‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Depuis Hugaes-Capet jusqu'à saint Louis. (987-1220.)

« C’était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir avant l’an mil de l'incarnation. Avant le christianisme, les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction s’était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen âge n’avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était bien difficile d’en discerner l’ordre intime et profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi ; il aspirait à l’ordre et l’attendait dans la mort 1 .» Cette terreur arrêta toute pensée d’avenir; l’humanité ne songea qu’à sa fin prochaine.

Mais ces effroyables misères , qui désolèrent l’Europe au commencement du neuvième siècle , eurent un terme , et l’espérance revint dans les cœurs ; les études recommencèrent avec une nouvelle ardeur. Le second roi capétien, le bon Robert , était sage el lettré , dit la chronique de saint Bertin , •passablement

1 M. Michelet, Histoire de France , H, 1 38.

DE L’UNIVERSITÉ

philosophe et excellent musicien; il composa plusieurs hymnes et motets religieux qu’on chante encore aujourd’hui. Son maître avait été le célèbre Gerbert , qui fut pape sous le nom de Sylvestre II , et dont la science fit croire à la magie. Cet homme distingué , protégé parceux qu’il avait aidé à monter sur le trône, vint enseigner, dit-on, au cloître Notre-Dame, dans l’école fondée par Remi et Hucbald. Parmi les savants qui lui succédèrent , on remarque Lambert , élève du fameux Fulbert de Chartres; Drogon ; Manegold de Lutembach, dont les filles enseignaient la théologie aux femmes 1 ; Robert d’Arbrissel , fondateur de l’abbaye de Fontevrault; Marbodus, plus tard évêque de Rennes; Yves, qui devint évêque de Chartres ; le théologien Pierre-le-Mangeur ( Petrus comestor) ; Adam de Petit-Pont , qui enseignait la grammaire, la rhétorique et la dialectique; Michel de Corbeil et Pierre le Chantre , qui professaient la théo* logie ascétique; et Roscelin, chanoine de Compiégne, le chef de la secte des nominaux.

Le plus célèbre des maîtres de l’école de la cathédrale, celui qui , par son enseignement, lui donna la plus grande célébrité et l’éleva au-dessus des écoles de Reims, d'Orléans , de Chartres , ses rivales , c’est Guillaume de Champeaux. Fils d’un laboureur de Champeaux, en Brie , Guillaume avait pris, suivant l’usage , le nom du lieu de sa naissance. Formé sous Anselme de Laon , il était venu enseigner à Paris la

» Hist. lit,, VU, 33.

rhétorique , la dialectique , la théologie avec un immense succès. Il fut brutalement interrompu , au milieu de son triomphe, par un homme dont le nom est trop populaire pour que je ne lui consacre pas ici quelques pages.

Fils d’un petit châtelain de la Bretagne, Pierre Abailard naquit, en 1079, à Palais, bourg situé à quelques lieues de Nantes. Son goût l’entraîna vers l’étude, dès l’âge le plus tendre, et, pour s’y livrer avec moins de distraction, il abandonna à ses frères son droit d’aînesse et ses biens. 11 était doué d’une facilité prodigieuse, et quoique la Bretagne possédât alors des professeurs distingués , il eut bientôt épuisé toute leur science. Il se rendit alors à Paris (il avait à peu près vingt ans), et il suivit assidûment les leçons de Guillaume de Champeaux; mais bientôt l’élève eutsurpassé le maître. Abailard se faisait un jeu d’embarrasser Champeaux dans ses propres subtilités , de le réduire au silence par sa puissante logique. A l’amitié qui les avait unis d’abord, la haine succéda vite, et Abailard fut obligé de quitter Paris, et de se retirer à Melun, puis à Corbeil. Une foule d’étudiants le suivirent partout, empressés de recueillir ses moindres paroroles, et il effaça en peu de temps, par sa renommée, celle, dit-il, qu’avaient acquise peu à peu les maîtres de l’art *. Mais l’envie et la persécution le suivirent aussi ,

1 Caeeilius Frey, médecin de la Faculté' de Paris , fait du savoir d’ Abailard cet éloge aussi grand que laconique :

Hic solus scivit seibile quiqnid erat.

de l’univehsité.

et tant par les chagrins qui l’assiégeaient déjà que par suite de l'extrême assiduité de ses études , il tomba malade, et retourna dans son pays natal.

Lorsqu’Abailard revint à Paris, deux ans après, il trouva Guillaume de Champeaux retiré au monastère de Saint-Victor, sur la montagne Sainte-Geneviève , où il avait pris l’habit de chanoine régulier. Se lassant bientôt d’une vie oisive , et cédant aux sollicitations d’Hildebert, évêque du Mans, Champeaux fonda une nouvelle école et enseigna à Saint-Victor. 11 y consolida son immense réputation, et vit même son ancien élève parmi ses auditeurs. Mais cette réconciliation nefutqu'apparente. La querelle entre ces deux grands hommes recommença avec plus de violence que jamais au sujet de cette éternelle querelle des réalistes et des nominaux Champeaux s’était déclaré pour les premiers, son rival avait suivi l’opinion des nominaux. La lutte s’engagea ; Abailard poursuivitson adversaire avec acharnement, le pressa de toutes parts, l’attaqua sur le système des universaux , l’un des dogmes essentiels du parti réaliste, et l’obligea à s’avouer vaincu. Dès lors le mouvement philosophique reconnut Abailard pour son chef. Champeaux, qui, peu de

1 a Les nominaux étaient ainsi appelés parce qu’ils n’accordaient aux idées générales d’autre existence, hors de l’entendement, que celle des noms dont on se sert pour les exprimer, tandis que leurs adversaires, les tenant pour des substances réelles, en prirent le nom de réalistes. » Notice sur Abailard, par M. et M“' Guizot. — Ainsi, par exemple, Rosrelin disait : « L’homme vertueux est une réalité, la vertu n’est qu’un son. »

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