BIST01ME
temps après, se retira de l’arène et mourut dans un cloître en 1121., fut abandonné, tandis que son adversaire voyait augmenter chaque jour sa puissance et sa gloire. Il fut revêtu d’un canonicat et investi d’une chaire de rhétorique et de philosophie. Les écrivains contemporains nous ont transmis peu de détails sur ce célèbre enseignement; nous savons seulement que le professeur acquit une gloire immense, universelle. L'un des hommes les plus savants du siècle, Foulques , prieur de Deuil , dans une lettre adressée à Abailard lui-même, s’exprime ainsi sur cette époque de sa vie : « Rome t’envoyait ses enfants à instruire; et celle qu’on avait entendue enseigner toutes les sciences montrait, en te confiant ses disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance , ni la hauteur des montagnes, ni la profondeur des vallées , ni la difficulté des chemins, parsemés de dangers et de brigands, ne pouvaient retenir ceux qui s’empressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer placée entre élle et toi, ni parla terreur des tempêtes, et à ton nom seul, méprisant les périls , elle se précipitait en foule. La Bretagne reculée t’envoyait ses habitants pour les instruire ; ceux de l’Anjou venaient te soumettre leur férocité adoucie. Le Poitou, la Gascogne, l’ibérie, la Normandie , la Flandre , les Teutons , les Suédois, ardents à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la France les pluséloignées comme les plus rapprochées,
DE l/l'NIVEBSITÉ.
tous avides de recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver l’enseignement. »
La montagne Sainte-Geneviève était le pèlerinage de la science. Aucune salle ne pouvait contenir les milliers d’auditeurs qu’évoquait la parole puissante du maître, et Abailard était presque toujours obligé de professer en plein air. Quelquefois môme , dit-on, le nombre de ses élèves surpassait dans Paris celui des habitants 1 . De cette célèbre école sortirent un pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France, d’Angleterre et d’Allemagne , et un grand nombre de ces hardis novateurs, à la tête desquels on remarque Arnauld de Brescia. « Les prodigieux succès d’ Abailard, dit un écrivain moderne , s’expliquent aisément. II semblait que pour la première fois on entendait une voix libre, une voix humaine. Tout ce qui s’était produit dans la forme lourde et dogmatique de l’enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge, apparut dans l’élégance antique qu’Abair lard avait retrouvée. Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait , popularisait, humanisait, A peine laissait-il quelque chose d’obscur et de divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là l’église eût bégayé et qu’Abailard parlait. Toutdevenaitdoux et facile ; il traitait poliment la religion, la maniait doucement , mais elle lui fondait dans la main. Rien n’embarrassait ce beau diseur; il ramenait
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1 Pa*quier, Recherches, liv. VI, c. 17.
la religion à la philosophie, la morale à l’humanité » Au milieu de ces triomphes survint ce grand épisode de la vie d’Abailard, qui n’a pas peu contribué à populariser son nom. Je veux parler de ses amours avec Héloïse. L’éloquent philosophe n’était point seulement le premier professeur des écoles de Paris, c’était un beau et brillant chevalier , homme du monde, poëte, musicien, dont l’extérieur séduisant augmentait la réputation. « J’en étais venu au point, dit-il , que quelque femme que j’honorasse de mon amour, je n’avais à craindre aucun refus. » Abailard avait alors trente-quatre ou trente-cinq ans; mais entraîné par le torrent des affaires et sa propre activité, il n’avait jamais songé à chercher des succès si faciles , lorsqu’il rencontra Héloïse nièce d’un chanoine de Paris, nommé Fulbert. Héloïse, à peine âgée de dix-huit ans , occupait l’attention publique par sa beauté , son mérite et son savoir. Abailard la vit , et en devint éperdument amoureux ; de son côté , la jeune fille ne put résister à l’ascendant de cet homme célèbre. Fulbert ne vit dans cette préférence pour sa nièce que l’amitié d’un savant pour une femme avide de science, et il eut l'imprudence de le loger dans sa propre maison 9 , afin qu’il fût plus à portée de surveiller l’éducation d’Héloïse. Mais bientôt les amours de son hôte et de sa pupille devinrent publiques , et
* M. Michelet, II, 883.
9 « On montre encore dans la Cité une maison qu’on dit avoir etc' celle de Fulbert. » M. de Gaulle, Hist. de Paris , 1, 455.
i/UNIVKBSlTÉ.
il l’apprit par les chansons qu’Abailard avait composées en l’honneur de sa maîtresse , et qu’on répétait dans les rues. Pour la soustraire aux mauvais traitements de l’oncle furieux, Abailard s’enfuit avec Héloïse en Bretagne, où elle lui donna un fils qu’ils nommèrent Astrolabe. Peu après , il l’épousa , et , pour la tenir éloignée de Fulbert , il la conduisit au couvent d’Argenteuil. Le chanoine, se figurant qu’il avait dessein de l’abandonner, résolut d’en tirer une atroce vengeance; il le fit surprendre par ses gens , pendant la nuit, et lui fit subir l’horrible mutilation que vous savez. L’assassin fut dépouillé de ses biens et exilé, mais Abailard dut aller cacher son désespoir au monastère de Saint-Denis. Héloïse prit le voile à Argenteuil , et son malheureux amant prononça ses vœux le lendemain (1120).
