MOLIÈRE
Mous plaçons id, avec plus d'orgueil que de certitude, un écolier qui a répandu sur l'Europe et sur le monde civilisé l'éclat de son nom.
Il fit plus que briller au barreau, sur le siège du magistrat ou dans la chaire de l'enseignement : il se constitua législateur, et sut inspirer un égal effroi au vice et au ridicule.
En l'année 1640, le fils d'un tapissier, dont la boutique s'ouvrait obscurément sur la rue Saint-Honord, à Paris, vint étudier à Orléans et se fit inscrire au nombre des écoliers de l'Université; il ; resta , sans s'y faire remarquer, tout le temps nécessaire pour obtenir le grade de licencié en droit; et, muni de son diplôme, il retourna k Paris.
Mais il avait déjk des préoccupations peu compatibles avec la profession d'avocat, à laquelle sa famille le conviait; rêveur et mélancolique, gai, cependant, jusqu'à l'abandon et à la grosse joie, il avait déserté le comptoir du marchand pour une institution dirigée par les jésuites, l'antichambre des rois pour l'école de droit; il devait fuir le barreau pour céder à ses inspirations , alors sévèrement jugées par tous les membres de sa modeste mais honorable ùmille : il quitta le chaperon de l'avocat pour le juste-au-corps àes niais de théâtre.
Ce parti, qui paraîtrait aujourd'hui k d'honnêtes bourgeois la plus grande des fautes, une espèce d'indignité, dut, k cette époque, leur inspirer un sentiment bien plus vif que celui qu'ils éprouveraient de nos jours.
Le théâtre n -était, k vrai dire, que les tréteaux, rendez-vous d'hommes spirituels, mais dissolus; de femmes perdues, ne repro-
Dfi l'université de lois d'orléans. S7I
daisant que la farce ou les scènes les plus triviales, sans méthode, sans dignité, sans art. Comment se faire à la pensée, alors qu'on est régulier dans l'exercice des pratiques de la religion, régulier dans tous les actes de la vie intérieure, entouré de l'estime générale, que son fils est devenu le camarade de Lafleur, de Gauthier-Garguille, de Turlupin , de Guillaume Gorju , et peut-être de bateleurs d'un plus bas étage encore, de Barry et d'Orviétan,, empiriques, mardiands de baume, opérateurs en plein vent?
Et cependant l'élève des jésuites , l'écolier de l'Université d'Orléans infligea cette honte à sa fiimille (1) ; mais le génie couvre l'homme, et les détails de la vie privée disparaissent devant la gloire.
Est-il bien vrai que Molière fut étudiant en droit k Orléans , qu'il y prit ses grades et qu'il fut avocat?
Ce fait est resté incertain. Nous reproduisons ici tons les docu* ments propres k le fixçr (2).
Grimarest, auteur des mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière , assure que cette circonstance hii a été attestée par des per^ sonnes qui devaient savoir mieux la vérité qw h public; il ajoute, il est vrai, qu'elle lui a été niée par quelques membres delà famille de ce dernier.
Mais Lagrange, acteur qui a (ait partie de la troupe de Molière, et son ami , dans une préface des œuvres de cdui-d , l'énonce comme un fiât certain.
Tous les contemporains de Molière en étaient si persuadés, que, dans un pamphlet dirigé contre lui en forme de comédie, on le lui reproche avec amertume.
' Cette pièce est intuiée : Elomire hypocondre, ou Us Médecins vengés; elle est d'un auteur tombé dans l'oubli , Leboidanger de Gbk*
On doit remarquer, avant tout, que le mot Elomire n'est que
(1) Il ne tàJA pas être trop sévère ; il font, au contraire, apprécier les choses a« point de vue de leur époque. Racine lui-m^me a commencé par être le boofTon des cercles de la hante société ; l'exagération du système aristocratique, en élevant outre mesure les uns, dégrade nécessairement les autres.
(i) Voir VBiêMre Oelavieeides amvrei de MoUère, par M. Jules Tasghebeau.
ranagramme du mot Molière; l'auteur, usant d'un moyen que noas avons signalé en parlant de la querelle de Cujas et de Jean Robert, attaque son ennemi, mais cette fois sans pouvoir le caractériser au gré de sa haine. Elomire n'est donc qu'une vaine et futile dissimulation du véritable nom qu'il voulait livrer, non-seulement k la risée, mais môme au inépris des contemporains, et peut-être de la postérité (1).
