HISTOIRE DE 1/ 0 N I V E RS I T É
certain temps : la simplicité dans les habits est rigoureusement exigée, « que nul maître, porte le staff tut , n'ait une chappe qui ne soit ronde , noire et « tombant jusqu'au talon , du moins lorsqu'elle est « neuve; » les souliers à la poulaine, dont les becs recourbés avaient quelquefois jusqu'à un quart d'aune de long , étaient également défendus.
Priscien pour la grammaire, et Aristote pour la philosophie, étaient alors les seuls guides que l'on suivit; leurs ouvrages n'avaient pas peu contribué, comme nous l'avons dit, à étendre l'empire de la dialectique , et à donner aux esprits l'amour de ces disputes scolastiques qui, en imprimant une fausse direction à leurs travaux, les faisait tomber dans les excès les plus ridicules et les plus déplorables. On demandait, par exemple, si Jésus-Christ était nu ou habillé dans l'Eucharistie; si dans la Gloire il était assis ou debout % etc. etc., et Simon de Tournay, professeur célèbre de théologie , après avoir expliqué les mystères de notre religion , et les avoir appuyés des plus forts arguments, se vantait de les détruire par des arguments plus forts encore a ; aussi les écrits du philosophe grec , que déjà on avait condamnés et brûlés en 1209 a Paris 3 , furent-ils défendus par le légat ; mais ces défenses produisirent peu d'effet, et Aristote continua d être l'admiration et la règle des écoles.
. Histoire Littéraire de la France, IX, ao8.
a Bulleus, Historia Universitatis , III, 8.
i Histoire Littéraire de la France, XVI, 100.
Cette direction dans les études, ce désir ardent d'enseigner et d'expliquer par la voie du raisonnement les principes d'une religion toute de foi , devaient nécessairement, alors plus que jamais, conduire les théologiens à l'exposition de nouvelles doctrines, aussitôt considérées comme des hérésies. Amaury de Chartres était de ce nombre; il soutenait a que tout « chrétien était membre de Jésus-Christ, et qu'il de- « vait y croire pour être sauvé » : après sa mort, ses sectateurs furent poursuivis, condamnés en 1209 par un concile à être brûlés; ils furent, après leur dégradation, livrés par l'évêque à la justice du roi, qui les fit exécuter hors des portes de la ville, dans un lieu nommé Champaux, aujourd'hui les Halles *. La mort ne préserva pas Amaury de 1 echafaud; il fut exhumé et ses os jetés à la voierie. Les supplices pour cause de religion , qui devaient plus tard couvrir la France de bûchers et ensanglanter les pages de notre histoire, commençaient dès lors à devenir fréquents; le clergé surtout exerçait par sa rigueur une influence terrible sur l'esprit des peuples et des rois que les papes comblaient de leurs faveurs en proportion du zèle qu'ils mettaient à détruire les hérétiques * , et les prêtres paraissaient avoir oublié les belles paroles de saint Martin, qui, refusant de communiquer avec les évê-
1 Dulaure , Hist. de Paris, II, / t 3o. — Guillaume-le-Breton, Collection des Mémoires relatifs à C Histoire de France, publiée par M. Gi izot, XI, 246. — Hist.Litt. delà France, XVI, 590.
1 Simon de de Sîsmondi, Histoire des Français , VI, 3l4<
ques qui avaient demandé le sang de Priscillien , disait qu'il était horrible de condamner à mort des hommes qui se trompaient.
Une fermentation extraordinaire se manifestait alors dans la partie méridionale de la France, le Languedoc et la Provence se distinguaient du reste de l'Europe par leur civilisation. Le français était encore un jargon barbare, que déjà la langue provençale était devenue celle des beaux esprits. Consacrée à de nombreux chants de guerre et d'amour, sa flexibilité, l'harmonie de ses tournures, ses expressions pittoresques lui avaient donné une couleur poétique, et les troubadours l'avaient rendue populaire dans le monde entier. Mais cette supériorité de civilisation, à laquelle le nord de la France était loin d'atteindre, avait fait naître dans l'esprit vif et ardent des habitants de cette contrée mille systèmes religieux, qui, portant atteinte à la pureté des dogmes ecclésiastiques, attirèrent sur leurs têtes les foudres de l'Église, alors dirigée par l'impérieux Innocent III, et préparèrent les sanglants exploits du fanatique Simon de Montfort.
