‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 19 sur 39 · SOUS PHILIPPE-LE-LONG. I · texte numérisé non relu

SOUS PHILIPPE-LE-LONG. I

jetant même la propriété du pain qu'ils mangeaient , du vin qu'ils buvaient Ce système, qui n'était que ridicule, excita le zèle du pontife : la majorité du clergé et des ordres religieux que la réforme blessait dans leurs intérêts les plus chers, en leur contestant le droit de posséder des richesses, se joignit à lui contre des novateurs qui les considéraient comme corrompus : le bras séculier fut employé contre eux , et , en 1 3 1 8 , quatre fratricelles ou béguards, (c'était le nom qu'on leur donnait) furent brûlés à Marseille. Les supplices, loin de ralentir leur enthousiasme, ne faisaient au contraire que l'augmenter. Pleins d'horreur pour un pape qui voulait les convaincre par le bûcher, et qu'ils regardaient comme l'antéchrist % les Franciscains réformateurs, se jetèrent dans le parti de Louis de Bavière, qui disputait alors l'Empire à Frédéric d'Autriche, et que le pape avait excommunié; ils composèrent des écrits pour sa défense, et dans l'un d'eux, intitulé le Défenseur de la paix, ils soutenaient « qu'il appartenait à l'empereur de corri- « ger le pape, de le punir, de l'instituer et de le des- « tituer, et que le pape, ni toute l'Église réunie, ne « pouvaient infliger à aucun homme, quelque scélérat a qu'il fût, une peine coactive, si l'empereur ne leur <c en donnait l'autorité ». Les théologiens de Paris, qui déjà avaient condamné les opinions des fratricelles , proscrivirent aussi, en i35o, sur l'ordre du pape,

« Duvebn et | Histoire de la Sorbonne , I, 60.

* Si monde de Sismoitdi, Histoire des Français, IX, 438.

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ces maximes dont l'auteur était un ancien recteur de l'Université. Fleury, dans son Histoire ecclésiastique \ dit à ce sujet , « que la condamnation de l'article susénoncé tend à la confusion des deux puissances, temporelle et spirituelle; car les peines coactives appartiennent à la première, comme le clergé de France l'a solennellement déclaré en 1661. »

Le rôle que l'Université était appelée à jouer sans cesse, augmentait son influence et son crédit; et presque toujours ses prétentions étaient couronnées de succès. Un écolier, chanoine de l'Église de Paris, était mort intestat, et l'Université en vertu d'une bulle de Grégoire IX, de ia3i , se présentait comme héritière de ses biens meubles; le chapitre, de son côté, les réclamait en sa qualité de chanoine. Cité devant le tribunal du conservateur apostolique (i3a6), il refusa de coin* paraître, et déclina sa juridiction. L'Université alors le frappa d'excommunication, le déclara exclu de son sein, déchu des privilèges académiques, et fit publier et afficher son jugement dans plusieurs endroits de Paris, et jusque dans Notre-Dame même. Les chanoines effrayés demandèrent un accommodement que l'Université accorda.

Cette vigueur qu'elle venait de déployer contre les membres du clergé , elle savait s'en servir également pour repousser ceux de ses suppôts qui voulaient usurper les droits de la compagnie entière pour les exploiter à leur profit. C'est ainsi qu'en i3a5 les

1 Fledrt, Histoire Ecclésiastique, XIX, 41S.

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doyens des nations prétendaient que c'était à eux seuls, conjointement avec le recteur, qu'appartenait le droit de nommer aux bénéfices, qui étaient la propriété de l'Université. Tous les membres s'opposèrent à une innovation qui les aurait dépouillés d'un avantage précieux ; et les quatre nations ainsi que les trois facultés, continuèrent de le posséder Le soin de ce qui paraissait lui être utile , éveillait l'attention de tous ceux qui pouvaient lui faire quelque bien. Jean XXII venait de défendre (i325) à tous les avocats ou notaires attachés à la cour du Conservateur apostolique , d'exiger des salaires plus forts que ceux qu'on prenait dans les autres tribunaux, lorsque l'official de Paris lui rendit un service encore plus important. Les titres et les actes originaux de ses privilèges, n'ayant pas été conservés avec soin , se trouvaient dispersés dans plusieurs mains ; comme il était nécessaire, dans l'intérêt des écoles, de les placer dans un dépôt public , l'official ordonna à tous ceux qui en posséderaient ou en auraient connaissance, de les remettre à la compagnie ; et , pour assurer l'exécution de son ordonnance, il frappa les contrevenants d'excommunication (i3a7). L'exemple que donnait l'official en montrant quel prix il attachait à la conservation de ces minutes originales, fut suivi par une des fractions de l'Université; en i3a9, la nation de Picardie fut la première qui fit faire une collection de ses statuts.

