‹ Histoire de l'Université de lois d'OrléansChapitre 18 sur 27 · DUMOULIN · texte numérisé non relu

DUMOULIN

D'Angleberme a dirigé les études de Dumoulin; ce que nous venons de citer de ce savant et illustre jurisconsulte l'atteste d'une manière incontestable.

Tous les deux consacrent la haute position scientifique d'une institution qui possédait de tels docteurs et d'où sortaient de tels écoliers (1).

ÉTOILE (Pierre de l').

Le XV« siècle touchait à sa fin, lorsque naquit k Orléans, dans une famille déjà ancienne, et dont tous les membres sur^t rester longtemps en possession d'un rang honorable, un enfant qui, parvenu à l'âge mûr, devait être le flambeau de la science.

En nous servant de cette expression, nous ne voulons pas nous

(1) Dumoulin étudia aussi sous Jean Feu , docteur-régent , dont la réputation contribua à la renommée de cette Université ; Jean Feu , né à Orléans, passa au sénat de Milan et mourut président du parlement de Rouen.

DE l'université DE LOIS d'orléans. 35S

conforaier à la coatame littéraire de cette époque, qui consistait à saisir toutes les occasions que pouvait offrir le. sens des noms propres pour caractériser ceux qui les portaient. Quel que soit notre éloignement pour ces jeux de l'esprit dont on abusait alors, nous n'avons paB cru devoir nous abstenir d'une qualification méritée par celui dont nous nous occupons, et que nous verrons bientdt reproduite dans les éloges que ses contemporains lui ont décernés.

Pierre Tauau de l'Etoile obtint une chaire de docteur-r^^ent à l'Université d'Orléans en l'année 1512; il était âgé de 52 ans , et par conséquent né en liSO.

Sa manière d'enseigner, dit un biographe^ multiplia singuliirement le nombre de ses écoliers.

Il s'engagea dans les liens du mariage; mais, devenu veuf, il entra dans les ordres. Il obtint un canonicat à l'église de Sainte-Croix, en 1528, et fut nommé archidiacre de l'église de Sully-sur-Loire.

La réfcNrme faisait alors d'immenses progrès ; le catholicisme s'en émut, et un concile provincial fut convoqué à Paris au cours même de cette année.

Pierre de l'Etoile en fit partie, et le zèle anti-réformiste qu'il y fit éclater lui valut d'être nommé conseiller au parlement de Paris , et bientôt après président de la chambre des enquêtes.

La manifestation d'une orthodoxie sans reproche semble peu compatible avec les liaisons intimes de Pierre de l'Etoile.

K cette époque, deux hommes déjà désignés k l'attention publique par l'ardeur de leur dévouement à la cause du protestantisme , étudiaient à l'Université. d'Orléans.

L'un devait un jour, renchérissant sur l'hérésie de Luther, se substituer au fondateur de cette hérésie ; l'autre, en donnant an monde l'exemple du fanatisme de l'amitié l'emportant sur le fanatisme du sectaire, était déjà et devait rester son apôtre le plus dévoué.

n est à peine nécessaire de nommer Calvin et Théodore de Bèze.

Pierre de TEtoile, docteur-régent, devenu chanoine, archidiacre, membre d'un concile convoqué pour s'opposer aux doctrines de Luther, exagérées par Calvin et Théodore de Bèze, élevé aux plus hauts emplois judiciaires par son dévouement au catholicisme plus encore que par son immense savoir, resta l'ami de Calvin et de Théodore de Bèze.

Sa tolérance alla si loin qu'il cultiva ce dernier, malgré les relations trop intimes qui s'étaient établies entre sa propre sœur et lui.

Ses convictions surent se concilier avec son attachement pour ceux qui avaient entrepris la ruine du pouvoir de l'Eglise romaine; et cet attachement ne recula point devant une liaison que le seniiment de la famille, d'accord avec la religion et la morale, devait lui rendre odieuse.

Faut-il considérer Pierre de l'Etoile comme un de ces esprits sceptiques qui , placés entre leur conscience et l'amour des honneurs, sacrifient l'une k l'autre ? Sa conduite , toute extraordinaire qu'elle soit , ne semble pas devoir autoriser un jugement aussi sévère. Il pouvait aimer les hommes, admirer leur incontestable mérite, être fier de les avoir pour écoliers, et cependant repousser et combattre leur doctrine.

Ce savant jurisconsulte a laissé deux ouvrages, Tun intitulé : Pétri Stellœ repeiiiio legis ; l'autre avait pour objet de commenter et d'expliquer quelques lois romaines, sur le sens desquelles l'école était alors divisée.