A la voix des ministres de Rome, toute la chrétienté s'ébranla pour marcher à la croisade prêchée contre les Albigeois ; et tandis que les moines de Citeaux recrutaient des soldats pour la guerre qu'on nommait sacrée, Innocent III chargeait l'Espagnol saint Dominique d'instituer un ordre nouveau, destiné, sous le nom de Frères prêcheurs, à ramener les hérétiques à la foi. Ces religieux, auxquels l'Europe est redevable de l'inquisition, vinrent s'établir à Paris
vers 12 17, et furent accueillis avec faveur par l'Université, qui leur abandonna les droits quelle avait sur un emplacement consacré à saint Jacques, et qui leur valut le nom de Jacobins 1 , à condition toutefois qu'ils célébreraient tous les ans deux messes solennelles en l'honneur des écoles de Paris, désignées dans l'acte ( 1221 ) sous le nom de Unwersitas magistrorum etauditorum Lutetiœ. Protégés par saint Louis qui les combla de bienfaits, et qui leur accorda, pour se former un établissement, une partie de l'amende à laquelle avait été condamné le sire de Coucv pour avoir fait pendre trois écoliers qui chassaient dans ses bois a , les dominicains, ainsi que les frères mineurs de Saint-François, ne tardèrent pas à prendre part aux travaux de l'école de Paris, qui s'efforça, mais inutilement, de ne pas les admettre dans son sein. Accablés de privilèges par les papes, dont ils se montrèrent toujours les aveugles soutiens, les membres de ces deux ordres éprouvèrent , à raison même de ces privilèges, une opiniâtre résistance de la part du clergé séculier et de l'Université, sa dévouée auxiliaire.
Les vingt dernières années de Philippe -Auguste avaient été les plus éclatantes de son règne ; la Normandie était conquise , Rouen avait ouvert ses portes; le Poitou, ce berceau des Plantagenets, avait passé sous la domination française. Jean-sans-Terre ,
1 Histoire Littéraire de la France, XVI, 49.
* Dulauke , Histoire de Paris , II , 46a.
78 HISTOIRE DE l' UNI VERS I TÉ
cité devant la cour de Paris, venait d'être juridiquement dépouillé de ses domaines, et l'Angleterre ellemême était occupée militairement par le fils de son ennemi. La protection que le prince accordait aux lettres ne s'était jamais démentie: des poètes, des écrivains avaient paru ; les romans de Tristan de Léonois, du Saint-Greaal et deLancelot du Lac, commençaient la nombreuse famille des romanciers de la Table- Ronde, et annonçaient le goût de la nation. Le roman d'Alexandre, écrit en vers par neuf auteurs différents, donnait à la poésie une forme qui lui était encore inconnue, et les contemporains s'empressaient de célébrer dans tous leurs écrits la splendeur littéraire de la France.
Clergie règne ore à Paris Ensi come elle fu jadis Alhênes qui siet en Grèce Une cité de gran noblesse 1 .
Une telle renommée, duc en partie à la célébrité des écoles qui peuplaient le royaume de leurs élèves, continuait d'attirer à Paris une jeunesse nombreuse qui , depuis un siècle , n'avait cessé d'y abonder. Des rivalités d'écoles, de patrie, causaient souvent des querelles sanglantes qui portaient le trouble dans toute la ville; il fallut y remédier; et, en 11 18, l'official, d après les ordres de l'évêque Guillaume de Seigne-