Il n’entre point dans mon sujet de raconter avec détails la vie d’ Abailard. Ce ne fut plus, jusqu’à sa mort, qu’une suite de persécutions et de malheurs. Ses élèves l’avaient supplié de reprendre son enseignement; il céda, et se retira à la campagne, dans une maison dépendante du monastère. Les amis de la science, qui accoururent à sa voix, étaient en si grand nombre, que, suivant ses propres expressions, « les logements ne suffisaient pas pour les contenir, le pays pour les nourrir. » Mais ses ennemis, à la tête desquels était saint Bernard, l’accusèrent d’hérésie; il fut traduit devant un concile, condamné sans être entendu , et enfermé à Saint-Médard de Soissons. Il obtint bientôt après la permission de retourner à
HISTOIHZ
Saint-Denis ; là , les persécutions redoublèrent. Abailard, voulant réformer les mœurs du couvent, et osant douter que saint Denis l’aréopagite fût jamais venu en France, excita un orage si violent, qu’il fut obligé de s'enfuir sur les terres du comte de Champagne, à Provins 1 . Puis, il se retira dans un lieu désert , à deux lieues de Nogent , où il construisit un ermitage qu’il nomma le Paraclet, le Consolateur. Ses disciples le suivirent dans sa retraite, et peuplèrent le désert; on le força encore de se taire et d’accepter, en Bretagne, le prieuré de Saint-Gildas. De nouveaux malheurs l’attendaient dans cet asile : ses moines, qu'il voulait réformer, tentèrent de l’empoisonner. Dans son désespoir, il songea, dit-on, à se retirer en Terre-Sainte; mais avant son départ, il comparut devant le concile de Sens. Abailard n’osa se défendre, et en appela au pape. Innocent II , qui devait le trône pontifical à saint Bernard , ordonna d’enfermer le prétendu schismatique; celui-ci l’avait prévenu en se réfugiant au monastère de Cluny. L’abbé Pierre le Vénérable le réconcilia peu à peu avec ses ennemis, et le pape leva l’excommunication ; mais il était trop tard. Abailard, épuisé par ses travaux, abattu par l’adversité, mourut deux ans après, au prieuré de Saint Marcel , prèsChàlons-sur-Saône, le 21 avril 1142, à l’àge de soixante-trois ans. Héloïse avait le même âge lorsqu’elle mourut , vingt-un ans après. Les deux amants furent ensevelis dans le même tom-
1 Uist. de Provins, par Félix Bourquelot, 1, 108.
de l’vhivsbsite. 45
beau. « Ils y reposent encore l’un et l’autre (dans le cimetière du Père-Lachaise) , après six cent soixantequinze ans, et, tous les jours, de fraîches couronnes, déposées par des mains inconnues , attestent pour les deux morts la sympathie sans cesse renaissante des générations qui se succèdent. L’esprit et la science d’Abailard auraient fait vivre son nom dans les livres, l'amour d’Héloïse a valu, à son amant comme à elle, l'immortalité dans les cœurs *. »
M, Cousin , dans son Introduction aux ouvrages inédits d’Abailard, a parfaitement apprécié l’enseignementdece grand homme, qu’il nomme le Descartes du douzième siècle. « Ce qui lui donne , dit-il, une place à part dans l'histoire de l’esprit humain, c'est l’invention d’un nouveau système philosophique et l’application de ce nouveau système , et en général de la philosophie à la théologie. Sans doute, avant Abailard, on trouverait quelques rares exemples de cette application périlleuse, mais utile, dans ses écarts môme, aux progrès de la raison ; mais c’est Abailard qui l’érigea en principe : c'est donc lui qui contribua le plus à fonder la scolastique, car la scolastique n’est pas autre chose. Depuis Charlemagne , et même auparavant , on enseignait dans beaucoup de lieux un peu de grammaire et de logique; en même temps,
1 Notice de M. et M”" 1 Guizot. Cet essai historique , qui sc distingue par une sage critique et une grande érudition, sc trouve en tête de la belle publication des Lettres iV Abailard et <T Héloïse, traduites sur les manuscrits de la Bibliothèque royale , par E. Oddoul, 2 vol. grand in-8°, 1839.
