CHAPITRE III
Siècle de saint Louis. — Ses institutions Fondation de la Sor-
bonne et de divers collèges. — L'Université et les libraires. — Catalogue pour inscrire les écoliers. — Le pré aux clercs.— Destitution du prévôt de Paris, Pierre Jumel. — Philippe-le-
^/Bel. — Privilèges qu'il accorde à l'Université. — Boniface VIII. — Querelles du pape et du roi. — Collège de Navarre , fondé par la reine Jeanne. — Université d'Orléans. — Procès des
Templiers Thèses théologiques. — L'Université consultée
sur la loi salique. — Secte des fratricelles. — Contestation avec les chanoines de Notre-Dame Collection des titra et privilèges de l'Université Écoles de la rue du Fouare Décrois.
sance du pouvoir féodal. — Importance politique de l'Université.
Le commencement du treizième siècle avait été l'ère d'un grand changement pour la France, changement qui influa sur toutes les classes de la nation. Malgré la puissance et le long règne de Philippe-Auguste , le régime féodal avait conservé presque toute sa force. Les premières années de saint Louis avaient faillies être ensanglantées par les prétentions du baronnage, que l'habileté de la régente, sa mère, avait su repousser; les dernières années de ce prince furent l'époque du déclin de ces puissants feudataires qui ,
si long-temps, s étaient considérés comme les égaux des rois : affaiblis par les croisades qui les avaient dépouillés de leurs richesses, détestés de leurs vassaux que leur avidité, leur orgueil , leur cruauté éloignaient d'eux, ils avaient habitué ceux-ci à tourner leurs regards vers un suzerain souvent plus équitable , dont la domination , embrassant un cercle plus étendu , pesait moins sur le peuple , et dont la puissance, planant en quelque sorte sur toute la France, leur offrait plus de garanties. Ces idées, dont le germe était répandu par toute la nation, avaient déjà ébranlé le système féodal , lorsque les institutions de saint Louis et la confiance qu'inspiraient ses vertus vinrent appuyer le mouvement qui s'opérait.
Jusqu'alors les fonctions judiciaires dans toute la France avaient été exercées par la noblesse; les seigneurs étaient en même temps les juges de leurs vassaux. Malgré leur ignorance, ces fonctions n'étaient, pas au-dessus de leur portée; la procédure, en effet, était loin d'être difficile, et les preuves en justice consistaient presque uniquement dans le gage de bataille, vulgairement appelé combat judiciaire. C'est en vain que l'Église les avait condamnés à plusieurs reprises , comme tentant Dieu , c'est-à-dire , exigeant de lui un miracle pour le triomphe du bon droit; ses défenses n'étaient pas observées par des hommes dont les habitudes toutes guerrières ne connaissaient d'au, tre recours que leur épée. La conscience de saint Louis, cependant, était alarmée par ces combats qu'il regardait comme sacrilèges, et qui soumettaient la
1)8 HISTOIRE DE l' IT N I V E R S I T É
justice à la force physique des champions : il résolut de les abolir, et de donner à la France une législation plus équitable et plus appropriée aux besoins de sa civilisation Le droit romain, depuis plus d'un siècle, était découvert; l'Italie l'avait adopté avec empressement; de là, il s'était répandu en Europe et en France; et, malgré les efforts des papes, il avait été cultivé et enseigné à Paris même. Supérieur à toute la législation existante, on le désignait sous le nom de raison écrite, et ses décisions étaient partout accueillies avec respect. Saint Louis, dirigé par un sentiment profond de justice et d'impartialité, alla chercher dans ce monument de la sagesse romaine les modifications qu'il voulait introduire dans les lois de son pays.
Dès le moment que les lois furent dépouillées de cette simplicité grossière qui remettait à la force le jugement des procès; dès le moment que des formes eurent été données, que des règles dont on ne pouvait s'écarter eurent été établies, l'administration de la justice, jusqu'alors si facile, se compliqua : il fallut posséder des connaissances qui manquaient à la plupart, et des chevaliers qui ne savaient pas lire devinrent inhabiles à remplir ces fonctions. On fut obligé de leur donner pour assesseurs des légistes, presque tous plébéiens, qui, sous le nom de Conseillers-clercs, attirèrent bientôt à eux toute l'autorité, et trouvèrent moyen de chasser, par l'ennui, leurs
t Histoire Littéraire de la France, XV, n.
SOUS SAINT LOUIS. p$
ignorants supérieurs, du sanctuaire de la justice, dont ils restèrent seuls en possession .