Le premier de ces ouvrages est appelé par Dumoulin : Docta repetiiio. Cette louange, partie de si haut, suffit à la renommée de celui qui sut la mériter.

Il mourut à Orléans, le 28 octobre 1537. Sa mort fut l'occasion d'un deuil général; la nation picarde nous en a laissé sur ses registres un témoignage touchant.

La mention que fait de cet événement le procurateur de cette nation est entachée de la manière alors en usage ; on y remarque les allusions que nous avons fait pressentir et contre lesquelles nous nous sommes élevé il n'y a qu'un instant. Le bon goût réprouve certainement la recherche de cette forme littéraire; mais enfiii, cette mention est conçue dans des termes qui révèlent à un si haut degré le sentiment profond que la science de ce docteur laissait dans les esprits, qu'il est impossible de l'exclure des détails propres à te taire connaître :

« En l'année 1557, le 28<» jour du mois d'octobre, est mort Pierre <c de l'Etoile, docteur de cette Université, le plus savant des juris^ a consultes et le jurisconsulte des plus savants de notre âge. Il fat

DE l'université DE LOIS d'orléans. 557

« appelé au parlement de Paris, et ensuite nommé le second de la <c chambre des enquêtes , à cause de son remarquable savoir.

ce Semblable k l'étoile du matin au milieu des nuages et comme cr un soleil resplendissant, il brilla à l'Université d'Orléans, dans « laquelle il mourut ce jour dernier, au grand dommage et au deuil a profond de notre république des lettres. Son corps est déposé dans a le cimetière de cette ville.

<x Et de même qu'il a reçu sur la terre un imposant témoignage cr de sa vertu, puissent les habitants du ciel lui faire un accueil fa- « vorable, et puisse-t-il vivre avec eux dans les siècles des siècles (1). »

Ce n'est pas le seul hommage rendu au mérite et k la mémoire de Pierre de l'Etoile ; le même registre contient l'épitaphe suivante :

« Cy gist dans ce tombeau, mort par grande souffrance « Le i>lus savant Jadis qu'on pût trouver en France ; « Car il ftit évoqué, sans qu'il s'en donnast peine « Pour son savoir exquis en la cour souveraine, « J'entends du parlement, où si bien fit devoir M Qu'on le put conseiller, aussi président voir; « Et je crois que, si tost^ n'eust laissé ceste vie M II eust plus haut monté, nonobstant toute envie ; « Mais la mort l'a ravi qui si peu tous nous prise «c En lui coupant le veuil de mortelle entreprise. »

Quelque jugement que l'on puisse porter sur le caractère privé de Pierre de l'Etoile, il est hors de doute qu'il doit être considéré comme l'un des plus illustres docteurs qui ont honoré l'Université d'Orléans.

(1) Anno millésime quingentesimo tricesimo septime, die vero vigesima octava mensis oclobris, obiit dominus Petrus Stella, doctor hujus Univorsitatis, jure eofutdtissimorum nostrœ œlatU sapienlisHmus, et sapietUitsimorum jure consuUisiimus. qui pnetexta eximiae suae doctrinse ad Parisiensem senatum evocatus, ad secundi praesidiis inquestarum magistratum aspiravit.

nie quasi Stella matutina in medio nebulae et quasi sol reftalgens emicuit in Aurélianensi academia, in qua demum extremum diem obiit, non sine maxima factura et lujurento incommode reipublics nostrae litterariae; c^j^ cadaver sepultum est in cimeterio Aurelianensi.

Faxint superi ut quemadmodum apud nos gravissimum de sua virtute testimonium accepit, ita apud eos benè audiat vivatque cum eis in secula seculorum»

CALTIN, BÈZE (THËODaiiE de).

Il suiBt de mentionner ici ces deux noms inséparables dans l'his* toire de l'Université d'Orléans, eoirane ils le sont devenus dans l'histoire de la religion.

La vie de Calvin , le succès de l'œuvre qu'il avait entreprise au moment même où il suivait le cours de Pierre de l'Etoile, le placent, comme savant et comme penseur, au premier rang des hommes qui, à ce point de vue, ont illustré la France et lUniversité où il venait étudier.

Lés nationaires picards, dont il faisait partie (on^sait qu'il est de Noydn), durent être fiers d'un tel condisciple; aussi, assure4-oir qu'en qualité de leur procurateur, il usa du droit que cette nation avait de rançonner les haUtantsde Beaugency, débiteurs de la maille d'or de Florence, en retard de la payer.