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de l’université. 45
ils veulent comprendre le plus possible, et ne se reposer que dans l’évidence : c’est là le trait commun qu’ils empruntent à l’esprit français, et ce trait fondamental de ressemblance en amène beaucoup d’autres; par exemple, cette clarté de langage qui naît spontanément de la netteté et de la précision des idées. Ajoutez qu’Abailard et Descartes ne sont pas seulement Français, mais qu’ils appartiennent à la même province , à cette Bretagne dont les sentiments se distinguent par un si vif sentiment d'indépendance et une si forte personnalité. De là, dans les deux illustres compatriotes, avec leur originalité naturelle, une certaine disposition à médiocrement admirer ce qui s’était fait avant eux et ce qui se faisait de leur temps, l’indépendance poussée souvent jusqu’à l’esprit de querelle , la confiance dans leurs forces , et le mépris de leurs adversaires, plus de conséquence que de solidité dans leurs opinions, plus de sagacité que d’étendue, plus de vigueur dans la trempe de l’esprit et du caractère que d’élévation ou de profondeur dans la pensée, plus d’invention que de sens commun, abondant dans leur sens propre, plutôt que * s’élevant à la faison universelle, opiniâtres, aventureux, novateurs, révolutionnaires.... Pierre Abailard est, avec saint Bernard , dans l’ordre intellectuel, le plus grand personnage du douzième siècle. Comme saint Bernard représente l’esprit conservateur et l’orthodoxie chrétienne, dans son admirable bon sens, sa profondeur sans subtilité, sa pathétique éloquence, mais aussi dans ses ombrages et dans ses limites par-
fois trop étroites , de môme Abailard et son école représentent en quelque sorte le côté libéral et novateur du temps, avec ses promesses souvent trompeuses et le mélange inévitable de bien et de mal , déraison et d’extravagance.... Malgré ses erreurs et les anathèmes de deux conciles , sa périlleuse mais féconde méthode est devenue la méthode universelle de la théologie scolastique. Les erreurs s’effacèrent , et la méthode resta, comme une conquête de l’esprit d’indépendance. »
Je me suis fort étendu sur Abailard et son école, parce que c’est là réellement le commencement de l’université de Paris. Lorsque Louis-le-Gros monta sur le trône (en 1108), il n’y avait dans la capitale que quatre écoles, celles de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Germain-lAuxerrois, dont j’ai déjà parlé 1 * * * * * * * , celle de Sainte-Geneviève 9 et la grande école de la cathédrale qu’on nommait par excellence Schola parisiensis. Mais sous Louis VIet ses successeurs, le grand mouvement intellectuel imprimé par Abailard fît de i nouveaux progrès ; toutes les idées, toutes les études convergèrent vers un centre, qui fut Paris. Les écoles
1 Voyez p. 25.
8 a Le chapitre de Sainte-Geneviève avait ses c'coles , à l’imi-
tation de la cathe'dralc , et son chancelier y avait les mêmes attri-
butions que celui de Notre-Dame. Il en résulta que lorsque l’uni-
versitd se fut e'tcnduc jusque sur le territoire de cette église , le
chancelier eut naturellement sur les ecoliers la même inspection
que l’autre avait sur eux, hors de la terre de Sainte-Geneviève. »
M. de Gaulle, 1, 171.
DE l'üniversité.
de la montagne Sainte-Geneviève et de Saint-Victor soutinrent leur réputation ; et, pour suffire h la multitude des étudiants , le chapitre de Notre-Dame fut obligé de fonder une succursale dans la petite église de Saint-Julien-le-Pauvre. Enfin, en 1147, sous le règne de Louis-le-Jeune, un collège fut établi à Paris; c’était le collège de Dace ou de Danemarck , fondé pour les étudiants de cette nation, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève 1 . Des hommes de mérite, et qui jouent un rôle dans l’histoire, enseignèrent à cette époque dans les différentes écoles de la capitale : Albéric, depuis évêque de Bourges, Robert de Melun, ensuite évêque d’Hereford en Angleterre, Gilbert de la Porée, le cardinal Yves de Saint-Victor, etc., etc. Citons aussi un illustre professeur du cloître Notre- Dame, dont les leçons attiraient un concours si prodigieuxd auditeurs, qu’il futobligé,en 1 127, de transporter sa chaire sur la place du Parvis: c’était Pierre Lombard, le mailre des sentences. Ses deux adversaires, Pierre-le-MangeuretPierre-le-Chantre, n’étaient pas moins célèbres.
L’enseignement, au douzième siècle, était subtil et stérile, pour ainsi dire; on le jugeait ainsi même à l’époque où cette vaine logique, qui faisait le fond de la philosophie, était en faveur. L’anecdote suivante en est la preuve : « En 1171, maître Silo, professeur de philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part de l’état où il se trouverait dans
' U. Ibid., i 78.
l’autre monde. Quelques jours après sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d’une chape toute couverte de thèses , « de sophismatibus descripta et flammâ ignis tota confecta. » Il lui dit qu’il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus qu’une tour : « Et est mhi data ut eam portera pro gloriâ quam in sophismatibus habui. » En même temps , il laissa tomber une goutte de sa sueur sur la main du maître; elle la perça d’outre en outre. Le lendemain, Silo dit à ses écoliers :
Linquo coax ranis , cras corvis, vaoaque vanis ;
Ad logiccm pergo, quæ raortis non timet crgo.
et il alla s’enfermer dans un monastère de Citeaux * » Cependant l’enseignement ne tarda pas à sortir de l’ornière et à prendre quelques accroissements. Un moine italien ayant réuni tous les canons des conciles, les décrétales des papes, les décisions des Pères, sous le titre de Concorde des canons discordants , cet ouvrage fut prescrit par le pape Eugène III pour l’enseignement du droit ecclésiastique. Girard, surnommé la Pucelle , fut le premier qui professa cette science à Paris, en 1160; après lui, on remarqua Anselme, évêque de Meaux, Mathieu d’Angers, qui fut cardinal , et Étienne de Paris. La découverte des pandectes amena l’enseignement du droit civil. Mais, sur la plainte de saint Bernard, Alexandre III défendit aux
1 Cette charmante anecdote est rapportée dans le tome deuxième de Y Histoire de l’ Université de Paris, par Duboullai , p. 593. Elle a été traduite par M. Michelet, dans son Histoire de France.
de l’tjkivebsité. 49
moines d’étudier le droit et la médecine. Les conciles deReimset deTours,en 1131 et 1163, excommunièrent quiconque oserait les professer. Enfin , Honoriuslll défendit, par une bulle célèbre de 1220, d’enseigner à Paris le droit civil; celte défense absurde subsista jusqu’au dix-septième siècle, et il fallut toute l’autorité de Louis XIV pour fonder une chaire de cette faculté dans l’Université de Paris. La médecine, la physique, comme on disait alors, n’était point enseignée, et la plupart des hommes qui l'exercèrent alors méritaient en partie les sanglants reproches que leur adresse l'auteur du Romande la Rose :
Advocats et physiciens Sont tous lies de tels liens.
