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le plus aveugle gardaient les approches : on n’y mettait le pied qu’au péril de sa vie 1 .
Ce tableau n’est point chargé ; tel était l’état des études au commencement du seizième siècle. Tout changea sous le règne de François I er , le père des lettres. De savants imprimeurs et des érudits publièrent d’excellentes éditions des chefs-d’œuvre de l’antiquité ou des travaux de philologie , tels que le Trésor de la langue latine , par Robert Estienne. La science du droit fit d’immenses progrès; Duaren, élève d’ Alciat , professa à Paris , et propagea dans ses ouvrages les maximes du grand maître. Enfin les noms de Gauthier d’Andernach, de Dubois ( Del Boë ou Sylvius), d’Ambroise Paré , d’Oronce Finé, prouvent que les sciences ne restèrent point stationnaires, et qu’il s’opéra également dans cette partie une heureuse révolution. François 1 er , et c’est un de ses plus beaux titres de gloire , en fondant le collège royal , d’après les conseils de Budé et malgré l’opposition de la Sorbonne , renversa tous les obstacles qui s’oppo- . saient au progrès des lumières. « Le plan de cet établissement ne fut pas d’abord conçu dans toutes ses parties , et arrêté irrévocablement. Le roi forma le collège royal dans le sein de l’Université , dont on devait et dont il fallut plus tard le séparer. Au début, l’on se borna à deux enseignements , et l’on sentit bientôt la nécessité d’élargir ce cercle trop resserré. Mais deux grandes idées éclatent à travers ces essais
1 M. Poirson , Précis cfhisl* de France.
HISTOMl:
-pénibles et ces tâtonnements. Le roi émancipa science en faisant enseigner publiquement des chos< que le clergé n’aurait jamais permis qu’on enseignai et que l’Université n’aurait jamais pu enseigner. I -plus , en assignant désappointements aux professeur: f en leur défendant d’exiger aucune rétribution pot leurs leçons , il ouvrit à tons , même aux plus pau Vres, les sources de l’instruction la plus relevée. E 1630 , il nomma des professeurs , dont le plus conn -est Valable ; des professeurs pour le grec , parmi les -quels Pierre Danes; et un professeur pour les mathé vnathiques. En 4534, il fonda une chaire d’ éloquent latine; en 1542 , une chaire de médecine; en 1543 -Une chaire de philosophie grecque et latine. Attaqué •mais vainement, devant le parlement par l’Université dont on désertait les cours pour suivre les leçons gra tuiles d’hommes supérieurs , le collège de franc s’affermit et reçut son organisation définitive, sou ce règne, par les lettrés de 1543, qui réglèrent 1 nombre des professeurs pour chacune de ces faculté* ■L’enseignement était réellement p*us étendu et plu varié que l’énOncé ci-dessus ne l’indique. De 1839 4544, Guillaume Postel professa à la fois les mathé tnatiques et les langues orientales autres que Thé breu 1 . »
Nous devons mentionner quelques réformes im portantes sous ce règne. Le parlement enjoignit 4’Urtiversité, en 1522 , de ne nommer à l’avenir à S«
* M. Poirson, ibid. . . .. .
DE l/tr'WlVÉKSlTE. 1 43
maD q, offices « que dés personnes qui fû&êfit dé' l’état , (jgji qualité et prof^siôir, convenables et propres auxenÿi ; dits états et offices , et qui lés exercent continuelleieiîK’ ment j actuellement el Sans fraude. » Bn 1 S24 , l’un rofa» des prétendants au reetotat s’était emparé dé la sallë tlt j 0II p des assemblées avec des hommes i en armés/l’électioti pj œ j avait été des plus tumultueuses, lés portes ét les fë- ,| eT ^j nôtres avaient été brisées , le prévôt dé Paris et sés j Qj(<É sergents avaient été obligés de se retirer, te pàrlepjjjuJt ment décida dès lors qu’on ne pourrait étré élu recteur^ comme autrefois, qu’aprês sept ans dé maîtrise, à moins qu’on ne fût bachelier folihé , c’est-à-dire ayant professé en théologie, ou licencié en dr'dit ou 10 ëü médecine. Les entrants, qui élisaient lë reCteur, de- ^ Vfiient avoir au moins trente ans. Conime plus tard 0BS jj. il fut permis d’être bachelier à vingt-un ans, il en f,js résulta cette bizarrerie qu’on put êtré nommé recteur e 55 , à tm âge où on ne pouvait encore concourir à l’élec- ^ on * 1334, un nouveau statut fut donné pour aciite 1 l es facultés de droit et des arts. La première fut dés lors organisée à peu prés telle qu’elië existe encore jjjji de nos jours. Quant à la faculté des arts, Arïsfoté fut 0 jji recommandé toujours comme devant former îà Base ^jjf des études; on exigea que les écoliers pariassent latin dans les classes ; et l'on défendit aux maîtres de laisser ^ pousser léür barbe, qui leur donnait uh air trop mondam, La même année, la faculté de décret réclama une ext *mptlon dont les médecins étaient depuis longtemps en possession ; eüé demanda que ses membres ne fussent pas soomis àlâ loi dù céKÊât. Cé fut l’objet
de vives discassions, on ne leur accorda leur demande que deux ans après. Les élèves formèrent, vers la même époque, une corporation , avec un syndic ; ils prétendaient juger les concours et pouvoir s’opposer à l’élection des maîtres , lorsqu’ils le jugeraient convenable. Il fallut plusieurs arrêts du parlement pour mettre fin à ces désordres. La faculté des arts fit aussi un nouveau règlement. Elle fixa à huit heures l’ouverture des classes, qui autrefois commençaient à cinq heures du matin, et elle proposait d’abréger encore d’une année la durée des cours de philosophie, qui , par les statuts du cardinal d’Estouteville, avaient été réduits de cinq ans à trois ans et demi ; mais la faculté de théologie s’opposa avec tant de force à cette utile mesure, qu’elle ne put être mise à exécution que fort lontemps après. Enfin, l’Université, pour prévenir toute occasion de troubles, défendit, par ordre du parlement, à tous les maîtres et écoliers de sortir, comme ils en avaient l’habitude, avec des tambours et des trompettes, pour aller soit au Lendit, soit à d’autres divertissemènts ; et pour que les chefs de la compagnie s’assurassent eux-mêmes de la tranquillité, il fut prescrit aux recteurs de faire toujours la visite des collèges pendant la durée de leur magistrature. On se vit même obligé de s’opposer à la plantation des mat, sous peine de privation de privilèges académiques.