La présence de Calvin à l'Université d'Orléans, attestée par tous le» historiens et les biographes, résultait d'un témoignage précieux qui disparut seulement avec les derniers vestiges du monument ayant servi d'asile à ce corps enseignant; sur l'un des piliers de la salle des cours, on lisait : Calvin. Il est probable que l'écolier, dans l'un de ces moments où il faisait trêve k ses méditations et k ses études , et cédait aux habitudes frivoles de ceux q;ui l'entouraient et k l'esprit de son âge , avait tracé son nom sur la muraille. Ce précieux autographe a disparu, et nous n'avons plus qu'une tradition certaine pour en perpétuer le souvenir.

Théodore de Bèze .s'est tellement absorbé dans celui dont il se contenta de n'être que l'ombre , qu'il nous parait inutile de nous occuper plus longuement de ce qui le concerne

[DUBOURG (Anre).

À Pierre de l'Etoile devait succéder un docteur-régent non moins distingué par son profond savoir, comme lui appelé à £adre partie du parlement de Paris; mais qui, bien différent de son prédécesseur,.

DE l'uniyersijé DE LOIS d'orléans. 3S9

devait payer de sa tête Tinflexibilité de ses opinions religieuses, sa hardiesse à les exprimer, sa persévérance ^ les soutenir.

Né à<Biom, en 15âi, il fut de bonne heure docteur-régent de rUniversité d'Orléans; car ce fut à l'élévation de son enseignement qu'il dut d'être nommé conseiller-clerc |au parlement de Paris , en l'année 1S57.

Destiné par sa famille à l'état ecclésiastique, il adopta bientôt l'hérésie de Calvin. Ses opinions se firent jour avec une extrême violence dans la séance du parlement , ou lit de justice tenu par le roi , en 1559. D s'agissait d'obtenir l'enregistrement d'ordonnances rigoureuses portées contre les protestants ; quelques conseillers s'opposèrent k cette mesure, et motivèrent leur opinion devant le roi lui-même.

Le langage d'Anne Dubourg fut tel, qu'il fut mis k la Bastille au sortir de la séance.

Nous n'irons pas plus loin; sa fin tragique son courage lui méritèrent d'être placé par la secte religieuse k laquelle il appartenait au nombre de ses plus glorieux martyrs.

Son profond savoir, sa haute position judiciaire qui en fut la récompense , plîis que sa catastrophe arrivée dans la 58« année de son âge, nous faisaient un devoir de le placer au nombre des célébrités du corps des docteurs d'Orléans.

Nous n'ajouterons k ce que nous avons dit qu'un coort passage de l'historien de Thou; il termine ainsi le récit du procès intenté kÂnne Dubourg :

« Il était de Riom, en Auvergne, d'une honnête et ridie famille, a dont était sorti Antoine Dubourg, chancelier dé France. Sous Frana çois I«', il fut fait conseiller au parlement de Paris, où il se signala ce par son intégrité avec plus d'estime et de gloire; et fut aidé penor dant son procès par beaucoup de monde, même de ceux qui n'apa prouvaient pas son sentiment touchant la religion , et fut pleuré « après sa mort avec des larmes véritables. »

HOTMANN (Feânçois).

Né en 15214, d'une famille française, mais originaire de la Silésie, l'exemple et la constance d'Anne Dubourg exaltèrent son imagination au point de lui faire abandonner le catholicisme pour la réforme.

Otdigé de fuir la colère paternelle que cette détermination avait excitée contre lui, il se retira à Lausanne.

Bientôt il vint professer le droit k Strasbourg, et \ï le fit avec édat; sa réputation s'étendit au loin; mais malgré ses résolutions d'éviter les luttes religieuses et de vivre en paix auprès de la femme qu'il avait choisie dans une famille orléanaise, que ses opinions religieuses avaient engagée à se réfugier en Suisse, il céda k l'entrdnemeni de son caractère mobile et impétueux; il revint en France et prit assez d'importance dans les querelles de son temps pour que Cathmne de Médicis crut devoir l'éloigner, en lui donnant une mission en Allemagne ; il put alors cultiver la science k laquelle il devait sa célébrité. L'empereur l'envoya à l'Université de Valence, alors déchue de son antique célébrité, et Hotmann la lui rendit par l'élévation de son enseignement.

Cependant les troubles de la France l'y rappelèrent ; Orléans, on s'agitaient toutes les passions des chefs catholiques et protestants, le revit bientôt; il ne quitta cette ville qu'après la pacification apparente des deux partis, et reprit à Bourges l'enseignement du droit.