Tels pour deniers sciences vendent,
Et tous à cette hard se pendent,
Tant ont le gain et doux et sade Qu’ils voudraient bien pour un malade Qu’il y en eût plus de cinquante.
Sous Philippe-Auguste , les écoles devinrent plus florissantes que jamais. On fonda plusieurs collèges : celui de Saint-Thomas-du -Louvre, établi par Robert de Dreux, quatrième fils de Louis-le-Gros ; celui des Bons-Enfants, fondé, en 1208, dans la rue qui porte ce nom, par un bourgeois de Paris, nommé Etienne Belot et Ada, sa femme 1 ; celui de Notre-Dame des dix-huit, situé sur l’emplacement actuel du jardin de
1 « Celte maison reçut d’abord le nom d’hôpital des pauvres écoliers; en effet le college ne leur donnait que l'instruction, ci pour
la Sorbonne, etenfincelui de Constantinople ou collège Grec , dans l’impasse d’Amboise, prés la place Maubert. Ces divers établissements attestent l'accroissement de cette jeune population , qui venait étudier à Paris; le médecin Rigord, biographe de Philippe-Auguste, en nous donnant le récit d’une grande procession, faite pour obtenir la guérison de Louis, l’héritier du roi, s’étonne de la multitude infinie d’écoliers qui assistaient à cette cérémonie. Aussi, voyons-nous commencer à celle époque ces luttes et ces querelles sanglantes, qui occupent pendant longtemps les annales de l’Université. Les clercs, comme on disait au moyen fige, avaient choisi un pré voisin de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour le théâtre de leurs amusements, et on lui avait donné, en conséquence, le nom de Pre'-aux-Clercs. Ce fut une source intarissable de rivalité etde discorde entre l’abbaye et 1 Université. Les religieux, qui avaient la possession de ce pré, voulaient en interdire l’entrée aux écoliers; ceuxci, opiniâtres et querelleurs, se portaient en foule au PVèraux-C/ercs , et défendaient souvent les armes à la main leurs prétendus droits. Deux rixes assez violentés eurent lieu, enll63eten 1192; dans cette dertiièrfe, un étudiant fut tué, plusieurs furent griévertient blessés. L’Université se plaignit hautement, et
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vivre, ils étaient obligés de demander l’aumône, comme l’atteste le JÇHl des frieries de Paris :
Les bons enfants orrez crier ;
or ri’ Du pain ! ne les veuil pas oublier. »
. M. de Gaulle, 1^ 566,
DE l’uNIVEHSITE.
l’affaire ne fut assoupie que lorsqu’on eut sévèrement puni plusieurs habitants du bourg de Saint-Germain, premiers auteurs du tumulte.
« A la môme époque, il s’éleva dans Paris, dit Félibien, une grande division entre les écoliers et les bourgeois. En voici l’origine : Un gentilhomme allemand, nommé Henri de Jac, l’un des trois compétiteurs qui venaient d’être élus à l’évêché de Liège, après la mort du dernierévêque Albert deCuick, mort au mois de février 1200, étudiait alors à Paris. Un de ses serviteurs alla au cabaret pour acheter du vin, et y fut maltraité. Les écoliers allemands , accourus sur l’heure, frappèrent l’hôte de la maison si rudement qu’ils le laissèrent à demi mort. Cet excès causa parmi la populace une grande clameur, et la ville fut émue. A ce bruit, Thomas, prévôt de Paris, armé et avec lui une foulede peuple aussi en armes, coururent attaquer le logis des écoliers allemands ; et dans ce combat , le gentilhomme allemand et quelques-uns de ses gens furent tués. Les maîtres des écoles de Paris en allèrent aussitôt porter leurs plaintes au roi Philippe-Auguste^ qui fit mettre en prison le prévôt et tous les complices que l’on put arrêter. Le roi, irrité, fit d’abord abattre leurs maisons et arracher leurs vignes et leurs arbres fruitiers. Il n’en demeura pas là : craignant que les maîtres et les écoliers ne désertassent Paris, il fit une ordonnance qui porte que , pour le crime énorme commis contre des clercs et des laïques tués à Paris au nombre de cinq, il en sera fait telle justice, savoir : Que le prévôt Thomas , dont les écoliers se
sont plaints, demeurera, parce qu’il nie le fait, toute sa vie en prison , s’il n’aime mieux se justifier par l'épreuve de l’eau, en sorte que, s’il succombe dans l’épreuve, il sera condamné à mort, et s’il s’en sauve, banni seulement de Paris , sans pouvoir être jamais bailli dansaucune des terres du roi; qu’il en sera de même des complices , mais que les fugitifs étaient déjà tenus pour condamnés. De plus, que, pour la sûreté des écoliers, le roi ferait désormais jurer tous les bourgeois de Paris que s’ils voient à l’avenir un laïque faire injure à un écolier, ils en rendront témoignage, et ne se détourneront point pour ne pas le voir. Que si un écolier est frappé , surtout à coups de pierres, d’épée ou de bâton, ceux qui en seront témoins se saisiront du coupable et le livreront entre les mains des officiers du roi, pour en informer et faire justice. L’ordonnance porte encore que ni prévôt, ni autre officier de la justice du roi, n’arrêteront aucun écolier pour crime , ou qu’ils le rendront à la justice ecclésiastique, en prenant toutefois connaissance, si le cas est grave, de ce que deviendra l’écolier. Qu’à l’égard du chef des écoles de Paris qu’on a depuis appelé recteur, il ne pourra, pour aucun crime , être arrêté que par le juge ecclésiastique. L’ordonnance poursuit ainsi : « Quant aux serviteurs laïques des écoliers, qui ne nous doivent ni bourgeoisie ni résidence, qui ne vivent point du trafic de marchandises, et dont les écoliers ne se servent point pour faire injure à personne, notre justice ne mettra point la main sur eux, si le crime n’est évident. » Le roi ajoute :