Le lendit, dont je viens de parler, mérite quelque attention : « Le mot latin indiclum signifiait , au douzième siècle, un jour et un lieu indiqués pour quel-
DE L’UNIVERSITE
que assemblée du peuple. Ce mot a souffert deux altérations dans notre langue : l’I fut d’abord changé en E, ensuite en A ; on a prononcé Yindict, l'endict et ensuite landit. Ce dernier mot signifie donc la même chose que le premier; c’est-à-dire , un lieu où l'on s'assemblait par ordreou avec la permission du prince. Lorsqu’on eut apporté en France du bois de la vraie croix, l’évêque de Paris , pour satisfaire la piété des fidèles de son diocèse , qui souhaitaient voir cette précieuse relique, établit un indict annuel dans la plaine de Saint-Denis, n’y ayant pas d’emplacement assez vaste dans la ville, pour contenir tant de monde. Le clergé y allait en procession; l’évêque y donnait la bénédiction au peuple. L’Université de Paris, ayant pris une certaine forme , s’y rendit pareillement avec son recteur, de même que le parlement , lorsqu’il fut rendu sédentaire. L’endroit était sec et aride, car il n’y avait ni ruisseau, ni fontaine; on fut donc obligé d’y apporter des rafraîchissements. Peu à peu il s’y forma une foire : elle fut continuée durant plusieurs jours , et devint bientôt fameuse. Comme le parchemin était alors la matière dont on se servait le plus communément pour écrire, il s’en faisait un débit considérable à cette foire. Le recteur de l’Université allait lui-même acheter ce qu’il lui en fallait pour lui et pour tous ses collèges; et il n’était pas permis d’en vendre aux marchands de Paris, avant qu’il en eût fait sa provision 1 . Cette procession du
1 Le recteur prélevait un droit de 16 deniers sur les paquets de parchemin que les marchands apportaient à la foire du Landit;
recteur à la foire du Landit procura aux étudiants quelques jours de vacances. Tous voplurent escorter le chef de l’Université. Les régents et les écoliers se trouvaient à cheval sur la place de Sainte-Geneviève; de là ils marchaient en ordre jusqu’aux champs dp Landit. Cette longue cavalcade se terminait rarement sans effusion de sang. Malgré la diligence de leur» maîtres, ces jeunes gens, après avoir diné, se querellaient et en venaient aux mains. Qutre ces petites guerres , le Landit était encore sujet à d’autrps inconvénients. Plusieurs vagabonds , domestiques et gens sans aveu se joignaient %u cortège de l’Univer? sité : les filles et les femmes, en habit de garçons, s’y mêlaient aussi et y causaient des désordres. U fallut plusieurs arrêts du parlement poqr y remédier; encore ne vint-on à bout de les faire cesser entièrement que lorsqu’on eut transféré cette foire célèbre , du milieu de la plaine , dans la vil]p même de Saint? Denis. Le temps de la Ligue qui survint et l'inutilité d’aller acheter des parchemins, depuis que Je papier était devenu commun, contribuèrent aussi beaucoup à l’abolissement du Landit. Le nom cependant, ajoute Saint-Foix, en est resté; et Ion appelle ainsi le congé que prend encore l’Université, le lundi aprèa la Saint-Barnabé 1. » . „ „ ^ . .
ce ne fut qu’en 1469 que l’Université parvint J Sé faire confirmer ce droit, dont clic usa jusqu’en 1600, époque a laquelle elle cessÉ de le percevoir. Les revenus du recteur pe se composaient que dp ce droit et de taxes appelées bourses, d’une valeur de 5 à 6 sous chacune, que tous les membres de l’Université devaient payer.
1 Essais hist. , III, 340 et suiv.
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Depuis l‘f+^Hemen< deftïènrl il Jaiqa'A l'entrée de ftérlrl 1 V dans Paris. (SUI-ISM).
Lorsque lé SttCCessèûr dè FfctriçoiS l*r fit son entrée solennelle à Paris , en 1549, lés facilités décidèrent qüè tous leurs suppôts iraient à cheval au-devant de lui et qu’il serait harahgué par lé rébteür lui-méme. Jusqu'alors la pàrdle avait été pôrtëé ati nom de la compagnie pàl tin docfeür; l’usage Contraire prévalut depuis, tdàlgté les efforts dé la facilité de théologie '. Le houVeau roi confirma lés privilèges de l’Université, se déclara Son iàn pèrè é! Sort protecteur, ët, en 1557, il l’exetnpta de tout impôt, pér léttres- patentes qui piropageaiefat üne ridicule tradition , en faisant rénlbnter là fdndatiôii de l’Université à l’année 79Ô , sous le régné dë Charlèrnagne 4 . Lé régne de Ilenri 11 n’én fut pas moins fatal au corps enseignant. D’aboru le fils de François I er , adoptant les maximes d'une
' L’honneur 4 e complimenter le roi est réservé aujourd’hui au ministre de l’instruction publique, grand-maître de l’Universite', et en son absence au vice-président du conseil royal.
* Crévier, Y, 418. •
politique étroite et sans portée , chassa du royaume tous les étrangers, en 1553, et dépeupla ainsi les écoles parisiennes ; Y édit de Châteaubriand , qui mettait mille entraves à la liberté de la presse et de la pensée, qui soumettait les professeurs à une rigoureuse inquisition, ôtait à l’enseignement toutedignité, toute indépendance; enfin , la lutte de l’Université avec les Jésuites, querelle importante dont je parlerai plus tard et qui dura près de deux siècles, l’agitation des esprits , vivement préoccupés de réformes politiques et religieuses, les troubles sans cesse suscités par les écoliers, tout s’opposa, pendant cette période, au progrès des études.
J'ai parlé en maintes occasions, dans le courant de cette histoire , des querelles de l’Université avec les religieux de Saint-Germain-des-Prés. La compagnie avait aliéné, en 1540, le petit Pré-aux-Clercs, l’un des sujets de ces interminables dissensions; mais le Grand-Pré était resté en sa possession. Au commencement du régne de Henri II, un homme célèbre à cette époque, Pierre Ramm ou de La Ramée, proviseur du collège de Presles , publia un écrit violent qui signalait les usurpations commises par l’abbaye , et excita les écoliers à défendre leurs droits méconnus 1 . Ils répondirent avec joie à cet appel.