Examiner avec détail cette œuvre serait tout à la fois s^éloigner do but que nous nous proposons et s'occuperd'une production indigne, au double point de vue de la morale et du mérite littéraire , de fixer l'attention.
L'auteur a voulu venger les médecins, et pour atteindre ce but, il s'est borné à déshonorer Molière dans son talent d'acteur , dans ses écrits , dans son caractère et dans sa vie privée ; il le représente comme un bouffon sans talent, un écrivain licencieux sans génie, un méchant homme, bilieux, hautain et égoïste; il lui reproche d'avoir épousé sa propre fille, et proclame ses infortunes conjugales, tout cela dans le style le plus bas et le plus vulgaire, et dans un cadre sans invention, sans intrigue, destitué de tout mtérét. La pièce se dénoue par l'arrestation de Molière, conâdéré comme un assassin. Jamais, peut-être, la méchanceté ne sut prendre une forme aussi repoussante.
Mais , au milieu de ce flot d'injures et d'outrages , on rracontre quelques traits de la vie de Molière, passée en revue dans toutes ses phases et dans toutes ses particularités, qu'il serait peu sage de dédaigner; et, bien qu'on doive se tenir en garde contre les assertions d'une production de cette aature, cependant il ne faut pas négliger ce qui peut être d'un utile enseignement, surtout lorsque le pamphlétaire se rencontre avec des témoignages dignes de foi.
Leboulanger de Ghalussai se réunit à Grimarest et à Lagrange pour nous apprendre que Molière a fait ses études de droit a l'Université d'Orléans.
Dans la seconde scène du quatrième acte de la prétendue comédie
ri) Molière eut. plusieurs eDBemis qui l'altaquèreot tous sous ranagramme d'Ëlomire.
DE l'université DE LOIS d'orléans. 375
A'Elamire, scène qui a pour bot de nous rq>ré8enter le principal personnage comme le plus despote, le plus dur des hommes et le plus infatué de son propre mérite ^ il lui fait tenir ce langage :
ÉLOMiRB {s'adressarU aux coméàiens composant sa troupe).
C'est 170US, ô champignons élevés 5Uf ma cOnche» Vous, ponr qui j'ai tiré Jusqu'au pain de ma bouche» Vous, pour qui j'ai veillé tant i)e jours et de nuits, Cest vous, ingrats, qui me comblez d'ennuis!
Rougissez, rougissez, ingrats, de tant de biens Dont Je vous ai comblés, même aux dépens des miens ; Xais pour tous ces bienfaits vous êtes sans mémoire ; il laut, pour vous confondre, en dire ici l'histoire.
PUOBIMONT.
Écoutons :
. ... . En quarante, ou quelque peu devant, ^ Je sortis du collège, et J'en sortis suivant ; Puis venu d'Orléans, où Je pris mes licences. Je me fis avocat au retour des vacances ; Je suivis le barreau pendant cinq ou six mois. Où j'appris à plein fond l'ordonnance et les lois; Mais quelque temps après, me voyant sans pratique. Je quittai là Cujas, et je lui fis la nique.
Me voyant sans emploi je songe où je pouvais Bien servir mon pays des talents que j'avais; Mais ne voyant point où, que dans la comédie, Pour qui je me sentais un merveilleux génie, Je formai le dessein de faire en ce métier Ce qu'on n'a,vait point vu dépuis un siècle entier. C'est-à-dire, en un mot, ces fameuses merveilles. Dont je charme aujourdliui les yeox et les oreilles.
BOSiDOR {bas à Florimont).
Ne t'étonnes-tu pa/5 qu'il n'ait dit les esprits?
punmoNT [bas à Biosidor), Il se serait trompé plus de moitié du prix.
Elomire continue d'énumérer ses droits k la reconnaissance de ses
comédiens, en se représentant comme l'arbitre de leur sort; eeox-ci repoussent ses prétentions avee beaucoup d'amertume.
Hais ce qui m'a piquée et qui me pique au Tif
C'est de voir que le fils.... ie ne dis pas d'un Juif,
Quoique Juif ou lH|^er soit quasi même chose ;
C'est, dis-Je, qu'un tel ùX nous censure et nous gkwe ; '
Nous traite de canaille, et principalement
Hes firères qui l'ont fidt ce qu'il est maintenant;
J'entends comédien, dont il tire sa gloire
Qu'il nous Tient d'étaler racontant son histoire ;