DE L’UNIVERSITÉ
« Nous voulons que les chanoines de l’église de Paris et leurs domestiques soient compris dans ce même privilège, sans déroger en rien à la liberté qui leur a été accordée par les rois nos prédécesseurs. Et afin que l’ordonnance soit mieux gardée, le prévôt et le peuple de Paris jureront de l’observer littéralement en présence des écoliers ; et à l’avenir, tout prévôt entrant en charge le jurera de même publiquement i , dans une des églises de Paris, le premier ou second dimanche après son installation. » Telle est l’ordonnance de Philippe-Auguste en faveur de l’Université de Paris, donnée à Bethisy, l’an 1200. C’est la plus ancienne qui se trouve pour exempter les écoliers, comme clercs, de la justice séculière. Saint Louis la confirma depuis, et commit à l'official de Paris toutes les causes, même criminelles, des écoliers de l’Université. Un auteur anglais, contemporain de Philippe- Auguste, dit que les écoliers supplièrent le roi de modérer la sentence contre le prévôt de Paris, et demandèrent seulement que lui et ses complices fussent châtiés publiquement, dans leurs écoles, à la manière des écoliers, et puis renvoyés en paix et rétablis dans leurs biens; mais que le roi rejeta leur requête; enfin, que le prévôt voulut se sauver quelque temps après de la prison, et que la corde, dont il se servit pour s’évader, se rompit, et qu’il tomba de si haut, qu’il expira sur le champ 3 . »
1 Les prévôts ont en effet prête' ce serment jttsqu’rn 1592.
* Histoire de la ville de Paris, par D. Féiibien et Lobineau, 1, 229, in-jol.
Les immenses privilèges, accordés par Philippe- Auguste aux écoles de Paris, attestent l’importance de cette illustre corporation. Déjà sous Louis VII, en 1 169, on avait vu Henri II, roi d’Angleterre, offrir de prendre pour arbitre dans sa querelle avec Thomas Becket, la cour des pairs de France ou les suppôts de l’Université. Les papes augmentèrent eux-mêmes les privilèges et les immunités des écoles, et en 1194, Célestin III déclara que, dans toute espèce d’affaires, les clercs ne seraient jugés que d’après le droit canon et par les tribunaux ecclésiastiques du lieu où ils étudieraient, prérogative qui devint plus tard une source de si grands abus, qu’on fut obligé de l’abolir 1
J’ai dit combien était absurde cette opinion qui faisait remonter au règne de Charlemagne l’origine de l’Université de Paris. Comme l’observe avec raison M. de Gaulle*, s’il ne s’agissait que d’écoles isolées, il serait facile d’en trouver sous la deuxième race des rois de France. Mais, si nous voulons voir celles de Paris réunies sous un même régime et formant un seul corps, ne portons pas nos regards plus loin que le douzième siècle : ce ne sera même qu’au treizième que nous verrons cette association prendre de l’éclat, un nom, de la consistance. Les annales de l’Université ne commencent réellement qu’aux régnes de Philippe-Auguste et de saint Louis.
Les écoles établies prés des églises cathédrales ont
* Les membres de l’Universite' n’eurent plus que le droit d’c'voquer toutes leurs causes au Châtelet.
8 Nouvelle Hist, de Paris, II, 126.
DE l’uNIVÏBSITÉ. Sî
élé, sans nul doute, les premiers germes de celles qui ont pris le nom d’universités 1 . L’Université de Paris a donc pour origine les écoles de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève. Les chanceliers de ces deux églises en ont été les premiers supérieurs , les seuls, à vrai dire, jusqu’en 1 191 , et la faible juridiction que, dans le dernier siècle , ces dignitaires exerçaient encore sur elle, comme nousaurons occasion dele voir, étaitune preuve et un souvenir de celle qu’ils avaient autrefois possédée. Alexandre III, dérogeant aux canons des conciles de Londres et de Latran, autorisa même Pierre-’e-Mangeur, chancelier de l’église de Paris, à exiger un droit modique de ceux auxquels il accordait la permission d'enseigner. En ce temps-là , la corporation, formée par les écoles parisiennes, était appelée Sludium generale. En 1290, on la désigna pour • la première fois sous le nom d ’ Univemlas. Ce nom, du reste, avait été d’abord donné à de tout autres associations. 11 ne s’agissait point d’écoles, lorsque Eugène III , s’adressant aux chanoines de Saint-Geneviève, disait uuivcrsliati res Ira-, non plus que lorsque, au treizième siècle, llonorius 111 se servait précisément des mêmes termes, en parlant à tous les prélats de la chrétienté. Mais, quand les maîtres furent devenus très- nombreux dans une même ville, et y eurent attiré une grande affluence d'étudiants, on employa le mot universi et ensuite univemlas, pour désigner les uns et les autres. Les expressions scholares universi, universi-