* Nous avons déjà vu que l’Universite', au moyen âge, aimait singulièrement à venger elle-même ses injures. Voici un nouveau fait rapporté par Saint-Foix, dans ses curieux Essais sur Paris : « En 1 31 5 , un particulier du faubourg Saint-Germain s'avisa d’ensemencer une partie du Pré-aux-Clercs, appartenant à l’Uni-
de l’umversité. 140
Le 4 juillet 1548, sur les deux heures de l'aprèsmidi , toute la population turbulente du quartier latin se porta en armes sur le grand enclos des moines de Saint-Germain,, l’envahit par plusieurs brèches et y détruisit les treilles de vignes et les arbres fruitiers. Puis les mauvais garnements allèrent commettre les mêmes ravages dans le jardin de maître Charles Thomas , conseiller au grand conseil , et dans plusieurs autres propriétés situées sur le territoire de l’abbaye. En vain les religieux, avec tous leurs vassaux et domestiques, essayèrent de repousser la force par la force ; les écoliers terminèrent à leur gré leur œuvre de destruction , et le soir, ils se retirèrent en ordre de bataille , emportant comme trophées des branches d’arbres et des ceps de vignes qu ils brûlèrent en triomphe sur la place de Sainte-Geneviève-du-Mont '. Le parlement se saisit aussitôt de cette affaire , mais il était bien disposé en faveur du corps enseignant : « L’Université, dit l’avocat général Marillac, est la mère, le séminaire et la pépinière de tous gens de bien,
versité. Le recteur fit assembler toutes les facultés, pour délibérer sur cette entreprise. Il fut résolu que l’Université se ferait justice elle-même, en arrachant le blé semé sur son terrain. Cette grave délibération fut exécutée dès le moment même. Le recteur, à la tête de sa compagnie et des écoliers, se transporta sur le lieu, et le blé fut arraché. »
1 Dubreuil, p. 384 et suiv. Jacques Dubreuil était alors étudiant, et il prit part à cette espèce d’insurrection. « J’en parle, dit-il, comme une personne qui y estoit, turbam ad malum secutus, suivant la foule pour faire le mal. »
ist)
de vertu, de savoir; en sorte que, non-seulement elle serait plus à favoriser que l’église de Saint-Germain , sahs comparaison , d’autant qu’une mère est plus à favoriser que sa fille, mais parce que sans l’Université l’Église ne serait rieh ; c’est-à-dire que , sans les gens de bonnes lettres, de bon savoir et de vertu qui viennent de l’Université, l’Église ne pourrait subsister. » Dés le 9 juillet, le parlement rendit plusieurs arrêts. Il défendit d’abord par provision tant aux recteurs qu’aux écoliers de mettre le pied au Pré-aux-Clercs , sous peine de la potence. Puis il nomma deux commissaires, Martin Ruzé et Jacques Leroux, pour informer sur les excès commis les jours précédents; mais en même temps il ordonna de rendre à l’Université les écoliers prisonniers, sauf les vrais coupables, qu’il remit à la justice du prévôt de Paris; il contraignit enfin les religieux de Saint-Germain à faire plusieurs concessions relativement au Pré-aux-Clercs, notamment à boucher les fenêtres qu’ils avaient de ce côté, à {fermer la porte de leur abbaye ouvrant sur le Pré, et à supporter tous les frais du procès. Cet arrêt devait satisfaire l’Université; l année suivante, les coparpissaires du parlement s’occupèrent de déterminer les droits des parties à la propriété du terrain en litige, et les bénédictins Félibien et Lobineau * racontent avec douleur que sur leur rapport « l’abbaye de Saint-Germain perdit plus de cinquante arpents de son ancien clos. »
• Fclibien,!!, 1027.
DE [/UNIVERSITÉ
Cependant j potir prévenir de semblables désordres, les magistrats ordonnèrent une surveillance afctiVé à l’égard des écoliers. Ori renouvela les règlerrtënts déjfl réndus au sujet du Landit. Le parlement prohiba, Soüs peiné de là hart, pour tous les écoliers, p'dh « d’êSpéeb , bastohs longs , pistolets à feu , chemises de mailles, oit autres armes. » Il ordonna au lieutéhâiit cHièidel et aux principaux de Visiter plusieurs fois la semaine les taaisOns où logeaient les ëcolieré, et d’ informer contfe beux qui auraient des ârtneS dans leurs chambres et ceux qui leur donnaient retraite; ceux-ci devaient, à l’arrivée des écoliers dans leur maison, prendre les armes qu’ils aVâietit , et ne les leur rendre que quahd ils quitteraient là ville pour retourner chez eux. Il fut défendu éiix écoliers de porter des chapeaux bas, des teintures et dès chausses de couleur et déchiquetées, à peiné d’éire déchus de leurs privilèges. Afin que les principaux et régents fussent plus facilement reconhiis , ils dutent porter en tout temps des robes longues, sans manches coupées, fet avoir leurs chaperons sûr l’ëpaûle. Il fut ordonné « aux escrimeurs et maisites en fait d’armes » de quitter les faubourgs où les Icolièrs allaient prendre des leçons à la dérobée et de «d relirèr dans là Ville « en lieux connus où lès escoliers n’Oserohl sé glisser. » Les cabaretiers n’en purent plus recevoir chez eux, passé sept heures du soir en hiver et huit heures en été. Ü fut interdit à tous les gàrçOhs chirurgiens de denieurer ailleurs que chez fiftdttéà, t< pârcfe que les escollierS querelleurs.
» blessés dans leurs courses de nuit, alloient se faire » panser chez ces garçons en des lieux escartés; def- » fendu pareillement à tous les garçons de mettre le » premier ou second appareil sans y appeler les » maistres du voisinage, qui en feront leur rapport » aux commissaires et à la police. Ordre aux femmes » publiques , et à celles qui font métier de les pro- » duire , de vuider incessamment la ville et les fau- » bourgs, à peine du fouet et de la prison. » Enfin les commissaires du Châtelet devaient faire de fréquentes visites chez les écoliers, et adresser tous les jeudis leurs rapports à la police.