1 Gautier de Metz, année 1245. — Roman <V Alexandre, cité par Dulaure, Histoire de Paris , III, 12.
lay , défendit aux écoliers le port des armes 1 ; l'irrégularité de leur conduite les portait souvent aux plus coupables excès, et on se plaignait de ce qu'ils brisaient les portes des maisons pour enlever les filles et les femmes. Ils sont plus adonnés à la gloutonnerie qu'à l'étude, dit un contemporain ; ils préfèrent quêter de l'argent , plutôt que de chercher l'instruction dans les livres; ils aiment mieux contempler les beautés des jeunes filles que les beautés de Cicéron 2 ; et l'on voyait souvent dans la même maison, dit Pasquier, dont je n'oserais reproduire l'énergie des expressions, un lieu de débauche et une école de droit. Il paraît, ail reste, qu'il n'y a pas d'exagération dans ce tableau, car le cardinal Jacques de Vitri nous fait de leurs mœurs et de leurs défauts un portrait qui n'est pas plus flatteur N : les écoliers, dit-il, se querellent toujours; les Anglais sont ivrognes et poltrons; les Français, fiers, mous et efféminés; les Allemands, furibonds et obscènes en propos; les Normands, vains et orgueilleux; les Poitevins, traîtres et avares; les Bourguignons, brutaux et sots; les Bretons, légers et inconstants; les Lombards, avares, méchants et lâches; les Romains, séditieux et violents; les Sici-
. Dul\ure , Histoire de Paris, II, 4*5.— Histoire Littéraire de la France , XVI, 47. — Eulieus, Hist. Universit. , III , p5.
' Alain de Lillr, De À rte Prœdicatoria , cap. xxxvi. —
Diti.aurk, Histoire de Paris , II, 349 Bulleus, Hist. Univ.,
II, 687. — DvviRifRT, Histoire de la Sorbonne , I, 17.
8o nisToiRE de l'univeksité
liens, tyrans et cruels; les Brabançons, voleurs; les Flamands, débauchés *.
Néanmoins, la bienveillance des papes et des rois pour l'Université ne se ralentit pas , et nous verrons Louis IX, à son avènement au trône, s'empresser de ratifier les privilèges accordés par Philippe-Auguste, son aïeul. Pendant toute la durée de son pontificat , Honorius leur avait accordé sa protection; dans une bulle de Tan 1218, il défendit d'excommunier l'Université en corps sans une permission expresse du Saint-Siège; vingt ans après, en 1*37, ce privilège fut de nouveau confirmé par Grégoire IX, qui l'étendit à la personne du recteur. Les écoliers en particulier eurent aussi leur part des bontés du pontife; il fallut les avertir plusieurs fois avant de les frapper d'excommunication; et l'importance de cette faveur sera facilement sentie, lorsque l'on saura qu'étant presque tous clercs, ils ne pouvaient pas, dans la moindre querelle, porter la main sur eux sans être aussitôt excommuniés comme coupables d'avoir frappé un ecclésiastique 2 .
Louis VIII avait succédé, en 19.23, à Philippe son père, et ce prince, après un règne de trois années, était mort en 1226, laissant la couronne à son fils Louis IX, encore en bas âge. Les Français voyaient
1 Jacques de Vitry, Hist. des Croisades, liv. n,chap. VI. Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, par M. Guizot, XXII, 292.— -Dulaure, Hist. de Paris $ III, 65.
, Crévier, Histoire de l'Université, I, 333.
SOUS SAINT LOUIS. 8f
avec peine le jeune roi placé sous la tutelle de sa mère, Blanche de Castille. Blanche était étrangère; à ce titre, elle leur inspirait de la défiance. Blanche voulait gouverner , et cela seul suffisait pour exciter contre elle le zèle des hauts barons de la France, qui avaient conçu l'espérance d'exploiter à leur profit la minorité du jeune prince. Soit que réellement le cœur de Blanche se fut laissé séduire, soit manœuvres de ses ennemis, il circulait dans le public des bruits outrageants pour son honneur : tantôt on lui donnait pour amant le comte Thibaut de Champagne, tantôt c'était le cardinal romain de Saint-Ange , alors légat en France , qu'on disait préféré : « Il s'élevait , « rapporte Mathieu Paris, un bruit inénarrable et a sinistre que ce légat se conduisait avec elle autre- « ment qu'il n'est décent; bruit, ajoute-t-il, qu'il sert rait impie de croire, car c'étaient ses rivaux qui le ré- « pandaient l . » L'opinion des grands fait souvent l'opinion du peuple; et les propos qu'on tenait sur le cardinal, le titre qu'on lui attribuait, avaient suffi pour le rendre odieux. Les écoliers n'étaient pas plus que tous les autres exempts des passions populaires , et ils ne tardèrent pas à manifester leur animadversion pour le légat dans une circonstance où ils crurent qu'il les avait offensés. Jusqu'alors l'Université s'était servie, pour sceller ses actes , du sceau de l'évêque de Paris 2 , mais elle avait renoncé à cet usage pour s'en
1 Mathieu Paris, Histoire d'Angleterre , 28a. » Ghancolas , Histoire de la Fille > de l'Êvéché et de V Université y II ,
82 HISTOIRE DE l D N I V R R S IT h
faire faire un qui lui fût propre. Le cardinal, excité par 1 evêque, lavait fait rompre, la menaçant de l'excommunication si jamais elle renouvelait cette tentative. A la nouvelle de cette décision , les élèves indignés se soulèvent, sarment, et, sourds à la voix de leurs maîtres, ils jurent de venger les prérogatives de leurs écoles violées par le légat ; ils marchent vers sa maison , en forment le siège , et si le cardinal effrayé n'eût envoyé demander des secours, on ne sait jusque où serait allée leur fureur r . C'est à l'occasion de l'insulte faite à son légat qu'Honorius publia une constitution portant : « Que quiconque osera poursuivre un cardinal à main armée sera déclaré infâme, criminel de lèzemajesté, excommunié, banni, ses maisons rasées, ses biens confisqués a . » Mais bientôt après l'objet de la querelle disparut, et vers l'an 1^45, Innocent IV accorda à l'Université le droit d'avoir un sceau particulier.