Mais Finfluence qu'acquirent, à partir de cette époque, les légistes, qu'un historien considère comme les principaux artisans du renversement de la féodalité 3 , contribua puissamment à entretenir en France ce désir de s'instruire, cette émulation à laquelle les écoles de Paris devaient leur splendeur. Ce n'était plus seulement les dignités de l'Église qui étaient offertes en récompense aux travaux des savants; les charges de la magistrature et de l'administration se montraient aussi en perspective aux hommes du peuple; et l'espoir de parvenir aux places les plus éminentes, l'ambition d'élever leurs familles, joints au désir d'humilier ces nobles sous lesquels ils avaient si long-temps rampé, venaient soutenir leurs efforts et propager le goût des études dans la partie la plus nombreuse des Français. Ce goût et ces espérances, répandus dans toutes les classes de la société, se manifestaient par de fréquentes fondations de collèges : celui du Val-des-Écoliers avait eu pour auteurs, en 1229, ^ es ma î tres même de lTFniversité de Paris, et
1 Anciennement , dit Pasquter, les gentilshommes, bai II ils et sénéchaux administraient la justice sans lieutenants de robe longue : advint que messire Godemar du Fay, baillif de Chaumont et Vitry, se trouvant n'être capable pour exercer cette charge, il fut ordonné qu'il s'en démettrait : car comment qu'il soit bon homme d'arme, il n'a pas accoutumé de tenir plaids, ni assises. Ce qui fut exécuté. Pasquier , Rech. de la France, liv. 11, ch. 5.
1 Simon de de Sismondi, Histoire des Français, VIII , 92
bientôt après leur maison avait été augmentée d une Église que les sergents d'armes avaient fondée sous le nom de Sainte-Catherine-du-Val-des-Êcoliers , pour l'accomplissement d'un vœu qu'ils avaient fait à la bataille de Bovines ; elle portait cette inscription :
A LA PRIÈRE DES SERGENTS D'ARMES, MONSIEUR SAINCT LOUIS , FONDA CESTE ÉGLISE ET Y MIST LA PREMIÈRE PIERRE. CE FUST POUR LA JOIE DE LA VITTOIRE QUI FUST AU PONT DE BOVINES L'AN M CC XIV.
LES SERGENTS D'ARMES POUR LE TEMPS GAR- DOIENT LEDIT PONT, ET VOUÈRENT QUE SI DIEU LEUR DONNOIT VITTOIRE, U.S FONDER OIENT UNE ÉGLISE EN L'HONNEUR DE MADAME SAINCTE KATHERINE; AINSI FUST-IL t.
En 1246, un abbé de Clairvaux avait fondé celui des Bernardins sur l'emplacement duquel on a percé des rues, et dont les restes servent aujourd'hui d'entrepôt aux huiles. 2 En ia5a , Jean, abbé de Coucy, avait établi, au coin des rues Hautefeuille et de l'Ecole-de-Médecine, le collège des Prémontrés. Yers le même temps (ia5o), un chapelain de Louis IX, Robert, de Sorbonne en Champagne, était le fondateur de cette maison célèbre, qui plus tard devint le siège de la faculté de théologie à laquelle elle donna quelquefois son nom , et dont l'assemblée des docteurs mérita d'être appelée Concile perpétuel des Gaules.
» Dulaure, Histoire de Paris , H, 457.
> Dulaure , Histoire de Paris , II , Say , lui donne une autre destination.
SOUS SAIJNT LOUIS. loi
Le saint roi voulut s'associer à l'acte de bienfaisance de son chapelain, et dans les années ia56 et ia58, il donna au collège de Sorbonne, alors connu sous le nom de pauvre maison ( congre gatio pauperum magistrorum studentium in theologica facultate ), trois bâtiments situés rue Coupe-Gueule , en avant du palais des Thermes, plus un sou ou deux par semaine pour aider à vivre aux écoliers 1 . Plus tard, Guillaume de Saône, trésorier de l'Église de Rouen, fondait en ja68, rue de Richelieu-Sorbonne , le collège des Trésoriers , pour vingt-quatre écoliers qui recevaient chacun trois sous par semaine 2 ; et l'année d'après , l'abbé Ives de Vergy créait , pour les religieux de son ordre, celui de Clugny, dont l'Eglise, encore subsistante sur la place de Sorbonne, a long-temps servi d'atelier au célèbre David.