Ces précautions ne prévinrent point de nouveaux troubles. Le 12 mai 1557, un crime, dont on ignore la cause précise et l’auteur, ramena , et plus graves que jamais, les sanglantes collisions du Pré-aux- Clercs. Le 12 mai, vers le soir, plusieurs groupes de promeneurs, composés surtout d’étudiants, parcouraient le Pré, lorsque plusieurs coups de fusil furent tirés des maisons qui, dans la dernière émeute, avaient été envahies par les jeunes gensde l'Université. Un écolier gentilhomme breton et un avocat du parlement furent tués, et plusieurs étudiants grièvement blessés. Sur la premièreplainted’unpareil attentat, on arrêta Jean Bailli ou Baillet, procureur au Châtelet, propriétaire de la maison d’où les coups de feu étaient partis; mais on le relâcha presque aussitôt. Les étudiants , indignés de cette partialité et transportés de fureur , se jetèrent sur l’habitation de Bailli et sur celles de ses voisins : trois maisons furent saccagées
DE [/UNIVERSITÉ
et livrées aux flammes ; et, malgré les efforts de l’autorité, ces violences continuèrent les jours suivants. Le 17, le parlement fut obligé d’user de rigueur; il fit occuper le Pré-aux-Clercs par quarante archers et arquebusiers de la ville , commandés par le lieutenant criminel, avec défense à tous autres, quels qu’ils fussent d’y mettre le pied. Il enjoignit en même temps au prévôt de Paris et à ses lieutenants d’opérer la saisie de toutes les armes qu’ils trouveraient entre les mains des écoliers; enfin, pour effrayer les perturbateurs par un exemple sévère, il confirma la sentence de mort portée par le prévôt de Paris contre un des chefs de la sédition, nommé Baptiste Coquastreou Crocoezon, étudiant, né à Amiens, et âgé de vingt-deux ans. La sentence fut exécutée le jour même : le coupable fut pendu à une potence dressée exprès au milieu du Pré-aux-Clercs, et son corps livré aux flammes. Quelques-uns de ses camarades recueillirent ce qu’ils purent de ses ossements, et les allèrent inhumer près de là , dans la chapelle de Saint-Père, devenue depuis l’église de la Charité. Dès le soir même de l’exécution, les étudiants, exaspérés, affichèrent des placards menaçants aux portes et dans les carrefours de la ville , abattirent la barrière des Sergents près la Croix des Carmes , maltraitèrent les officiers de justice et tuèrent un de ceux qui venaient leur signifier les ordres du parlement. L’exécution de ces ordres rigoureux était difficile; la voix des maîtres n’avait plus d’empire sur la jeunesse, que plusieurs grands seigneurs soutenaient et encourageaient se-
niSTOIKE
crétement. Le 21 mai , le lieutenant criminel et le lieutenant civil se présentèrent avec leurs gens pour faire exécuter les ordres du parlement : les désordres continuèrent. La rue de La Harpe, vers les collèges de Bayeüx et de Narbonne, devint un champ de bataille ; des hommes à cheval , armés de toutes pièces, envoyés, dit-on, par un prince du sang, le duc d’Enghien, et parmi lesquels se trouvait Un seigneur illustre , le comte de Caiman , prirent la défense des écoliers, et les suppôts de la justice furent obligés de s’enfuir après avoir perdu une partie de leur escorte. Le même jour, le parlement, qui craignait que l’affaire ne prit un caractère de plus én plus grave, ordonna de nouveau au recteur de l’Üniver- Sité et aux principaux des collèges, de faire tous leurs efforts pour rétablir le bon ordre; et en même temps, le président Gilles Lemaître leur promit avec douceur qu’il serait procédé au procès du commissaire Bailli et des auteurs de la mort de l’écolier breton. Le roi était alors en Picardie ; il écrivit à l’Uriiversi té plusieurs lettres foudroyantes. Le 25 mai, il annonça qu’il allait faire occuper le quartier de l’Ünpversité par dix compagnies de fantassins et dçux cepts hommes d’armes: il confisqua le Pré-aux-Clercs, avec défense à toute personne de l’Université d y mettre le pied , et il ordonna à tous les écoliers de se
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mettre en pension dans les collèges fermés, ou ae
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vider la ville et les faubourgs, sauf les étudiants
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étrangers appartenant aux pays alors en guerre avec
la France, auxquels il fut enjoint de sortir du foÿâümè
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dans la quinzaine, sous peine d’être déclarés prisonniers de guerre. Énfin , Henri JI menaçait l’Universifé de lui enlever tous ses privilèges, et de lqi infliger une punition qui serait de perdurable mémoire. L’Université, effrayée, envoya vers le roi, à La Fère,upe députation à la tête de laquelle était Jean de Saiignac. Ces émissaires reçurent un accueil assez favorable , et obtinrent du roi la révocation des ordonnances rendues pendant les troubles , et l’annülation de lôutes les procédures commencées à leur occasion contre les membres du corps enseignant. Le parlement se montra moins facile; il refusa d’abord d’enregistrer cet ordre royal, et il fallut des injonctions réitérées pour l'y contraindre 1 * .
Peu à peu le calme se rétablit; mais , comme dans ' . 'Y
toutes les agitations populaires comprimées par la
fbrce, ce ne fut pas sans quelques manifestations de résistance. Le 1 i juin , il se passa un incident qui prouve que, daris ces tristes séditions, les étudiants n’étaient pas toujours les plus coupables. Le il juin, jour de saint Barnabé, pomme on revenait de la procession de l’Université à Sainte-Geneviève, on apprit que plusieurs maisons voisines du Pré-aux-Clercs avaient
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encore été forcées , et qu’elles avaient été le théâtre de grandes violences. Çejte fois l’Üniversité, qui s’était réconciliée avec le roi, l’efi informa elle-même en
ces termes : << Sire, à grande peine pourrez-vous
1 M. Dubarle, II, 61 et jjjjv. — Félibien,!!, 1053 et suit.
— Dubreuil, p. 5Ô6 et suiv.