' Privilèges de l'Université de Paris, 1612, pag. i34.

Digiti

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Cotte sollicitude de toutes les autorités , ce*soin que la compagnie elle-même apportait à seconder leur zèle, à maintenir les droits qui lui avaient été accordés, et à assurer la force de sa discipline intérieure, prouve l'extension qu'elle ne cessait de prendre. A cette époque, au commencement du quatorzième siècle^ elle peuplait à elle seule un quartier de Paris; ses écoles occupaient des rues entières ; et un statut de i3a8 nous apprend que la rue du Fouare, élevée sur remplacement de l'ancien clos Mon voisin , était spécialement affectée aux écoles de la faculté des arts. Cette rue, située près de la place Maubert, et qui, pendant long-temps, fut fermée avec des barrières, pour que la tranquillité n'en fût pas troublée par les voitures et pour qu'elle ne devint pas, comme on s'en plaignait en 1 358,1e refuge , pendant la nuit, de femmes publiques et de gens sans aveu x , tirait sou nom de la paille, appellée en vieux français Fouare ou Feurre, qu'on répandait dans les salles d'étude pour la commodité des écoliers ; car il leur était enjoint d'écouter les leçons de leurs maîtres, assis à terre et non sur des bancs 3 . Dans ce temps où les jouissances du luxe n'étaient pas encore bien perfectionnées, cet usage de répandre de la paille était commun à toutes les habitations;

* Dulaure, Histoire de Paris, III, 296.

a Sedeani scholares in terra , coram magistris non in scamnis vel sedibus elevatis a terra, ut occasio superbiae a juvenibus secludatur. Bulle d' Urbain V, de i366. — Grancolas, Histoire de la Ville, de VÊvéché et de tUnivcrsité de Paris, I, 355. — Crkvier , Histoire de V Université , II, 118.

les palais même des rois en étaient garnis, et on cite un acte de 1208, qui contient une donation faite par Philippe- Auguste à l'Hôtel -Dieu « de toute la a paille de notre chambre et de notre maison de <i Paris, chaque fois que nous partirons de cette ville « pour aller coucher ailleurs 1 ».

Les années qui venaient de s'écouler n'avaient pas été moins favorables que les précédentes au bien-être des études, et l'apparition successive des fils de Phi* lippe-le-Bel sur le trône, avait été marquée, comme les règnes de leurs prédécesseurs, et comme le furent ceux des rois qui les suivirent, par de nombreuses fondations de collèges. Dans un espace de dix années, six nouvelles maisons vinrent offrir un asile et des secours aux étudiants malheureux. En 1 3 1 7, le collège de Narbonne, rue de La Harpe n° 89, était dû à l'archevêque de cette ville, Bernard de Farges. Celui de Tréguier, sur les ruines duquel on a bâti, en 1610, le collège de France, était fondé en i3ai. Deux ans après, un clerc de Philippe V, Geoffroi Duplessis, élevait, rue Saint-Jacques, le collège qui porte son nom , devenu récemment (1828 ) une école préparatoire destinée à remplacer l'École Normale; et en 1329 il en faisait construire à coté un nouveau, celui de Marmoutier, que les Jésuites achetèrent, en 1637, pour agrandir le collège de Louisle-Grand, qu'ils occupaient alors. Enfin, les années i3a5 et i3a6 virent se former les collèges de Cor-

1 Dulauke, Histoire de Paris , II, 589.

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nouaille, rue du Plâtre n° ao; et des Écossais, rue des Fossés- Saint -Victor n°' 1 5 et 27, encore occupé aujourd'hui par un pensionnat. David , évêque de Murrai en Écosse, en était le fondateur.