Il était dans cette ville au moment du massacre de la Saint-Barthélemi; parvenu k se soustraire aux recherches dont il était l'objet, il quitta la France pour n'y plus rentrer.

Mais alors il écrivit pour soutenir ses opinions et les poussa k cette exagération qu'il contesta k la branche des Bourbons son droit héréditaire k la couronne de France; il soutint Charles X, ce roi éphémère, contre Henri IV lui-même.

Il est vrai qu'il se rétracta, effrayé de la désapprobation universelle dont sa nouvelle production était l'objet.

Hotmann aurait pu atteindre k la plus haute renommée scientifique : il lui préféra les agitations de l'esprit de secte ou de l'esprit de parti et les approbations momentanées que l'on accorde au pamphlétaire.

Il mourut en l'année 1590.

COQUmLE (Guy).

Au cours de l'année 1548, un homme qui devait laisser un nom distingué dans les lettres étudiait k Orléans.

L'auteur de V Histoire du Nivernais doit être placé au nombre ck ceux qui ont illustré cette école.

DE L'cniyERSITÉ DB LOIS D'ORLÉÀflS. 36i

Sa statue vient d'être élevée k Nevers. Vainement Tironie de quelques pamphlétaires essaya d'atteindre cet hommage rendu au mérite d'un laborieux écrivain ; les habitants de l'ancienne province du Nivernais ont dignement et convenablement acquitté la dette de la reconnaissance, et la frivolité qui préside k la rédaction de ces feuilles d'un jour a pu seule attaquer l'expression d'un sentiment qui doit être durable et profond. '

TRIPAULT (Léon).

Au moment où Anne Dubourg passait de l'Université d'Orléans an parlement de Paris, se trouvait dans cette Université un savant modeste j auquel il ne devait pas être réservé de jouer un rôle aussi éclatant que celui dont il avait été l'élève, mais dont les utiles et nombreux travaux attestent un esprit froid et cependant lumineux, attentif et patient et pourtant actif.

Ce savant ne fut pas admis aux honneurs universitaires , qu'il ne rechercha sans doute pas; mais il appartient à la science du droit par ses études à l'Université et par sa qualité d'avocat au présidial d'Orléans.

Ses travaux, appliqués k la réforme de la coutume, le confondent avec les docteurs les plus distingués de cette institution.

Léon Tripault (1) se fit remarquer, dans l'exercice de sa profession, par un profond savoir et un rare talent.

Ces qualités le recommandèrent k l'attention du chancelier, qui le nomma membre de la commission chargée, en 1585, de préparer la rifarmation de la covUume d'Orléans. ,

On sait que cette coutume , modifiée et transformée par les savants jurisconsultes au nombre desquels Léon Tripault fut admis , devint, avec celle de Paris , l'un des corps du droit en vigueur alors , le plus sage et le commentaire de toutes les autres.

Il ne s'en tint pas Ik , et voulut que la coutume riformie ne laiss&t aucuneprise au doute dans ses dispositions; il l'expliqua et la com-

(1) n a^ait un frère, Thomas Tripault, homme de lettres distingué, qui écrivit aussi sur le droit ; ce hii n'a pas d'autre preuve qu'une épigramme que dirigea contre lui Théodore de Bèze, aussi nous ne croyons lui devoir que cette courte mention.

menta de noayeaii , et réunit k ce conmmtaire celui de toutes coutumes en vigueur dans le ressort du baiUiage et prévôté d'Orléans.

n eût été plus sage à lui de s'en tenir aux travaux dans lesquels il avait obtenu un légitime succès; malheureusement il se crut appelé k une mission scientifique dans Taccomplissement de laquelle il semble avoir complètement échoué.

Léon Tripault publia un ouvrage intitulé : Certi hellemsme, ou Etymologie des mots français tirés du grec; une critique assez amère Ta plongé dans Foubli. Un savant jésuite démontra que Tripault confondit quelques mots latins et celtiques passés dans la langue française avec quelques mots auxquels il attribuait une origine grecque.

Nous devons ajouter qu'il traita des Antiquités de la vUle d'Orléans, et laissa un manuscrit intitulé : Histoire du siège qui fut mis devant Orléans par les Anglais, le 45 octobre 4428, et publia une brochure intitulée : Joannœ à! Arc, puellœ aurelianensis res gesta, imago etjudicium.

Il mourut dans l'exercice de sa profession d'avocat, k la fin du XYI<» siècle; sa vie ne fut pas sans éclat, mais elle fut surtout utile et laborieuse. Les biographes ne s'occupent pas de lui (1).