croire combien de joie et de consolation a reçu votre très-humble et très obéissante fille et servante apprenant par ceux qu’elle avoit envoyez devers Votre Majesté la bonté et clémence, dont vous a plu user en son endroit, et le souverain remède que vous a plu donner à ses maux. Sire, nous en avons, par procession publique, rendu grâce à Dieu, le roy des roys, et à vous le meilleur de tous , et encore rendons par la présente; par laquelle , en outre , vous supplions d’entendre que , au retour de notre procession , avertis que quelques méchants, sous le nom et titre d’escoliers, faisoient encore quelques démolitions, nous y sommes allés, et nous- mêmes en avons fait prendre huit, dont sept se sont trouvés artisans, et le huitième se dit escolier du collège d’Autun. L’avons fait mener audit collège, et trouvé qu’il en étoit cuisinier. Si lui avons fait donner la sale (le fouet), de sorte qu’il peut avoir perdu l’envie d’y retourner. Ce que, Sire, nous vous escrivons pour témoignage de la diligence que nous avons faite et espérons faire, pour toujours tenir les nôtres en leur devoir et en la paix et tranquillité comme les études le désirent, et comme l’obéissance que nous avons rendue le requiert. »
Ainsi finit cette affaire, qui atteste la décadence de l’importance politique de l’Université. Autrefois, dit Saint-Foix, pour se faire rendre justice, c’était elle-même qui interrompait ses leçons et les prédications de ses théologiens ; ici, c’est par forme de punition que l’on impose silence à ses professeurs. Ce
changement, arrivé dans son pouvoir, montre le caractère et l’esprit des différents siècles
La guerre civile, qui troubla le royaume sous les successeurs de François I* r , nuisit singulièrement au progrès des études. En vain quelques hommes d’intelligence et de progrès réclamèrent des réformes nécessaires dans l’Université ( entre autres occasions aux états généraux de 1560), le bruit des armes vint étouffer leur voix. Le corps enseignant ne portait son attention que sur ces fatales questions religieuses qui préoccupaient alors les esprits; il se montra toujours rigoureusement sévère à l'égard des protestants, et refusa d’exécuter l’édit du 1 1 août 1570, qui accordait à tous les partis la liberté de conscience, et qui, par article spécial , stipulait la réception aux écoles, sans nulle distinction de tous ceux qui se présenteraient. Quelques religionnaires faisaient cependant partie de l’Université; ils périrent dans l’affreuse nuit du 24 août 1572. Le plus illustre était un homme dont j’ai déjà parlé , et qui mérite quelque attention.
Pierre Ramus était né vers 1502 , d'une famille de Picardie. Son père, trop pauvre pour lui faire donner une éducation , l’employait à garder les troupeaux ; mais tourmenté du désir d’apprendre , l’enfant s’enfuit deux fois pour venir étudier à Paris , et deux fois la misère le contraignit de retourner dans la maison paternelle. Un de ses oncles se chargea enfin de payer pendant quelque temps sa pension dans
1 Essais hist. , 111 , 339 .
15$ ItlSTOIRf
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pn collège, et afin çje pouyoir continuer ses études , Ramus entra en qualité de domestique au collège de Navarre, dont il devint bientôt l’élève le plus distingué. Homme d’avenjr , ennemi juré de la rpptjne , il débuta dans la carrière universitaire par une violente
attaque contre le dieu des écoles, Aristote. Rampé comprit qu’t) était ridicule d’accepter sans discussion, au seizième siècle, les préceptes du philosophe grec, il tropva que le maître l'a dit était qpe réponse très-facije et fort agréable aux esprits médjqcres et routiniers, Il résolut donc de renverser cette idole, lorsqu’il se présenta à l’examen pour obtenir le grade de maître èsarts, )1 prit pour sujet de sa thèse le développement de cette proposition : « Tout ce qu’Aristote a dit est faux. » A la grande indignation des docteurs, Ramus soutint cette fhèse, du reste fort paradoxale, et combattit victorieusement ses adversaires. h’alarn)e fut grande dans lTJniversité; l’imprudent novateur pyant qsé défendre sop opinion par ses écrits , il fut accusé devant le conseil du rqi et le parlement, et l’on ne parlait rien moips que de l’envoyer aux galères. François I er fit défendre à Ramus d écrire ou de parler contre Ja doctrine d’Aristote, et lui ordonna de ne plus s’occuper de philosophie. L’année suivante (1545), Ramus fut cependant invité à donner des leçons de rhétorique au collège de Presles, dont il devint bientôt principal, malgré l’opposition de la Sorbonne. Le cardinal de Lorraine, qui le protégeait, obtint même de Henri II, dès 1547, l’annulation de l’arrêt qui lui défendait d’enseigner la philosophie, et, en 1551,
de l’uni\ersité. 159
Pierre Ramus fut pommé professeur de philosophie et d’é}oquence au collège de France.
Vers cette époque un grand trouble s’éleva dans ^Université pour une cause fort singulière. Il s'agissait de savoir comment il fallait prononcer la lettre Q 4 ans les mots latins commençant par cette lettre. L’ancien usage de l’Université était de lui donner le son du R ; de sorte que quisquis, quamquam, se prononçaient kiskis, kamkam. Le célèbre Erasme venait de faire dans la langue grecque de semblables réformes de prononciation, dont le bruit agitait encqre le monde savant. Ramus , toujours novateur , attaqua comme illogiques le kiskis et le kamkam ; les professeurs du collège de France se joignirent à lui; mais tous les partisans d’Aristote se soulevèrent. Un ecclésiastique, ayant été privé de ses revenus pour avoir embrassé cette réforme, se pourvut contre ce décret, et le parlement fut saisi de l’affaire, et appelé ainsi à juger en dernier ressort de la prononciation de la lettre litigieuse. Tout le monde se récria contre le ridicule de ce procès; et quoiqu’à ce propos la Sorbonne accusât Ramus d’hérésie, le parlement déclara tout simplement que chacun prononcerait comme il voudrait. Le calme fut rétabli , mais cette affaire laissa des traces dans les esprits; c’est depuis lors, dit un historien moderne, que les discussions méticuleuses et le verbiage de la médisance furent appelés des cancans.
Pierre Ramus devint en peu de temps l'une des gloires de l’Université de Paris, et jusqu’au dernier
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moment de sa vie , il lutta avec courage contre la médiocrité et l’envie. Les persécutions ne lui manquèrent pas. Ayant eu l’imprudence d’avouer hautement son penchant pour la réforme , il fut obligé de s’enfuir à Fontainebleau , auprès de Charles IX ; sa maison fut envahie et mise au pillage , et la riche bibliothèque qu’il s’était formée fut détruite. Cependant il revint à Paris en 1563, et reprit possession de sa chaire au collège royal. Doyen de cette admirable institution , Ramus y exerça une surveillance sévère , et se montra inexorable envers les intrigants et les gens sans mérite , qui déshonoraient le corps universitaire. Un certain Jean Dampestre avait eu le crédit de se faire nommer , en 1565, professeur de mathématiques au collège royal, et il savait à peine les premiers éléments de la science qu’il se chargeait d’enseigner. L’illustre doyen l’accusa publiquement d’ignorance et d'incapacité , le traduisit au parlement et obtint une ordonnance qui régla que Dampestre et tous les autres professeurs se présenteraient désormais pour être admis au collège royal , et seraient examinés solennellement par leurs collègues. Quelques mois plus tard, sur son rapport , le roi décida que toutes les fois qu’une chaire du collège royal serait vacante , la nouvelle en serait publiée dans toutes les grandes universités de l’Europe , pour augmenter les difficultés du concours. Dampestre, honteux et confus, se retira, et vendit sa chaire à un nommé Charpentier, homme aussi médiocre que lui. La lutte s’engagea entre cet
Ut u’UMVtMSITt.