Les papes, qui se montraient les chauds protecteurs de l'Université, voulaient que cette protection tournât exclusivement à l'avantage de la théologie , et l'extension donnée à cette science apportait des obstacles au développement des lumières, en dirigeant les facultés humaines vers les subtilités scholastiques et religieuses aux dépens de la justesse de l'esprit. Déjà Honorius avait proscrit le droit civil , lorsque quel-
» Félibien, Histoire de Paris, I, 269. — Dulaure, Histoire de Paris, II, 428.
" Le Boeuf, Hist. du Diocèse et de /a Fille de Paris, I, 189.
ques efforts , tentés par les professeurs de Paris pour unir à 1 étude de la théologie celle des célèbres auteurs de l'antiquité, attirèrent l'attention de Grégoire IX, qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre. Dans une bulle, adressée en 1228 aux professeurs, il leur reproche avec amertume leur méthode d'enseignement. « Nous vous commandons et vous ordon- « nous par ces présentes, dit-il, d'abdiquer entière- « ment une telle folie, et d'enseigner désormais la « théologie dans sa pureté, sans aucun ferment de « science mondaine , n'adultérant point la parole de « Dieu par les fictions des philosophes » Les ordres du pontife furent ponctuellement exécutés et ne tardèrent pas à porter des fruits. Deux ans après, en I23i , il fut obligé, par une nouvelle bulle, d'exiger du chancelier de l'Eglise de Paris le serment de n'admettre à la licence aucun ignorant 2 ; on assure même que non seulement les belles- lettres cessèrent d'être cultivées, mais que les noms des Cicéron et des Virgile étaient inconnus en ia54, et les règles de la prosodie ignorées 3 .
Une soumission aussi absolue aux volontés de la cour de Rome devait engager les papes à persévérer dans leurs sentiments de bienveillance, et l'Univer-
1 Bulle du 9 juillet 1228. — Si monde de Sismoww, Histoire des Français, VII, 9$.
* Grancolas, Histoire fie ta Ville, de rÈvéçhcetde l'Université de Paris , II, 104.
î Bullius, Historia Univers itatis , III, 280. — Histoire Littéraire de la France, XVI , 20.
site l'éprouva bientôt. Une de ces querelles si fréquentes entre les écoliers et les bourgeois avait eu lieu pendant les derniers jours de carnaval de l'an* née 1229, entre des étudiants et des marchands de vin du faubourg Saint - Marceau , pour le paiement du prix. Les bourgeois du quartier avaient pris la défense de leur voisin, et maltraité les écoliers; ceux-ci le lendemain revinrent en grand nombre , enfoncèrent les portes des cabarets , brisèrent les tonneaux et battirent tous les habitants. Des plaintes furent portées à la reine; et cette princesse, excitée par le cardinal de Saint-Ange et 1 evêque de Paris , alors mal disposés contre l'Université , ordonna au prévôt de sortir avec des troupes. Par une fatale méprise , des écoliers paisibles , et tout-a-fait étrangers au désordre, sont rencontrés; attaqués à l'instant, un grand nombre furent blessés, et d'autres restèrent morts sur la place ; une chronique du temps porte même à trois cent vingt clercs, dont plusieurs étaient des hommes d'une naissance distinguée , le nombre de ceux qui furent tués et jetés dans la Seine
Ce déplorable événement couvrit de deuil l'Université ; les maîtres consternés suspendirent leurs leçons , et adressèrent leurs plaintes à la reine et au légat. Repoussés sans avoir pu obtenir de satisfaction , ils abandonnèrent une ville qu'ils croyaient ne
1 Don Bouquet, Recueil des Historiens de France, XVIII , 106. — Le Beuf , Histoire du Diocèse et de la FiUe de Paris , ï, 192.