ROBERT (Jean).

Né k la fin du XVI« siècle, d'un docteur-régent de TUniversilé d'Orléans dont le mérite fut assez remarqué pour que François I^' le nomm&t membre du sénat de Milan , honneur que celui-ci refusa par amour pour sa patrie qu'il ne voulait pas quitter, Jean Robert succéda k la chaire qu'avait occupée son père.

U entra bientôt dans la ma^trature et fut nommé conseiller au présidial d'Orléans.

(t) n a laissé un fils, Emmanuel Tripault, lieutenant particulier du bailliage rojal de Neuville ; ce dernier passa sa yie à faire des anagrammes, délassement laborieux fort en usage dans ce temps; Léon Tripault, aussi naïf que savant, était dans Tadmiration devant ces productions de son fils : ce dernier avait une sœur portant la charité au-delà des limites de sa modeste fortune; elle se nommait Charlotte Tripault; son frère, en décomposant ces deux mots, en forma cette louangeuse épigramme : la charili petii trop ; si les autres ne valent pas mieux que celle-ci» le père et le fils, employaient mal leurs loisirs .

DE l'université DE LOIS d'orléans. 365

A cette époqae, Cujas professait à Bourges et répandait ses ouvrages dans le monde savant.

Jean Robert cultivait la science du droit; il devait alimenter ses lectures des écrits les plus remarquables : ceux de Cujas obtinrent nécessairement, et en première ligne, son attention. D suivait toutes les autres publication^ répandues par les docteurs et les jurisconsultes; sa critique s'exerça sur ces productions. II avait remarqué que les docteurs ajoutaient, par interpolation, aux textes des lois romaines , des textes qui leur appartenaient , sans distinguer entre les uns et les autres (1).

D crut devoir dénoncer au monde savant cet abus, qu'il considérait, avec raison, comme faisant courir k la science un immense danger; il ne ménagea pas Cujas lui-même , et cita , dans un écrit publié en 1568, et intitulé : Receptarum lectionum, quelques-unes des altérations qu'il reprochait à celui-ci.

Cujas n'était pas d'humeur à supporter ces attaques; violent, altier, plein d'orgueil; comme le lion importuné des piqûres de la mouche ébranle l'air et le sol de ses mugissements et de ses mouvements convulsifs, de même Cujas , harcelé par le bourdonnement et l'aiguillon de l'obscur docteur d'Orléans , mit le monde savant dans la confidence de sa colère allant jusqu'à la fureur; et, sous la forme de correspondance que Jean Robert signait Joannes Roherim, et que Cujas signait Jacobus Mercator, pseudonyme dont on ne peut expliquer l'adoption, dans une telle circonstance , que par une affectation de dédain pour l'adversaire qui osait se mesurer avec lui , un véritable combat scientifique s'engagea entre ces deux athlètes.

Cujas crut tellement avoir remporté la victoire, qu'il a pris le soin de réunir, dans le X^' tome de ses ouvrages , en tète de leur appendice, toutes les lettres échangées entre Jean Robert et lui; et de faire précéder cette collection d'une lettre très-brève adressée à Jean Robert, dans laquelle il lui explique , avec une insolence et une moquerie excessives, les motifs de cette publication.

(1) Il &at1ire, pour la justification du véritable motif attribué à la querelle de Jean Robert et de Cujas, l'épltre intitulé : Viro elariuimo Ludovico œkalmo, conHUario regio, Àurelianemii jprœMU Megenimo et doelittimo, Johatmet Bobertui AwnWâr^ nemis anieeesMor (Jacobi Cumcii, t. X., iiv€ appendix).

Il lui dit qu'il a lu ses trois livres de critiques, qui ne lui ont pas paru dignes d'attention, mais auxquels il a bien voulu, dans œrtaines parties, ajouter des annotations, afin d'en éclairer les obscurités.

a Tu ne dois pas t'aflOiger de ce que j'en ai agi ainsi sans te consula ter, lui dit-il , car je l'ai fait dans ton intérêt, d'abord , afin que « d'obscur tu devinsses clair et plus agréable à lire, et ensuite, afin que «( la voie dans laquelle tu t'égares, et dans laquelle cependant tu veux <v t'efforcer d'entrer et de t'avancer, te soit ouverte. Tu pourras « peut-être te plaindre et te prévaloir de ce que j'ai été chercher des <x mains armées de lanières qui m'ont apporté quelque secours et <t m'ont mis au second plan; mais que faire? Je n'aurais pu seul «c suffire k tant de critiques, et j'ai été obligé d'appeler k mon aide « quelques autres docteurs (1). »

Cette apostrophe est le couronnement d'une querelle qui aurait pu tourner au profit de la science et k l'honneur des deux adversaires : elle se transforma bientôt en une lutte où les personnalités les plus grossières se substituaient k la froide raison.