intrigant et Pierre Ramus , et elle durait encore lorsqu’arriva la saint Barthélemi. En entendant le son du tocsin, le bruit des armes et les cris d’alarme de ses co-réligionnaires , le doyen du collège royal , qui avait conservé ses fonctions de principal du collège dePresle, se cacha dans une des caves de cet établissement, situé rue Saint-Jean-de-Beauvais ; mais Charpentier , accompagné de quelques égorgeurs, vint l’arracher de son asile, exigea de lui une rançon pour le rachat de ses jours, et, après l’avoir reçue, il le livra au poignard de ses satellites. On jeta son cadavre tout nu dans la cour du collège de Presle, ses entrailles furent arrachées et livrées aux animaux ; elles écoliers, dit-on, excités par la rage féroce de leurs maîtres, traînèrent son corps dans la houe des rues. En apprenant ces horribles détails, un autre professeur du collège de France , Denis Lambin , expira de frayeur.
Du reste , l’Université ne se mêla point aux événements politiques de cette sanglante époque ; la faculté de théologie rédigea seulement une formule d'abjuration que l'on faisait répéter aux huguenots prisonniers; ce fut toute la part que le corps universitaire prit à ce triste épisode x .
Il joue malheureusement un rôle dans les troubles qui signalèrent le régne déplorable d’Henri III. Ce prince avait protégé 1 Université à son avènement au trône, et il avait créé au collège royal trois
‘ M. Dubarle, II, 114.
chaires nouvelles pour la théologie, la chirurgie et la langue arabe. Mais il osa porter atteinte aux privilèges de la compagnie , entre autres à celui qu’elle possédait depuis si longtemps d'entretenir des message ri es. Je trouve à ce sujet de curieux renseignements dans un ouvrage publié vers la fin du siècle dernier. «Dès l’origine de son institution, l’Université avait établi des messagers, qui se chargeaient de conduire à la capitale du royaume les jeunes gens de province qui venaient y étudier. Ces messagers servaient à entretenir des rapports réguliers entre les étudiantset leurs familles. Comme le public vit qu’ils s’acquittaient très-fidèlement de leurs fonctions, attendu qu’ils étaient responsables de leur conduite au recteur et aux procureurs des nations, il prit confiance en eux, et se servit de cette commodité pour faire porter ses hardes , ses paquets et ses lettres ; ainsi les messagers de l’Université devinrent insensiblement ceux de 1 État. Us jouissaient de privilèges considérables, entre autres de l'exemption du péage dû au roi et aux seigneurs sur les fiefs desquels ils passaient ; c’est ce qu’on apprend par les lettres de Philippe-le-Bel de l'an 1312 , et par une charte de Louis Hutindu 2 juillet 1315, où ils rapportent celles des rois leurs prédécesseurs. En vain plusieurs particuliers voulurent dans la suite s’immiscer dans cette espèce de ministère public, l’Université s’y opposa toujours et obtint des arrêts, tant du conseil de nos rois que du parlement de Paris, qui réprimèrent ces entreprises, et maintinrent ces messagers dans l’exer-
Dt l’uhivjehsitiî. 165
cice de leurs fonctions, à l’exclusion de tous autres. Les choses subsistèrent en cet état jusqu’en 1576, que le roi Henri III jugea à propos d’établir des messagers royaux dans les villes et les lieux où il y a des sièges ressortissants des cours des aides et de parlement, et il leur accorda les mêmes droits et privilèges dont jouissaient les messagers de l’Université. Celle-ci eut le crédit de faire retarder l’enregistrement de cet édit jusqu’en 1579 , et d’y faire ajouter la clause que ces messagers royaux ne pourraient porter seulement que les sacs et papiers de justice. Les messagers de l’Université restèrent donc seuls en droit de conduire les personnes et de porter les hardes, paquets et lettres du public : cela dura jusqu’en 1632, que Louis XIII permit, par une déclaration, que les courriers de sa Majesté pussent joindre à ses dépêches les lettres des particuliers, mais seulement deux fois la semaine, savoir le mardi et le vendredi. Les maîtres de ces courriers abusèrent bientôt de cette permission , et entreprirent de faire porter les lettres du public chaque jour de la semaine , mais l’Université s’y opposant obtint, les 14 décembre 1641, 29 mars 1642, 19 novembre 1644 et 5 octobre 1647, les arrêts du conseil d’État, rendus contradictoirement, par lesquls il fut permis à ses messagers de partir tous les jours, notamment de Paris à Rouen, et de porter toutes les lettres et autres choses qui leur seraient confiées, avec défense aux maîtres des courriers de les porter d’autres jours que les mardis et vendredis. Le recteur confère ces char-
ges, dont lafinanceestdesix cents livres. Les messagers sont exempts de tutelle, curatelle, et jouissent des privilèges et immunités de l’Université ; ils sont appelés aux processions du recteur, et ils ontleur salle d’assemblée au collège de Louis-le-Grand. Ces offices viennent de perdre leurs privilèges cette année 1778 1 . >»
11 fut donc facile aux ligueurs d’entraîner dans leur parti l’illustre compagnie. Les docteurs de Sorbonne, dont l’audace avait dû être réprimée plusieurs fois par le parlement *, se montrèrent pour la plupart de furieux démagogues, et dés l’année 1584, iis faisaient soutenir , dans des thèses publiques, qu’il est permis de tuer un roi qui abuse de son autorité. A leur tête était le fameux Jean Boucher, curé de Saint- Benoît, que ses violences et la difformité de son visage, auquel il manquait un œil, avaient fait surnommer le Polyphéme de la Sorbonne 8 . « En ce temps, dit Lestoile , dans son curieux Journal du règne de Henri III , le duc de Guise fut voir messieurs de la Sorbonne, et leur demanda s’ils estoient assez forts avec la plume, sinon qu’il le falloit estre avec l’épée. » C’était vers la fin de l’année 1584. Les docteurs attendirent que la révolte fût mieux organisée, et le 16 décembre 1587, ils décrétèrent dans une assemblée secréte « qu’on pouvait ôter le gouvernement
1 Dict. hist. de Paris, par Hurlant et Magny, IV, 753.
5 Uu arrêt du 1 6 décembre 1 55U leur défend de prêcher, sans avoir obtenu la permission de l’évêque métropolitain.
* Hist. de la Sorbonne, par l’abbé Duveroet , 1, SI >8.