Cependant, il faut le dire, cet élan général ne fut pas secondé comme il aurait pu l'être par le monarque que la France révère comme un saint; l'attachement
* Ludovicus Dei gratia Francorum rex, umversis présentes litteras inspecturis , salutem. Notum facimus, quod nos magistro Roberto de Sorbona canonico cameracensi dedimus et concessimus ad opus scholarium qui inibi moraturi sunt, domum quœ fuit Joannis de Aurelianensi , eu m stabutis qua*. fuerunt Pétri Poulaine contiguis eîdem domui. Quœ domus cutn stabulis sita est Parisiis in vico de Coupe-Gueule ante palatiumThermaruin.
Pasquier, Rech. de la France, liv. x, chap. 5. — Dulaure. Histoire de Paris ,11, 5i6.
" Du u iiF. , Histoire de Paris > II , 62 1 .
exclusif qu'il portait aux religieux mendiants nuisit probablement à l'intérêt qu'aurait dû lui inspirer l'Université, si elle n'avait pas eu avec les protégés dfi prince de si violents démêlés ; aussi voyons-nous que par son testament il laissa aux ordres qu'il favorisait sa bibliothèque , c'est-à-dire, les livres qu'il avait réunis 1 , sans foire aucune mention de l'Université, à qui un tel legs eût été plus utile , et qui déjà ( 1270) possédait une collection de livres qu'elle tenait de la libéralité d'un archidiacre de Cantorbéry, et qui restait déposée entre les mains du chancelier de l'Église de Paris pour être prêtée aux pauvres étudiants 3 . Les livres à cette époque étaient fort rares, et les écoliers étaient souvent obligés de se contenter des cahiers dictés par les professeurs. Cette pénurie avait déterminé l'Université à porter un décret destiné à en faciliter la transmission ; ce commerce était placé sous la surveillance de la compagnie comme étant du domaine de la science, et les libraires, qu'on nommait stationarii ( courtiers ), étaient soumis à sa juridiction. Par une délibération unanime, il leur fut enjoint (a décembre 1275 ), sous la foi du serment, de ne pas acheter de livres pour leur compte avant l'expiration d'un délai fixé, pendant lequel ils devaient afficher le livre et son prix , et de se contenter d'un droit de courtage de quatre deniers, sous
* Histoire Littéraire de la France , XVI , 34. » Cbévier, Histoire de l'Université, H, 47.
SOUS SAINT LOUIS. I o3
peine de destitution *. Pendant long-temps nous verrons l'Université exercer sur la librairie un pouvoir très-étendu; nous la verrons, surtout en i323, contraindre les libraires à lui prêter serment, les obliger à fournir un cautionnement de cent francs pour la sûreté des livres qui leur étaient confiés, et charger quatre d'entre eux de veiller spécialement à l'exécution de ces règlements. Cette profession , au reste , n'était pas la seule qui fût placée sous la dépendance de l'Université, elle exerçait des droits et une surveillance semblables sur les marchands de parchemin; il ne pouvait en être vendu qu'à la foire du Lendit, dont nous aurons plus tard occasion de parler, ou dans la salle des Mathurins. Là, le parchemin devait être marqué du sceau du recteur, qui prélevait sur chaque botte une somme de seize deniers parisis, et les marchands ne pouvaient en acheter qu'après un délai de vingt-quatre heures, pendant lequel les membres de l'Université avaient la faculté de choisir ce qui leur était convenable ( 1291 ). Le même statut de 1275 fixa les droits que les maîtres pouvaient exiger des élèves qu'ils présentaient au baccalauréat, à deux bourses de six sous chacune; enfin, on laiffca au recteur, assisté des procureurs des nations, le soin de décider dans l'intervalle des assemblées de la faculté des arts les affaires pressantes : c'est là l'origine du tribunal de la faculté.