Jean Robert résume toutes ces injures, dont, il faut le dire, Cujas avait pris l'initiative, dans k préCaice de la collection de sa correspondance avec ce grand docteur : a Combien de fois m'appelle-t-il pla- « giaire, bègue, rosse, maniaque, béte de somme, voleur, âne, « double âne, gamin, double gamin, impudent, obscurantiste, ivro- «c gne, concombre, melon, et quelle injure ne m'adresse-t-il pas? (2)i»

(f ) Bas ego si feci te inconsalto, non est quod doleas ; feci enim in rem tnam ; primum ut ex obscuro clarior essos et suavior; deinde ut ^a tibi pateret, quadeembas si eam ingredi forte tandem et capessere yeUes : boc tantum dolere et qneri potes, quod lorarios adbibuerim, qui in boc opère mihi suppetias ferrent, facerent que secundas: sed quid egîssem? non poteram solus tôt sufficere animadversionibus, alii mihi faerunt in auxilium advocandi doctores.

(â) Quoties marracinum (*) vocat, bambalionem, buricum, lucumonem, magnum cantherium, fùrem, asinum, sesquiasinum, infantem, bis infantem, fatualem, lucifugum tenebrionem, positio stoltiorem, cucumerem, peponem, et quid non?

(*) MarroneSj marones^ marrueL On appelait ainsi les pays qil êuient reitdt Momis aa Joug d«s Sarrasins après leur iovasioa de l'IUlie.

Il parait que ces populations éuient composées de bandits, de pirates et d*éctlinciir9 (te meri d'où, par ane extension beaucoop trop large, on a fait PappUcation du mot morrwi, dans les lettres, k eeu qvi pillent les outrages d'aiitnii.

DE l'université DE LOIS d'orléans. 36S

Ces injures ne sont pas les seules auxquelles Cujas soit descendu; à cette époque, le bel esprit exerçait un souverain empire : Cujas ne dédaigna pas, pour repousser des attaques sérieuses, de se soumettre k ce goût détestable. L'anagramme faisait le fond de toutes les plaisanteries et de tous les pamphlets. Pour peu que l'on découvrit, dans le nom de celui que l'on voulait livrer k la raillerie publique, le moyen, en le décomposant, de constituer un mot injurieux, on le saisissait avec empressement. Cet usage, outre son injustice évidente, avait l'inconvénient de transformer les discussions en personnalités , de les envenimer, et de s'opposer k toute solution raisonnable et satisfaisante.

Cujas se mit donc k la recherche d'une décomposition injurieuse du nom de son adversaire, et comme ces deux savants combattaient en se servant de la langue latine , et qu'ainsi que nous l'avons dit , Jean Robert signait ses écrits ou ses lettres Joannes Rohertus, le grand jurisconsulte fut heureux de trouver dans ces deux mots les quatre mots suivants : Sera in orbe natus.

n faut en convenir, l'anagramme remplit la double condition exigée pour être aussi bonne qu'une anagramme peut être : les quatre mots substitués aux deux premiers sont composés du même nombre de lettres, et leur sens est une injure qui peut, selon le jugement que l'on portera sur les écrits dont Cujas prétendait avoir k se plaindre , caractériser l'auteur ni dans V ombre, voué à l'obscurité. U ne s'en tint pas Ik , et k toutes les épithètes grossières que Jean Robert lui-même réunit, il l'appelle le plus sot des hommes, «fultissime hominum omnium; il lui dit qu'il a honte de discuter avec lui.

Cette lutte ainsi engagée, malgré l'empressement avec lequel le public accueille les discussions passionnées et le peu de politesse alors répandue dans les classes les plus élevées de la société, ne réussit pas k Cujas; elle ne fit pas non plus grand honneur k Jean Robert, qui, excité par la fâcheuse initiative qu'avait cru devoir prendre son redoutable adversaire, l'imita, sans pouvoir le dépasser.

Dans son irritation, il révéla une circonstance douloureuse pour l'amour-propre de Cujas : il lui reprocha de n'être venu enseigner

à Bourges que parce qu'il avait échoué trois fois dans les concours ouverts k Toulouse.