DE ï/ UNIVERSITÉ.
aux princes qu’on ne trouvait pas tels qu'il fallait , comme l’administration à un tuteur devenu suspect.» Henri III, prévenu de ce nouvel acte d’insolence, manda au Louvre le parlement et la Sorbonne, et adressa à la faculté les plus vifs reproches : « Vous ne pouvez nier , dit-il, que vous ne soyez notoirement malheureux et damnés; premièrement pour avoir publiquement et dans la chaire de vérité avancé plusieurs calomnies contre moi, qui suis votre légitime souverain ; secondement , pour ce que sortant de chaire, après avoir bien menti et médit, vous allez droit à l’autel dire la messe, sans vous réconcilier ni confesser, contre ce qui est dit dans l’Évangile et ce que vous enseignez vous-mômes aux autres. Je sais, ajouta-t-il, vostre belle résolution de Sorbonne du 16 de ce mois, à laquelle j’ai été prié de n’avoir égard, pour ce qu’elle avoit été faite après déjeuner. Je ne veux pas me venger de ces outrages, comme j’en ai la puissance et comme a fait le pape Sixte-Quint , qui a envoyé aux galères certains prédicateurs cordpliers pour avoir osé médire de lui dans leurs sermons. Il n’y a pas un de vous qui n’en mérite autant et davantage, mais je veux bien oublier et pardonner, à la charge de n’y plus retourner; autrement , je prie ma cour de parlement d’en faire une sévère justice *. »
Au milieu du désordre qui régnait alors dans toute la France, de semblables menaces étaient puériles.
» Félibien,II, 1165.
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La Sorbonne, certaine de l’impunité, redoubla d’audace et entraîna avec elle les autres facultés. Dans la célèbre journée des barricades (12 mai 1588), qui vit pour la première fois un roi de France fuyant devant ses sujets révoltés, les écoliers ne furent point les derniers à prendre les armes J . Enfin, le 7 janvier 1589, les docteurs déclarèrent solennellement Henri III déchu de ses droits à la couronne. « Et ainsi, dit Lesloile, trente ou quarante pédants, maîtres-ès-arts crottés, qui, après les grâces, traitent des sceptres et des couronnes, comme porte- enseignes et trompettes de la sédition, déclarèrent tous les sujets de ce royaume absous du serment de fidélité et obéissance qu’ils avaient juré à Henri de Valois, naguère leur roi , et rayèrent son nom des prières de l’Église. » Ils excitèrent si bien le fanatisme du peuple, que, quelques mois après, Jacques Clément assassinait Henri III h Saint-Cloud. Le meurtrier fut honoré comme un saint, sa victime accablée d’outrages, et la Sorbonne poursuivit avec unenouvelle fureur le successeur deHenri III, le bon Béarnais. Elle décréta, le 10 février 1590, en présence du légat du saint-siège,
* Les e'coliers poursuivaient sans cesse de leurs railleries Henri III et ses mignons. Un jour que le roi se promenait h la foire Saint-Germain , quelques-uns de ces mauvais garnements s'affublèrent de collerettes en papier, en parodie des fraises à l’espagnole que portaient le prince et ses courtisans. Us parcoururent la foire en criant : à la fraise on reconnaît le veau. Henri se contenta d’en faire emprisonner deux ou trois, pendant quelques
jours. ’ • ■
DF. I.’UNIVEMITK. 16 T
« que quiconque soutiendrait que Henri de Bourbon pouvait être honoré du litre de roi, devait être regardé comme pernicieux à l’Église de Dieu, parjure et désobéissant à sa mère, et que, s’il était de son corps, elle l’en retranchait comme un membre pourri. » Cette déclaration fut bientôt suivie d’autres non moins violentes, qui augmentaient le désordre. La plupart des docteurs , entraînés par une haine inexplicable contre Henri IV, ou gagnés par les doublons d’Espagne, voulaient livrer la France à l’étranger. Dès le mois de septembre 1591, ils avaient écrit au roi d’Espagne , par l’entremise du père Mathieu, jésuite, pour l'engager à donner sa fille en mariage au jeune duc de Guise, prince, disaient-ils, plein d’esprit , prompt et gaillard, courageux et vaillanl. Ils espéraient triompher à force d’intrigues ■, lorsque la conversion de Henri IV vint déjouer tous leurs projets. Les théologiens ne perdirent point cependant courage, et le proviseur de la Sorbonne, le cardinal Pellevé, fit rendre un décret portant que l’abjuration de Henri était dissimulée, et qu’on devait refuser de reconnaître Henri IV pour roi de France, quand même le pape lui donnerait son consentement. Mais
ces fureurs ne trouvaient plus de complices dans le
1 On lit dans un écrit du temps :
Les docteurs de feinte union Pensent, par leur doctrine folle,
Bu manteau de religion Faire une cape à 1’cspagnoje,
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peuple , fatigué delà guerre civile ; les bons citoyens s’étaient ralliés ; la satire Ménippée poursuivait les ligueurs de ses mordantes plaisanteries , et tuait par le ridicule ce misérable parti; et lorsque Pellevé osa prêcher de nouveau le régicide, on lui répondit par un pamphlet intitulé : Démonologie de la Sorbonne.
« Peuples, disait l’écrivain royaliste, que le beau et spécieux nom de Sorbonne ne vous offusque plus les yeux. Elle n’est plus comme autrefois la perle du monde; c’est une boutique de toutes méchancetés; le réceptacle des meurtriers et des larrons; le tombeau des loisdivineset humaines *. » Les ligueurs n’avaient plus d’espoir que dans un nouveau Jacques Clément, lorsque les royalistes ouvrirent les portes de Paris à Henri IV (mars 1594).
Ce grand événement, si heureux pour le royaume, ne le fut pas moins pour l’Université. La situation des écoles était déplorable. En voici le tableau tracé par les spirituels auteurs de la satire Ménippée. C’est un extrait de la harangue qu’ils font prononcer à M. le recteur Roze , grand maître du collège de Navarre et évêque de Senlis , aux états généraux tenus à Paris en 1593, par les chefs de la ligue, en présence du duc de Mayenne, lieutenant général du royaume 1 2 .
1 Duvernet, II, 121.
8 J’emprunte le texte et les notes explicatives à l’excellente édition de la satire Ménippée , publiée en 1824, par M. Charles Nodier, 2 vol. grand in-8“.