1 I/ist. liltér. de la France , XVI, 4t.
HlS'iOIBE
tas scholariutn , comprenaient à la fois indistinctement 5re > e les maîtres et les disciples. Appliqué d’abord aux éco- !KU8e les de Paris, le nom d’université le fut successivement * la \ à celles deBologne, d’Oxford, de Toulouse, d’Orléans, qu'il d’Angers, de Montpellier, de Bourges, etc. prer
Nous avons vu que le nombre des étudiants, à escl Paris, ne faisait que s’accroître. L’aulorité ecclésias- nat tique s’empressa, dès le douzième siècle, de promul- Vu guer des lois et des règlements pour cette jeune popu- Rlation qui formait une cité dans la Cité même. Les ce désordres des clercs f urent punis par des peines ecclé- ce , siastiques, même par l’excommunication ; ils aîlaientà V Romese faire absoudre. Mais, pour éviter les fréquents Ç
pèlerinages qui donnaient lieu ordinairement à des 1 déréglements nouveaux, Innocent III conféra le pou- < f voir de prononcer les absolutions à l’abbé de Saint- Victor. On comptait parmi les étudiants beaucoup d’ecclésiastiques , de bénéficiers et de curés. Les pa- j pes dispensèrent d’abord de la résidence les bénéficiers qui recevaient, dans les écoles particulières de leurs diocèses, des leçons de théologie. Bientôtce privilège fut étendu à tous les élèves des universités, môme à ceux qui n’étudiaient que la jurisprudence.
Les supérieurs des monastères et les évêques envoyèrent donc, chaque année, à l’Université de Paris des religieux et des chanoines ; et pour loger ces étudiants, Nicolas 111 et Boniface VIII permirent d’acquérir des maisons dans la ville et les faubourgs.
Te'ie fut l'origine de la plupart des collèges. Les écoliers arrivèrent, au moyen âge, en si grand nom-
DE L'UHIV KBSITÉ. 5T
, en i bre, et de tant de pays divers dans cette belle et gloco- rieuse université de Paris , que M. Michelet appelle enf la grande gymnastique intellectuelle du monde », DSj qu’il fallut les diviser par provinces. « L’on comprend, dit un vieil historien , et l'on divise tous les à escholiers (de quelque nation que ce soit) en quatre
, s nations. La première nation dite de France , est di-
visée en cinq provinces, dictes de Paris, de Sens , de u . Rlieims, de Tours et de Bourges : la province de Paris 1S comprend les diocèses de Paris, Meaux et Chartres;
celle de Sens , ceux de Sens , Orléans , Nevers, 3 Vienne, Lyon, Troye, Auxerre , Bourgogne, Besan-
s çon et Savoye; celle de Rheims , ceux de Rheims,
s Thou, Metz . Senlis , Chàlons, Verdun et Soissons;
celle de Tours , ceux de Tours , Mans , Angers , de Saint-Bricu , de Saint-Malion ou Saint-Malo , Dol, Nantes, Leon, Rennes , Vannes , Triquet et Cornouaille; et celle de Bourges, ceux de Bourges, Toulouse, Poitiers, Auch, Arles, Embrun, Espagne, Arménie, Médie, Syrie, Sa marie, Lombardie, Venise, la Pouille, Bordeaux, Narbonne, Avignon, Aix, et les nations de Romanie, Egypte, Perse, Palestine, Italie, Gènes, Naples, Sicile et autres, non comprises toutes les autres provinces. La seconde nation , qui est dicte de Picardie , est divisée en deux parties ou provinces, dont la première contient les diocèses de Beauvais, Amiens, Noyon, Arras et Therouenne; et la seconde ceux de Cambray, Tournay, Traiect, Laon et Liège. La troisième nation , dite de Normandie , contient Rouen avec ses suffraganls, Avranches, Coutanees ,
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Lisieux, Bayeux, Evreux et Seez. La quatrième nation, dite d'Allemagne 1 , est divisée en trois provinces : la première comprend celles de Bohême, Constance, Pologne, Hongrie, Bavière, Magonce, Trêves , Strasbourg ou Argentine, Lausanne, Danemarck, Suisse, Basle et Auguste ; la seconde, dite des Bas-Allemands, comprend le pays de Cologne, Hollande, Prusse, Saxe, Lorraine , et une partie de ceux du Traict ou Taject et de Liège , dont l’autre partie est de la nation de Picardie, selon la limitation qui fut faicte du consentement des nations, en l’an 1358, par laquelle il fut dit que les fleuves de Meuse et Moselle sépareraient les Picards des Allemands , et semblablement les Allemands des Français , et que du coslé de Savoye le lac de Lausanne séparerait aussi les Français des Almands. La troisième province de la nation d’Allemagne ne comprend que l’Ecosse, l’Angleterre et Hibernie (Irlande) 2 . »
Dès le treiziéme siècle, chaque nation était repré* sentée et pour ainsi dire gouvernée par un syndic ou procureur; ces officiers, élus dans l’église de Saint- Julien-le-Pauvre, tenaient des registres où ils inscrivaient , moyennant une rétribution , les noms des écoliers dont ils devaient défendre les intérêts et surveiller la conduite. Les hommes les plus distingués ont rempli, à diverses époques , ces importantes fonctions.