SOUS SAIJSfT LOUIS. 85
plus leur offrir de sûreté , et se dispersèrent avec leurs écoliers dans diverses villes de France. Offensées de cette retraite, l'autorité royale et l'autorité ecclésiastique fulminèrent des ordonnances et des excommunications contre les maîtres qui s étaient engagés par serment à ne pas retourner à Paris avant que justice ne leur fût rendue. Menacés de tous cotés, ils eurent recours à leur protecteur suprême , et implorèrent son intervention ; Grégoire embrassa vivement leur défense. Dans une bulle où il parle en maître , il reproche amèrement à l'évêque de Paris d'avoir conseillé ces mesures violentes , exhorte le roi à rappeler ses docteurs, lui fait sentir le préjudice cjue cause leur exil , et déclare enfin que si l'on n'apporte pas de remède au mal , il sera obligé d'y pourvoir de sa propre autorité.
Après de longues négociations , les efforts du pape furent couronnés de succès : la reine fit aux docteurs de l'Université les premières avances, condamna les habitants de Saint-Marceau à de fortes réparations ; et les maîtres , après deux ans d'absence x , revinrent reprendre leurs leçons long-temps interrompues. Ils avaient obtenu tout ce qu'ils désiraient, leur conduite avait été approuvée dans plusieurs bulles , le pouvoir royal avait en quelque sorte fléchi devant eux; et Grégoire, les affranchissant de la soumission qu'ils devaient aux lois et au prince , venait, pour assurer d'une manière complète leur indépen-
1 Dulaurk , Histoire de Paris, III, 17.
86 HISTOIRE DE i/UN ( V ERSITÉ
dancc , de leur accorder le droit exorbitant de suspendre , et même de cesser entièrement leurs leçons , lorsqu'ils ne pourraient pas autrement obtenir justice : droit qui devint bientôt dans leurs mains une arme puissante dont ils ne tardèrent pas à abuser.
Mais si l'Université, forte de la protection du Saint-Siège, contraignait la puissance civile à lui rendre une justice tardive, elle obtenait moins d'avantages dans ses luttes contre le clergé, et en particulier contre levêque de Paris. C'est en vain que plusieurs bulles lavaient soustraite à toute excommunication qui ne partirait pas du pape ; ces bulles blessaient trop les prérogatives épiscopales pour ne pas être éludées , et l'Université était souvent atteinte par les foudres de l'Offîcialité. Pour la mettre à l'abri de ces usurpations , et garantir l'inviolabilité de ses droits, Grégoire avait commis en les évêques
de Meaux et d'Amiens. Mais cette mesure, qui n'était que temporaire, n'assurait pas sa tranquillité pour l'avenir : elle ne devint définitive que quinze ans plus tard, en I25a, sous le pontificat d'Innocent IV, qui créa Adam, évêque de Senlis, conservateur apostolique des privilèges universitaires. Cette charge , dont la nomination était réservée à l'Université, qui exigeait du récipiendaire le serment de protéger ses droits , ne pouvait être possédée que par les évêques de Meaux , de Beauvais ou de Senlis T .
Tant de faveurs étaient la récompense de son at-
i Bulles de Clément V et de Clément Vil.
