentaire de la coutume d'Orléans. Hais il parait que, ehez lui, le littérateur l'emportait sur le jurisconsulte : ses ouvrages de droit ne semblent pas avoir joui de la même approbation que ses essais littâraires.