1 Elle avait remplace au quinzième siècle la nation d'Angleterre.
3 Théâtre des antiquités de Pari s, par le pcre Dubreuil, religieux de Saint-Germain-des-Pre's, in-4°, 1612, p. 606.
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Malgré l’àge avancé de la plupart des écoliers, les quatre nations formaient une république turbulente et indisciplinable. C’étaient chaque jour des scènes de scandale, qui se terminaient souvent par des rixes sanglantes. L’étudiant était l’effroi du bourgeois ; car les clercs ne respectaient rien. « Ils sont plus adonnés à la gloutonnerie qu’à l’étude , disent les historiens contemporains; ils préfèrent quêter de l’argent plutôt que de rechercher l’instruction dans les livres, ils aiment mieux contempler les beautés des jeunes filles que les beautés de Cicéron. On voyait souvent dans la même maison un lieu de débauche et une école'... Les écoliers, ajoutent-ils, se querellent toujours ; les Anglais sont ivrognes et poltrons; les Français fiers, mous et efféminés; les Allemands furibonds et obcènes en propos; les Normands vains et orgueilleux; les Poitevins traîtres et avares; les Bourguignons brutaux et sots; les Bretons légers et inconstants; les Lombards avares, méchants et lâches; les Romains séditieux et violents; les Siciliens tyrans et cruels; les Brabançons voleurs; les Flamands débauchés. » Malgré leurs désordres et leur mauvaise réputation, les écoliers de l’Université de Paris n’en avaient pas moins d’immenses privilèges, accordés par le saintsiège et par nos rois. Non seulement, comme nous l’avons vu, ils ne dépendaient pas des autorités civiles, mais on avait porté la faveur, à leur égard , jusqu’à
1 «In unâ autera et eidern domo scbolæ crant superiùs, prostibula inferiùs. » Duboullai, II, (>ti7.
modérer le prix de leurs logements par des taxes au delà desquelles les bourgeois ne pouvaient rien leur demander. Mais ils abusaient à un tel point de ces privilèges excessifs, que l’official , en 1218, d’après les ordres de l’évêque Guillaume de Seignelay, dut leur interdire le port des armes.
Dans la célèbre ordonnance de Philippe-Auguste, qui confirme les privilèges universitaires, il est fait mention du chef de l’étude. Ce chef , c’est le recteur, personnage important , qui joue un grand rôle dans l’histoire. Ce haut dignitaire n’exerça d’abord ses fonctions que pendant six semaines. En 1265 , on les prolongea pendant trois mois, et, à partir du dixseptiéme siècle, elles durèrent deux ans. Le recteur ne pouvait être pris que dans la faculté des arts : il était élu par des députés des quatre nations. « On enferme les électeurs, dit le Père Dubreuil, en un certain lieu , d’où il ne leur est loisible de sortir, s’ils ne nomment le nouveau recteur. Et cette élection se doit faire et conclure dans le temps qu’une bougie de certain poids, préparée pour ce sujet, peut demeurer à brûler. Etant expressément défendu à tous bedeaux ou autres officiers de 1 Université, et même aux simples écoliers d’icelle , d’aller vers les électeurs pour leur recommander aucun , quel qu’il soit , qui aspire à l’office , et auxdils électeurs de manger et de boire au lieu où ladite élection se fait. Sur laquelle ne se pouvant accorder, c’est aux maislres d arts d’y envoyer d’autres et de faire sortir les premiers, auxquels il n’est plus loisible d’y pouvoir rentrer. » Dés
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que la nomination était promulguée, le nouveau recteur, précédé des bedeaux à masses d argent , sans lesquels il ne sortait jamais, ordonnait une procession à laquelle assistaient tous les suppôts de l’Université, « chacun en leur rang et avec un tel ordre, qu’il semble que ce soit un sénat vénitien qui accompagne son duc à la cérémonie des épousailles. » Voici quelles étaient les principales prérogatives du chef de l’Université, dont nous aurons désormais à parler à chaque page de cette histoire : « Dans les actes publics de quelque faculté que ce soit, le recteur précède le nonce du pape, cardinaux, pairs de France, et ambassadeurs de quelque prince que ce soit. Et lorsque les rois font leurs entrées, il est des premiers qui luy vont au-devant; il luy promet et jure obéissance, au nom de l’Université, et reçoit de Sa Majesté la confirmation de ses privilèges. Quand le légal du pape vient faire son entrée à Paris, ledit recteur se présente à luy dans la ville (car il n’en sort que pour les roys et papes en personne), et luy fait jurer de n’altérer, ny diminuer les privilèges donnés par les anciens papes à l’Université de Paris. Et aux mariages des roys , il est introduit avec ses suppôts, avec autant d'honneur que l'on en fait à messieurs de la cour, et a son siège et rang , comme représentant la fille aiiie'e des roys de France. Seulement il n'assiste point aux sacres des roys, pour ce qu’ordinairement ils se font en d’autres villes que la nostre, dehors laquelle ce magistrat n’est plus reconnu, pour ce qu’il n’a autorité que sur les lieux où son escole est tenue.