tachement à l'orthodoxie. Dans ce siècle en effet , malgré les persécutions du fanatisme , malgré les torrents de sang que l'intolérance avait fait couler dans le Languedoc et la Provence ; partout où quelque civilisation commençait à se faire sentir; partout où la science pénétrait , l'attention des hommes instruits se portait sur l'examen des questions religieuses. Les cendres des bûchers de ceux qu'on appelait hérétiques semblaient s'être répandues dans toute l'Europe pour y propager leurs doctrines; et l'Université de Toulouse était née de ces persécutions. Fondée en ia33 par l'inquisition qui voulait que l'orthodoxie eût son temple, là, où l'hérésie avait régné 1 , elle ne fut d'abord composée que de théologiens ; mais on ne tarda pas à y établir une école de droit civil, qui devint bientôt florissante. L'Université de Paris cependant avait su se garantir de cet esprit réformateur. Placée plus près du théâtre des massacres , elle avait pu considérer les ravages et la fureur des croisés , et la seule pensée de la moindre différence d'opinion avec l'Église devait. inspirer aux plus intrépides un juste effroi. Renommée dans l'Europe pour soutenir dans toute leur pureté les principes apostoliques , on disait d'elle alors :
Si n'estait la bonne garde De l'Université qui garde
1 Ut fides cathoUca quœ penè penitus videbatur, de Mis partibus projligata , inibi rejlorere valeret. — Bulle de Grégoire IX ,àu i3 mai ia33. — Dow Vaissette, Histoire du Languedoc t XXlX, 377.— Sismondi, Histoire des Français,XU, 86.
Le chef de la chrétienté , Tout eust été bien tourmenté «,
Tous ses efforts tendaient à conserver cette réputation ; et les papes , sûrs de trouver en elle une auxiliaire toujours dévouée, contribuaient encore à augmenter la confiance qu'elle inspirait dans le monde chrétien , en invoquant sans cesse son opinion sur les erreurs théologiques, alors très-fréquentes; car, comme Ta dit un ingénieux écrivain a , la théologie de ces temps grossiers était la fille de l'esprit et de l'ignorance. C'est ainsi qu'en ra^o elfe avait été appelée à donner son avis sur les livres des Juifs , et en particulier sur le thalmud qu'Innocent IV qualifiait de sacrilège, et qu'il fit brûler en iî*43; car depuis long-temps les persécutions contre les Juifs étaient regardées comme méritoires, et leurs personnes n'étaient pas mieux traitées que leurs livres. C'est ainsi que, consultée sur la fameuse question de la pluralité des bénéfices , elle ne craignit pas , quoique tous ses membres fussent clercs et eussent droit par conséquent à en posséder, de se prononcer pour la négative , déclarant qu'on ne pouvait agir autrement sans encourir la damnation 3 .
Mais si les théologiens de Paris n'osèrent jamais se livrer à l'examen du dogme y ce fut par l'opposition aux envahissements de la cour de Rome, par
1 Jehan de Mehung., Roman de la Rose.
2 Fowtenelle , Éloge de Duhamel.
3 Duvernet, Histoire de la Sorbonne, I, 2&.
la fixation des bornes entre les deux pouvoirs temporels et spirituels , par leur rivalité avec les ordres monastiques , qui se mêlaient aussi de l'enseignement, qu'ils commencèrent à signaler leur esprit de réforme et leur attachement à l'Eglise nationale. Deux causes produisirent ce résultat : d'abord la haine constante des pontifes contre les empereurs, haine qui les portait à abandonner la défense de la Terre- Sainte pour prêcher des croisades et accorder des indulgences à tous ceux qui prendraient les armes dans l'intérêt de leurs passions politiques ; ensuite les immenses faveurs dont ils accablèrent les religieux mendiants. Cette espèce de milice papale , exclusivement dévouée aux intérêts de la tiare, qui ne reconnaissait dans l'Église d'autre supérieur qu'un général résidant à Rome , était vue avec une extrême défaveur par le clergé gallican , sur les attributions duquel elJe avait déjà empiété. Malgré leur origine récente, depuis que saint Louis , dont ils avaient élevé la jeunesse , était monté sur le trône , leur puissance était considérablement accrue ; ils exerçaient sur ses conseils une fatale influence, et l'affection du prince pour eux était telle qu'il avait conçu le projet d'abdiquer la couronne pour revêtir l'habit de dominicain L'ascendant qu'ils exerçaient sur l'esprit du roi, leur crédit à Rome , les rendaient des adversaires redoutables. LUniversité cependant ne craignit pas de les attaquer : elle prétendait avoir le privilège exclusif
» Simonde de Sisjbohdi, Hùt des Français , VIII,
90 HISTOIRE DE LUNIVERSITÉ