Malgré ramertume de cette révélation, Cujas eut une part plus grande que Jean Robert dans le mécontentement général que cette querelle indécente fit naître; on prit parti pour ce dernier; on accusa Cujas d'exagération dans le mépris qu'il faisait d'un hoiQme dont le mérite, à coup sûr, n'égalait pas le sien; mais qui, en défendant avec courage la cause de la sincérité des textes et du respect qui leur est dû , protégeait la science elle-même. «

Robert jouissait d'une haute réputation de savoir; elle est conservée par Etienne Pasquier, et son nom figure parmi les docteurs éminents cités par ce dernier.

Elle est attestée par Cujas lui-même , qui peut-être a trop présumé de sa supériorité en conservant et en faisant publier k la suite de ses propres œuvres le grand débat ouvert entre lui et Jean Robert.

Certes, il est impossible de dépenser plus de science que ne l'a fait ce savant et laborieux docteur; les trésors de son érudition, plus verbeuse que celle de Cujas, se reproduisent sous toutes les formes; il appelle k son aide les textes, les commentateurs, les historiens, les poètes; il interroge les latins et les grecs.

Son style, il est vrai, manque de limpidité, il est tourmenté et ' ne peut entrer en comparaison avec celui de Cujas , toujours bref, élégant et dair; mais enfin un tel adversaire n'était pas indigne de respect, même de la part du prince de la science; et Cujas aurait mieux fait de laisser k Jean Robert le soin de publier ses propres écrits que de les publier lui-même.

Ce qu'il ; a de non moins remarquable que l'immense savoir de Jean Robert, c'est le résultat minime que la science devait obtenir de ces interminables et profondes discussions : tout se réduit, en effet, k de simples malentendus et k des ai^uties plus qu'k la solution de véritables et sérieuses difficultés.

Jean Robert fut un adversaire digne de Cujas, et, quoique sa renommée ait été efiTacée par celui qui aurait dû le combattre avec déférence, et préféra , tant il le redoutait , le couvrir de mépris , elle n'en est pas moins digne de respect.

DE l'université DE LOIS D'ORLÉ ANS. 567

Le combat scandaleux engagé ne finit qu'avec les deux combattants (1) : ils moururent tous les deux au cours de l'année 1590 ; la vieillesse n'avait pas ralenti leur ardeur : Jean Robert était âgé de quatre-vingts ans.

Cette lutte animée dut troubler le calme de sa vie et de ses études; il en soutint une autre non moins laborieuse avec sa conscience. Les membres de sa famille^ nés comme lui dans le sein de l'Eglise romaine, avaient adopté la réforme; Jean Robert suivit leur exemple : pendant plusieurs années il demeura séparé de l'Eglise ; mais il y rentra en 1559 et s'y maintint jusqu'à sa mort.

Cependant, il paraît qu'il fut livré à une assez grande incertitude, même après cet événement, car il prêta, en 1568, serment de fidélité aux dogmes introduits par Calvin. Ce nouveau serment fut bientôt suivi d'une rétractation ; ou tout au moins sa conduite , peu d'accord avec cette manifestation assez solennelle, puisque le serment prêté le fut entre les mains de d'Entragues, gouverneur d'Orléans, lui suscita une persécution de la part des calvinistes , à laquelle il parait avoir été très-sensible.

Robert Maçon, connu sous le nom de Lafontaine, ministre protestant, publia un écrit très-violent contre lui, si on en juge par le litre de la réponse qu'il y fit en 1569. Il adressa, en effet, un mémoire âu roi, intitulé : Détestation des calomnies, injures et menaces proposées par M^ Robert Maçon, ministre, cofUre M^ Jean Robert, doctewr-^égent en V Université d^ Orléans.

Ce fut à partir de cette année que conunença sa controverse avec Cnjas.

L^ hommages ne manquèrent point an souvenir que Jean Robert laissa dans le monde savant; nous avons parlé de celui que lui rend Etienne Pasquier : il le réitère dans plusieurs parties de ses ouvrages. Raoul Routraye, dans son poème intitulé Aurélia, le comparant à Papinien , rappelle le flambeau de la science du droit :

Qualis ercU radiota lueema Robertui,

(i ) C<4a8 n'ent pas que ce seul adversaire ; un docteur de Bourges, nommé MérUle, voulut mettre Cqjas en contradiction avec lui-même. Cette querelle, plus dédaignée que celle de Jean Robert, est tombée dans un plus complet oubli.

368 msToiRE

ORY ou OSIUS (François).

Célèbre par sa polémique en faveur de Cujas contre Mérille, docteur en rUniversité de Bourges, dont il est question dans la note placée au cours de la notice sur Jean Robert ; il a publié en 164S un ouvrage intitulé : Dispunctor ad Merillium, seu de varierUibus Cujacii interpretationibus in libris digestorutn dispuncliones 52.