Le temps de l'importance politique de l'Université était arrivé, et le changement qu'avait subi la forme du gouvernement, en était la cause. Jusqu'alors nous l'avions vue honorée , respectée , parce que les rois avaient compris son utilité , et que son caractère ecclésiastique la mettait à l'abri des violences arbitraires derrière le manteau du clergé; mais là s'arrêtait sa puissance; elle consistait à ne point être impunément exposée aux caprices de la force. Les rois qui, depuis Philippe-Auguste, montèrent sur le trône, en donnant une nouvelle direction à leur politique, donnèrent en même temps aux lettrés une existence qui leur était inconnue. Jusqu'alors ils étaient restés en dehors du gouvernement, presqu'étrangers à tous ses actes ; à partir de cette époque ils y prirent une part active, car c'est sur eux que les rois s'appuyèrent. Le système féodal n'était propre à faire, des hauts vassaux de la couronne , que des sujets infidèles et turbulents ; habitués à considérer le prince presque sur le pied de l'égalité , et seulement comme un chef, ils étaient toujours prêts à refuser un hommage illusoire, et à combattre celui qui voulait restreindre leur autorité. Au contraire, une obéissance passive, une soumission aveugle, un dévouement sans bornes, étaient le partage de ces hommes qui , n'ayant, pour parvenir aux honneurs, d'autre voie que leur instruc-

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lion, y avaient néanmoins été portés par le prince. Leur reconnaissance pour un maître qui avait daigné les approcher de sa personne, était illimitée; tous leurs efforts tendaient à augmenter son pouvoir, et leurs efforts furent presque toujours heureux, car leur habileté , leurs talents , leur supériorité sur leurs nobles adversaires , mettaient toutes les chauces en leur faveur; c'est ainsi que peu à peu ils parvinrent à saper les fondements du pouvoir féodal , et à éjever l'étendard royal , là où Hottait la bannière du baron. De tels résultats, tout-à-fait à l'avantage de Ja royauté, ne furent pas perdus pour cette classe nombreuse de Français * que long-temps les nobles avaient accablés de leur mépris, parce qu'ils ne possédaient ni leurs richesses, ni leur pouvoir, et qu'ils ne comptaient pas une longue suite d'aïeux. Les rois commencèrent à sentir que la nation devait être considérée pour quelque chose, et le peuple fut appelé aux États - généraux : ce fut aussi dans son sein qu'ils allèrent chercher leurs ministres, parce que ce n'était que là, et non dans l'ignorante noblesse, dont le dédain pour tout ce qui tenait à l'instruction existait toujours, qu'ils pouvaient trouver des hommes assez habiles pour suivre avec succès la ligne qu'ils s'étaient tracée. L'utilité qu'ils retirèrent de leurs lumières les habitua à considérer les savants avec une sorte d'égards. L'illustration de l'Université parisienne, son immense renommée , la réputation de ses docteurs, devaient donner un grand poids à son opinion , et on pouvait bien augurer du mérite d'une cause lorsqu'elle avait obtenu son as-

sentiment : aussi vit-on les rois rechercher pour ainsi dire son appui, invoquer ses lumières, l'appeler dans leurs conseils, et s'appuyer sur ses décisions. Souvent ils opposaient son autorité à l'autorité des pontifes romains, et dans leurs longs démêlés avec le Saint-Siège , c'était toujours sur l'opinion de la faculté de théologie qu'ils basaient leur résistance. Elle intervint dès lors dans toutes les affaires publiques. Philippe -le -Bel, le premier, dans sa querelle contre Boniface , dans sa vengeance contre les Templiers , avait voulu diminuer sa responsabilité en. associant tous les ordres de l'Etat à sa vengeance , et l'Université avait été appelée à guider la volonté du monarque. Ses fils imitèrent son exemple : et lorsque, par leur mort, la couronne échappa à la branche aînée de la maison de saint Louis, Philippede-Valois , suivant les principes de ses prédécesseurs, conserva , à cette compagnie puissante et ses honneurs et son pouvoir.

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