Mais aux enterrements des roys, alors que l’on porte leurs corps de l'église Nostre-Dame en celle de Saint- Denys en France, il marche avec l’évesque de Paris, l’un d’uncosté de la rue, l’autre de l’autre 1 . »
L’Université de Paris s’organise donc peu à peu. On discerne déjà les quatre facultés*, dont la principale est celle de la théologie : la faculté des arts est désignée par les noms de Grammaire et de Philosophie, le plus souvent par ce dernier seul; on aperçoit les grades de bachelier, de licencié, et de maître ou docteur. Le premier de ces titres provenait du nom que portaient les jeunes et bas chevaliers, non encore baronnets, et qu’on appliquait aux professeurs dont on éprouvait les talents ; ils expliquaient les quatre livres du Muilre des sentences jusqu’à ce qu’ils obtinssent la licence ou la permission denseigner. Enfin, en 1203, l’Université joignit à ses nombreux officiers un syndic ou agent, chargé de la représenter dans toutes les affaires 5 . Mais cependant, malgré l’appui du roietdu pape, les chefs de l’Université naissante virent leurs pouvoirs attaqués par le clergé, qui avait exercé pendant si longtemps une domination souveraine sur les écoles. Le chancelier de Notre-Dame , Jean de Candel, qui avait seul le droit d’accorder la permis-
1 Le P. Dtibreuil, G05.
* Comprises d’abord dans les nations, les facultés furent, depuis 1255, toujours distinctes et spécifiées : chacune d’elles , depuis 1207, fut présidée par un doyen.
s Le syndic devait être élu par les nations, ainsi que le receveur et le greffier.
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sion d’enseigner dans l’étendue entière du diocèse, ou du moins dans le territoire qui relevait immédiatement de la cathédrale, porta ses prétentions beaucoup plus loin : il se faisait payer les licences , malgré les décrets des paps et des conciles; il voulait obliger les professeurs à lui prêter obéissance; il abusait du droit que ses prédécesseurs s’étaient arrogé de lancer en certains cas des sentences d’excommunication; il exigeait de ceux, qui voulaient en être absous, des amendes qui tournaient à son profit ; enfin il avait résolu d’interdire à l’Université l’enseignement de la théologie et du droit canon, et de renfermer cet enseignement dans les écoles épiscopales et claustrales, placées sous sa surveillancedirecte. L’Uni versitéeut recours au Saint-Siège, qui nomma deux commissaires, l’évêque et le doyen de Troyes. D'après la décision de ces prélats, l'Université fut maintenue en pleine possession de ses immunités, sauf l’obligation d’obtenir du chancelier, mais gratuitement, la licence 1 .
Le successeur du chancelier Candel, Philippe de Grève, attaqua l’Université avec plus d’audace. Sous prétexte que les membres du corps enseignant formaient des associations et contractaient des obligations communes, sans son consentement ni celui de l’évêque, il excommunia, en 1219, les maîtres des arts libéraux et leurs écoliers , suspendit les professeurs de leurs fonctions, et fit emprisonner plusieurs étudiants. Mais Honorius III se déclara le protecteur de cette Université parisienne, qui , disait-il, répan-
1 M. de Gaulle, II, 129.
dait les eaux salutaires de la doctrine , arrosait et fécondait les terres de l’église catholique , et il réprima l’insolence (c'est l’expression de la bulle) du chancelier et de ses complices. L’évéque , le doyen
et le chantre de Troyes reçurent l’ordre de proclamer l’annulation de la sentence prononcée par le chancelier, et de toute excommunication qu’on oserait lancer à l’avenir contre l’Université, sans un mandat spécial du siège apostolique. Plusieurs autres tentatives de Philippe de Grève n’eurent pas un meilleur succès, et l’Université brisa facilement toutes les entraves qu’on voulait lui opposer, dès son origine. En même temps, elle recevait les règlements de discipline, qui achevaient son organisation. Les premiers furent rédigés, vers 1208, par huit commissaires; les dispositions principales de ces statuts consistent à prescrire la modestie dans les vêtements, le maintien de l’ancien ordre des leçons et des disputes scolastiques, et l’exactitude à célébrer des services pour les clercs décédés. D autres plus importants furent donnés à l’Université, en 1215, par le légat du pape, Robert de Courçon, né en Angleterre, et qui jadis avait achevé à Paris ses études commencées à Oxford. Courçon ordonna pour la faculté des arts l’explication de la grammaire de Priscien et la dialectique d’Aristote, mais il prescrivit la physique et la métaphysique de ce philosophe; il voulut qu’on ne pût enseigner la philosophie qu’à l'àge de vingt-cinq ans et après six années d’étude , la théologie qu’après huit années d’étude et à l’àge de trente-cinq ans; les
DE l’uBIVERSITE.
bacheliers ne purent désormais obtenir la licence et le titre de maîtres qu’aprés avoir professé pendant quelque temps ; il limita la juridiction du chancelier et maintint les écoles dans la possession du Pré-aux- Clercs. Enfin un article spécial s’occupa des habillements des suppôts de l’université. Les souliers à la poulaine furent sévèrement défendus, et le réformateur ajouta : « Que nul maître n’ait une chappe, qui ne soit ronde, noire et tombant jusqu’au talon, du moins lorsqu’elle est neuve. »
A la mort de Philippe-Auguste, l’Université naissante était établie sur des bases solides , les études prospéraient, chaque jour était illustré, pour ainsi dire, par une victoire de l intelligence. Aussi un auteur contemporain s’écrie-t-il avec enthousiasme :
Clergie régné ores à Paris;
Ensi comme elle fu jadis Athènes qui siet en Grèce :
Une cité de gran noblesse.
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