Ce docteur parait avoir été fort enclin à l'irritation et & la colère; il reçut un soufflet de Jean Monnet, docteur assez distingué de l'Université d'Orléans.

n mourut en 1657, laissant une fortune de 150,000 livres, cfaifBre énorme pour ce temps, et à cause de cela signalé par les biographes (1)»

FORMER (Guillaume).

Guillaume Foumier, ou Fomier, ou Fomer, né à Paris, professa le droit k l'Université d'Orléans, et conquit dans le monde savant une grande renommée.

Son éloge est partout , et cependant on rencontre peu de détails sur sa vie; les seuls que nous ayons trouvés concernant célèbre jurisconsulte se trouvent dans le mémoire sur l'Université d'Orléans faisant partie de la collection de M. Guyot, et dont nous avons eu déjà occasion de dter un passage en parlant de la maiUe d'or de Fhrence. Voici ce que nous lisons dans ce mémoire :

a Guillaume Foumier, docteur-régent à Orléans, fils de Pierre Foumier, procureur du roi au Châtelet de Paris, n'est pas moins ce-

(i) Nous ne devons qa'une simple mention à quelques autres savants restés étrangers à la science du droit, tels que Jean Budée, célèbre helléniste, mort en i 540, JeanPliilipson, connu dans la science sous le nom de Sleidan , né à Schleide en 4606; et surnommé le TUe-Live de VAUemoffne; Paul Memla ; Denis Godefroy, archiviste delà cour des comptes; et Vincent Placcius, historien célèbre, né à Hambourg, et qui prit ses grades de licencié à l'Université d'Orléans.

Il faut cependant insister sur Baudouin, que les biographes d'Hotmann signalent comme un docteur si fameux de cette Université, que le père de ce dernier fàt engagé à y envoyer son fils par la renommée de ce savant docteur.

DE l'université DE LOIS d'orléàns. 569

lèbre que Jean Robert. Cojâs, Voulant publier un traité sur léchapî^e De verborum significàtione ^ après avoir lu celui que publia Guillaume Fomier, ne voulut jamais faire imprimer le sien.

ff Mil. de Harlay, de Thou, Hurault et de L'Hôpital rhonorèreni d'une très-étroite amitié.

a Ayant résigné son ofBce de conseiller au préstdial d'Orléans pour vaquer plus librement à l'école , il fit imprimer trois volumes de ses leçons, qui devaient atteindre le nombre dix. H fit aussi des notes sur Cassiodore, et fut consulté par Henri III sur le mariage des enfants de famille sans le consentement des pères.

« Il fit partie de la commission qui prépara la réformation de la coutume d'Oi:)éans.

(V n travailla puissamment à l'établissement de VAumàne (Hôpital) générale d'Orléans, dont l'administration et présidence furent données au corps de l'Université , par lettres-patentes du 15 février 1556.

a II mourut à Paris , où ses affaires l'avaient attiré, au cours de Tannée 1584.

tf Pasquier le met au nombre des jurisconsultes les plus célèbres de son temps; il a fait son épitaphe en vers latins. »

LHUILLIER (Jérôwe).

Jérôme LhuiUier était contemporain de Jean Robert; il fut élu docteur en l'année 1588, après une lutte qui le rendit célèbre, soutenue contre Raoul Fournier , fils aiûé dé Guillaume Foumier, dont on a dit qu'il avait recueilli le droit romain comme un fief de famille (édition de la coutume publiée en 1740).

Les deux compétiteurs étaient dignes de combattre l'un contre l'autre ; et si Lhuillier ne l'emporta pas , l'Université lui donna une marque de sa haute estime en lui promettant qu'il remplirait la première chaire venant à vaquer, et, chose assez singulière , en lui accordant la moitié du traitement de son compétiteur plus heureux.

On raconte que Cujas ayant assisté à quelques-unes de ses leçons, frappé de son mérite, s'écria qu'il était un soleil levant dont la lumière enflammerait toute l'Europe h son couchant : Sol oriens qui in ïiorizonte radiis suis universœ Europœ lumen accenderèt.

L'Univer»té tint parole : en Taimée 1588, ainsi que nous ravons dit, il obtint une chaire de doeteur; mais il ne parait pas qu'il ait réalisé la prédiction qu'il avait inspirée : il se contenta d'être un professeur fort instruit, et n'a rien laissé qui causât, même partiellement, l'incendie dont l'Europe était menacée.

n mourut en 1635.

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