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«. Sommairement, vous diray, messieurs, que la fille aisnée du roy, je ne dy pas du roy de Navarre , mais du roy que nous eslirons icy, si Dieu plaist, et en attendant je diray la fille aisnée de monsieur le lieutenant de l’estât et couronne de France, l’Université de Paris, vous remonstre en toute observance, que depuis ses cunabules et primordes x , elle n’a point esté si bien morigenée , si modeste et si paisible qu’elle est maintenant , par la grâce et faveur de vous autres, messieurs. Car au lieu que nous soûlions * voir tant de fripons, friponniers, juppins 3 , galoches 4 , marmitons, et autres sortes de gens malfaisants, courir le pavé , lianter les bordeaux, tirer la laine 5 , et quereler les rostisseurs du Petit-Pont , vous ne voyez plus personne de telles gens par les collèges : tous les supposts des facultez et nations qui tumultuoyent pour les brigues de licences ne paroissent plus : on ne joue plus de ces jeux scandaleux et satyres mordantes aux eschaffauts des collèges, et y
'■ Son berceau et ses commencements. Il convenait au recteur de l’Universite - d’ctaler ce faste d’ érudition scolastique, et de montrer qu’il ne tenait qu’à lui de s’exprimer en latin.
1 Nous avions coutume : du mot latin solere.
5 Imitation de Rabelais , qui emploie ce terme pour signifier qui hante les mauvais lieux, par allusion au nom d’un vêlement de femme.
4 Nom que l’on donnait aux externes , parce que la plupart d’entre eux portaient de gros souliers à semelle de bois , appelés galoches.
* Terme de l’e'poque, qui signifie : voler les manteaux.
voyez une belle réformation, s’estant tous ces jeunes regents retirez , qui vouloyent monstrer à l’envy qu’ils savoyent plus de grec et de latin que les autres. Ces factions de maistres-ès-arts, où l’on se battait à coups de bourlet et de chaperon, sont cessées; tous ces escholiers de bonne maison , grands et petits ont faict gille * : les imprimeurs, libraires, relieurs, doreurs et autres gensde papier et parchemin, au mombredeplua de trente mille, ont charitablement fendu le vent en cent quartiers 1 pour en vivre, et en ont encore laissé suffisamment pour ceux qui ont demeuré après eux. Les professeurs publics , qui estoient tous royaux et politiques, ne nous viennent plus rompre la teste de leurs harangues et de leurs congrégations aux Trois evesques (au collège royal); ils se sont mis à faire l’alquemie (l’alchimie) chacun chez soy : bref, tout est coy et paisible, et vous diray bien plus : jadis du temps des politiques et heretiques Ramus, Galandius et Turnebus, nul ne faisoit profession des lettres qu’il n’eust de longue main et à grands fraiz estudié , et acquis des arts et sciences en nos collèges, et passé par tous les degrez de la discipline scholastique. Mais maintenant par le moyen de vous autres, messieurs, et la vertu de la saincte union, et principalement par vos coups du ciel, monsieur le lieu- »
• Mot proverbial pour dire : s'enfuir. Il fait probablement allusion à la poltronnerie d’un personnage obligé de I’aneienne comédie populaire.
* Fendre le vent en cent quartiers pour en vivre , c’est être réduit à la dernière extrémité et manquer de tontes ressources.
DE L’UHIVEMITÉ.
tenant, les beurriers et beurrieres de Vanves (Vanvres), les ruffiens 1 de Montrouge et de Vaugirard, les vignerons de Saint-Cloud, les carreleurs deVillejuifve et autres cantons catholiques , sont devenus maistres-és-arts, bacheliers, principaux, présidents et boursiers des collèges, régents des classes, et si arguts philosophes, que mieux que Cicéron maintenant ils disputent de inventions, et apprennent tous les jours , aflodidactos 9 , sans autre précepteur que vous, monsieur le lieutenant, apprennent , dis-je , à décliner, et mourir de faim per régulas. Aussi n’oyezvous plus aux classes ce clabaudement latin des régents qui obtondoyent (assourdissaient) les aureilles de tout le monde : au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute heure du jour l’harmonie argentine et le vray idiome des vaches et veaux de laict, et le doux rossignolement des asnes et des truyes qui nous servent de cloches , pro primo, secundo et tertio ; nous avons désiré autrefois sçavoir les langues hébraïque , grecque, et latine : mais nous aurions à présent plus de besoin de langue de bœuf salée , qui seroit un bon commentaire après le bain d’avoyne : mais le Mans et Laval, et ces infaillibles voitures d’Angers, avec leurs chapons de haute graisse et gelinotes, nous ont failly, comme les langues, et n’avons plus qu’un amer souvenir de ces messagers académiques qui descendoyent à l’Arbaleste , et autres fameuses hos-
1 Ruffiens est nn mot d’origine italienne. Il paraît que Montrouge et Vaugirard e'taient alors des endroits de delrauche.
* Sans autre enseignement, sans autre maître que la nature.
HISTOIRr
telleries de la rue de la Harpe , à jour et poinct nommé, au grand contentement des escholiers attendants, et de leurs régents friponniers 1 . Vous estes cause de tout cela, monsieur le lieutenant, et tous ces miracles sont œuvres de vos mains : il est vray que nos prédications et décrets n’y ont pas nui. Mais tant y a que vous en estes le principal motif et instrument, et pour vous dire en un mot, vous nous avez perduz et esperduz. Excusez-moi, si je parle ainsi. Je vous dirai avec le prophète David : Loquebar in conspectu rtqum, et non confundebar : vous avez, inquam , si inquiné (souillé), et diffamé ceste belle fille aisnée, ceste pudique vierge, ceste fleurissante pucelle, perle unique du monde , diamant de la France, escarboucle du royaume, et une des fleurs de lys de Paris , la plus blanche , que les Universitez estrangeres en font des sornettes grecques et latines , et versa est in opprobrium gentium. »
Claude d’Aubray, dans la magnifique harangue que lui prêtent les auteurs de la satire Ménippée , déplore également le sort de l’IJniversilé devenue sauvage. « Où est, dit-il , l’honneur de notre Université? où sont les collèges ? où sont les escholiers? où sont les leçons publiques / où l’on accouroit de toutes les parts du monde ? où sont les religieux estudiants aux couvents ? Ils ont pris les armes, les voilà tous soldats débauchés. » Il appartenait au bon Henri de mettre fin à ces désordres et de rendre à l’Université de Paris le calme et la prospérité.
1 Diminutif de fripons, déjà employé précédemment.
DE l’uMVXUSITÉ.
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