de renseignement ; elle prétendait ce privilège violé par les dominicains et les franciscains. En effet, lors de la cessation des études, arrivée en 1229 P ar su * te de la dispersion des maîtres et écoliers de l'Université, ces religieux, profitant avec habileté de la circonstance, avaient ouvert des écoles : trois chaires de théologie avaient été instituées par eux, et bientôt après ( 1 v 1 i ) 1 voulant légitimer cette innovation , ils avaient obtenu du pape Innocent IV une bulle qui les admettait à partager les honneurs académiques. Alarmés de cet envahissement qui pouvait porter une grave atteinte à leurs écoles, les professeurs de théologie, pour en paralyser l'effet, rendirent en ia 5a un règlement approuvé de l'Université entière, qui réduisait chaque couvent à une seule chaire *. Les dominicains refusèrent d'y souscrire , et bientôt après abandonnèrent l'Université dans une affaire où celle-ci croyait ses droits blessés. Une de ces querelles si souvent renouvelées entre les bourgeois et les écoliers avait eu pour ceux-ci un fâcheux résultat : plusieurs avaient été tués, et un plus grand nombre était arrêté. L'Université demanda justice de cet attentat à ces privilèges ; et usant du droit que lui avait conféré la bulle de Grégoire IX , elle ferma ses écoles. Les professeurs dominicains, sommés, comme les autres, de se conformer aux ordres du corps, exigèrent, pour s'y soumettre, la concession des deux chaires contestées; leur propre intérêt, comme
■ Histoire Littéraire de la France, XVI, 49.
on voit , était le mobile de leur conduite ; l'Université s'en vengea en les retranchant de son sein. Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis , gouvernait alors le royaume ( ia53) pendant la croisade de son frère ; il rendit à l'Université la justice qu'elle réclamait : les deux plus coupables furent pendus , les autres bannis , et elle reprit le cours de ses exercices ; mais la querelle que cet événement avait fait éclater avec les dominicains était loin d'être apaisée. Les deux partis prononcèrent l'un contre l'autre des sentences de suspension , et les choses s aigrirent au point que le recteur de l'Université lui-même fut maltraité par les religieux Pour terminer tous ces débats et combattre l'influence de ses adversaires, l'Université s'adressa directement au pape; et Guillaume de Saint- Amour, l'un de ses docteurs , fut chargé de ses intérêts. Tout faisait présager une issue favorable, lorsque Innocent mourut. Alexandre IV, qui après lui ceignit la tiare , était dévoué aux mendiants dont lui-même avait fait partie : son premier acte fut de casser les décrets de l'Université qui retranchait les dominicains de son sein , et de les rétablir dans tous les droits contestés , en menaçant des foudres apostoliques quiconque tenterait de s'y opposer.
L'Université prit alors une résolution courageuse; et, voyant qu'on l'abandonnait à la partialité du pape, que le roi lui-même refusait de lui prêter son appui , elle se déclara dissoute ( ia55 ).
• Duvrrîi et , Histoire fie la Sorbonne , 1 , 9/,.
<y* HISTOIRE DE l'u NI VEBSITÉ
La victoire était restée aux dominicains ; ils triomphaient, et leurs écoles étaient ouvertes à la jeunesse ; mais ce triomphe était celui de la force, la force seule le soutenait : aussi étaient-ils obligés de placer des satellites dans le sanctuaire des sciences , étonné d'un pareil spectacle 1 .
Guillaume de Saint- Amour, que ses talents , sa fermeté et son crédit faisaient regarder comme le principal auteur de la résistance de l'Université, devint le but des attaques des mendiants. La querelle en effet venait de s'envenimer par un incident nouveau. Dans un livre récemment publié et intitulé des Périls des derniers temps, Guillaume avait signalé plusieurs hérésies dans les ouvrages des dominicains en même temps qu'il s'élevait avec force contre la corruption , l'ignorance et les vices qui les caractérisaient. Accusations de toute nature , procès criminels , tout fut employé contre cet intrépide antagoniste, sans pouvoir lasser sa constance. Enfin le pape irrité, après avoir invoqué le bras séculier contre les adversaires des dominicains, dans une dernière bulle du 17 juin ia56, déclare Guillaume de Saint-Amour déchu de ses bénéfices, indigne d'en posséder, et le bannit du royaume de France. Les papes alors se croyaient le droit de commander par toute la terre , et la faiblesse des rois n'avait pas peu contribué à leur donner cet empire: aussi Alexandre IV enjoignit -il à saint Louis de le chasser de son royaume pour la ré-
1 Bulleus , Histqria U nivcrsitatis , III, 290.
SOUS SAINT LOUIS. <p
mission de ses péchés: ce prince heureusement connaissait ses devoirs et les droits de sa couronne; et Guillaume de Saint-Amour conserva pour quelque temps encore sa liberté et sa patrie.