• Bulleus, Hutoria Universiiatis , III , /, 19. — Doc ange, G lostarium , verbo Librarius.
lo4 • HISTOIRE DE l' U N I V E U S I T É
Dans le treizième siècle , comme on voit , l'Uni^versité avait pris la forme qu'elle conserva jusque dans les derniers temps de son existence : elle avait un recteur , trois facultés supérieures ( la théologie, le droit et la médecine ) , et les quatre nations de la faculté des arts. Les circonstances , il est vrai, avaient été favorables à son développement. Tout récemment deux papes français, Urbain IV et Clément IV, avaient occupé la chaire de Saint-Pierre, et s'étaient empressés de confirmer ou d'augmenter ses privilèges. Le légat du dernier, Simon de Brie , cardinal de Sainte-Cécile, envoyé en France, pour offrir à la famille de saint Louis la couronne de Naples que possédait encore la maison d'Hohenstauffen , objet constant de la haine pontificale, avait eu, dans le cours d'une légation de plusieurs années, pendant laquelle il s'était souvent employé pour elle, l'occasion de lui donner des preuves non équivoques de sa bienveillance ; et Philippe le Hardi , qui , sur les côtes de l'Afrique , avait succédé à saint Louis en 1270 , venait ( 1276 ) de ratifier les privilèges octroyés en 1200 et 1229 par son père et son aïeul. Ces privilèges étaient tellement importants qu'on voyait une foule d'individus usurper le nom d'écolier pour profiter des avantages attachés à ce titre. Il devenait nécessaire de mettre ordre à cet abus qui pouvait causer un grand préjudice à l'Université , en servant d'égide à une foule de gens sans aveu ; elle s'empressa de le faire en ordonnant (1279) la création d'un catalogue sur lequel devaient être inscrits les noms
SOUS PHILIPPE LE I1AHDJ. Io5
de tous ses membres. Mais cette précaution ne tarda pas à être éludée; plus tard, en i32p, , de nouvelles mesures devinrent nécessaires , et on ne put alors obtenir les droits de scholarité, que sur l'attestation d'un maître qui jurait en présence du recteur que vous étiez légitime écolier, et après que le postulant luimême eut exposé sa demande dans un plaidoyer en latin ».
Afin de conserver dans son sein cette pureté de doctrine dont elle était si jalouse de mériter ainsi sa renommée toujours croissante, et d'enlever à l'erreur le moindre moyen de se glisser parmi elle, on ordonna que les leçons ne pourraient être faites que dans des endroits publics ; et il fut défendu à tous les maîtres, à quelque faculté qu'ils appartinssent , excepté ceux de grammaire, d'enseigner dans des endroits particuliers. Une telle précaution qui prouvait son scrupuleux attachement à l'orthodoxie, devait lui mériter la reconnaissance du pape ; et Nicolas III s'empressa de la lui témoigner en accordant à ses docteurs la préséance sur tous ceux des autres Universités , et le droit d'enseigner par toute la terre ( hic et ubique terrarum) , d'où leur est venu le nom iïubiquistes qu'on leur a donné quelquefois a .
L'Université possédait de temps immémorial une vaste prairie dont l'origine de propriété est restée en-
« Crévier, Histoire de l'Université , II, 3io. » Grancolas, Histoire de la Fille, de VÈvéché et de VUaùersitéde Paris, I, 357-
Io6 HISTOIRE DE i/ U N I V E R S 1 TÉ
tourée de nuages 1 , mais qui, connue sous le uom de Pré-aux-Clercs, était le rendez -vous des écoliers, et servait à lettre récréations. Cet emplacement , qui s'étendait depuis le bourg Saint-Germain jusqu'à la Seine, et depuis la rue des Saints-Pères jusqu'aux Invalides, dans l'espace occupé aujourd'hui par les quais Voltaire et d'Orsai % était voisin de l'Abbaye Saint-Germain. A plusieurs reprises les moines avaient élevé sur ces prairies des prétentions toujours repoussées, mais qui souvent amenaient entre eux et les écoliers des luttes quelquefois sanglantes. En 1278, quelques envahissements de leur part avaient exaspéré les écoles et produit une rixe pendant laquelle les moines ayant rassemblé leurs vassaux, avaient attaqué leurs jeunes adversaires, en criant tue, tue 3 ! Plusieurs, effectivement restèrent morts sur la place. L'Université porta plainte au légat et au roi, implorant le secours de leur autorité , et menaçant de fermer ses écoles. Les moines alors, quant aux peines corporelles, n'étaient justiciables que des tribunaux ecclésiastiques ; l'autorité royale était impuissante pour les atteindre, aussi fut-ce le légat qui infligea au prévôt de l'abbaye, principal auteur de ce cruel événement, une pénitence de cinq années ; les réparations civiles étaient du ressort du prince : quantum ad nos spec-
1 Bulleus, Ristoria Universitatis % I, *45.
» Dulauee, Histoire de Paris, II, 35i.
3 Créviee, Histoire de l'Université, II, 94. —LeBeuf, Histoire du Diocèse et de la Ville de Paris , 1 , 356.