L'Université ne se laissait pas abattre; elle résistait aux ordres de la cour de Rome, et refusait de réintégrer les moines dans son sein , à moins qu'ils ne se soumissent à ses décrets ; mais l'orage s'amoncelait sur sa tête; et Alexandre, qui avait déjà publié plus de quarante bulles en faveur des mendiants, n'était pas disposé à abandonner ses protégés et à compromettre ainsi son pouvoir. La vengeance commença par Guillaume de Saint-Amour. Appelé à Rome pour y rendre compte de son ouvrage ; il y fut condamné avec les expressions les plus outrageantes , et défense lui fut faite de rentrer en France , sous peine d'excommunication. Il se soumit et se retira à Saint- Amour, en Franche - Comté , sa patrie, emportant avec lui l'estime et l'amour de ses concitoyens , comme le prouve ce passage d'un ouvrage contemporain, le Roman de la Rose :
Estre banni de ce royaume A tort com' fut maistre Guillaume De Sainct-Amour , qu'hypocrisie Fil exiler par grand' en\ie
Mais la haine des dominicains survécut à leur triomphe; la mémoire de Guillaume de Saint-Amour leur fut constamment odieuse; et quatre siècles après, en
» Jehan de Memug, Roman de la Rose, vers 12,000 et suiv.
i633, ils obtinrent du conseil de Louis XIII un arrêt qui défend, sous peine de mort, d'imprimer, vendre ou lire le Traité des périls des derniers temps l . Le tour de l'Université vint ensuite : inondée par un déluge de bulles, dont l'une, entre autres, défendait d'admettre à la licence tous ceux qui seraient opposés au rétablissement des mendiants, fatiguée d'une lutte aussi longue qu'inégale dans un siècle où la cour de Rome était si puissante, elle fut forcée, après quatre ans d'une résistance opiniâtre, de plier devant ses adversaires, et, en 1^57, Bonaventure et Thomas d'Aquin furent admis au doctorat.
La concorde néanmoins était loin d'être rétablie; l'Université avait été vaincue, mais non soumise, et son ressentiment n'était pas éteint; aussi un décret de 1260, émané d'elle, assigna-t-il aux dominicains la dernière place dans les assemblées générales 2 .
Ces démêlés avaient eu pour résultat d'introduire dans l'Université les religieux réguliers qu'elle s'était en vain efforcée de repousser; et c'est peut-être à à cette époque que remonte l'origine de la formation des diverses facultés. Tous les religieux , en effet , étaient théologiens , et ils ne dûrent pas tarder à former une société à part, d'autant plus que tous les maîtres dans les autres sciences montraient pour eux une invincible répugnance 3 . Leur exemple fut pro-
t Histoire Littéraire de la France, XVI, 5o.
* Le Beuf, Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris, I,3i9.
3 Crévier, Histoire de t Université , I, 468.
bablement suivi , car dix ans après nous voyons mentionnée, d'une manière positive, l'existence des facultés dans divers actes , dont l'un nous fait connaître qu'en 1271 la faculté de droit, alors appelée de décret parce qu'on n'y enseignait que les décrétâtes des papes, fit faire un sceau particulier. Cette entreprise éprouva quelque opposition de la part du chancelier de l'Église de Paris , mais elle ne tarda pas à se terminer à l'avantage de la faculté. Vers le même temps, la médecine existait également en corps. Déjà, en 1271 , la faculté avait défendu aux juifs l'exercice de la médecine; en 1272, elle avait fixé à neuf ans la durée des études médicales; enfin, en 1274, à l'instar de la faculté de décret , elle se fit faire un sceau particulier La faculté des arts fut la dernière à les imiter; et elle n'eut pas de sceau commun pour ses quatre nations avant l'année i5i3, dans laquelle elle en fit faire un qui coûta trente-une livres dix sols huit deniers 2 .
1 Bfllrus, Historia Universitatis , III, 410. 1 CâÉviER : Histoire de l'Université, V, 8/,.
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