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« .... Et certes, qui voudra repasser par « toutes les universitez de l'Europe, il n'en « trouvera une seule qui revienne au paran- « gon de cette-cy, laquelle nous pouvons dire « que, tout ainsi que du cheval de Troye, « sortirent innumérables princes et braves « guerriers, aussi nous a-t-elle produit une « infinité de grands personnages, dont la « postérité bruira tant que le monde sera « monde. » Cet éloge que l'avocat de l'Université de Paris, le judicieux Étienne Pasquier, lui adressait en i 564, en plaidant pour elle devant le Parlement, l'Université le mérite toujours. Elle a conservé dans l'Europe savante la supériorité acquise à son illustre devancière par ses lumières et son ancienneté. 1/ a
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ii PRÉFACE.
Chargée de la noble mission de former et d'instruire les générations qui s'élèvent, l'Université fixe aujourd'hui les regards de la France; c'est sur elle que reposent nos espérances. Elle a grandi avec le dix-neuvième siècle, et elle embrasse maintenant dans son vaste ensemble une nation tout entière. Formée, sur une plus grande échelle, des débris de l'Université parisienne , les maîtres qui la composent ont succédé à la réputation de leurs devanciers; ils 4 ont hérité de leurs doctrines et de leur savoir, et rien de ce qui appartient à l'ancienne Université ne peut leur rester étranger ; ils la considèrent comme leur mère. „ • .
Elle est digne en effet d'occuper nos souvenirs. Indépendamment de la reconnaissance qu'on lui doit pour avoir conservé dans son sein les lumières qui, sai\s elle, se seraient éteintes, son histoire palpitante d'intérêt offre peut-être l'exemple unique d'une compagnie savante, qui a traversé une période de dix siè-
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des, environnée sans cesse de la considération publique et de la faveur des rois.
Cette considération dont elle jouissait , la puissance morale quelle exerçait sur les esprits, dans des temps grossiers où l'ignorance abrutissait tous les hommes , n'avaient pas tardé à lui créer un existence en quelque sorte politique.
Favorisée par la cour de Rome, qui se plaisait à traiter avec bienveillance une école qu'elle regardait comme un des remparts de la religion , elle dut à la bonté des pontifes romains les premiers éléments de sa prospérité. Ils accablèrent les maîtres et les écoliers de privilèges et d'avantages que les rois augmentèrent encore.
Quiconque a lu nos annales , quiconque a étudié avec soin notre histoire , a pu y puiser une idée du rôle important que l'Université a rempli pendant des siècles. On la vit prendre part à tous les événements qui agitèrent la France, à tous nos troubles civils; mais on la
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vit toujours user de son influence pour le rétablissement de Tordre ou le maintien de la paix.
Liée intimement à l'histoire nationale , l'histoire de l'Université lui donne un attrait puissant, car on aime à voir les sciences et les lettres occuper une place convenable dans les fastes des nations.
Reconnaissante envers le trône dont elle était appelée la fille aînée, l'Université lui prêta un appui souvent utile dans ses luttes contre la puissance ecclésiastique. Jamais ses maîtres n'oublièrent qu'ils étaient chrétiens, mais jamais aussi ils n'oublièrent qu'ils étaient Français. Défenseurs de la tiare , lorsque ses droits étaient menacés , lorsqu'on voulait porter atteinte à la pureté des dogmes de l'Eglise, ils savaient la combattre lorsqu'abandonnant les fonctions sacrées, elle s'efforçait d'arracher aux rois de la terre le glaive de la puissance temporelle.
Envisagée sous le double point de vue po-
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litique et religieux, l'histoire de l'Université, par son contact fréquent avec les événements dont la France ou l'Église furent le théâtre , présente un développement auquel on était peut-être loin de s'attendre. L'intérêt qu'elle peut inspirer, ne se borne cependant point à ces rapports. Sou& une autre face, elle se trouve étroitement unie avec l'histoire de la civilisation ; elle marche avec elle , elle la précède, elle la prépare pour ainsi dire.
Parmi les titres que l'Université de Paris possède à notre estime, le principal et le plus beau sans doute est d'avoir avancé l'époque de notre régénération intellectuelle , et d'avoir déterminé cette heureuse révolution dont le qiûnzième siècle vit les premiers symptômes, et dont nous recueillons aujourd'hui les fruits. Le grand nombre de maîtres et d'écoliers qui sortaient chaque année de son sein pour se répandre dans toute la France, contribua puissamment à propager le goût des études et à faire naître ce sentiment du beau , auquel les chefs-
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d'oeuvre du cfix-septième et du dix-huitième siècle durent leur naissance. La multitude de maisons que la libéralité des gens riches consacrait aux étudiants malheureux, donne une idée de l'influence de l'Université, et de la direction qu'elle avait su imprimer aux esprits. La relation exacte de toutes ces fondations de collèges offrira une preuve mathématique de ce que nous avançons.
En l'examinant sous un quadruple rapport :
dans sa liaison avec l'histoire politique et religieuse , avec l'histoire de la civilisation et avec l'histoire de la ville de Paris , à laquelle elle, se rattache par l'établissement de ses collèges, par ses démêlés avec l'administration municipale, et par les lois de police que l'effervescence des écoliers rendit quelquefois nécessaires, l'importance de l'histoire de l'Université sera facilement sentie.
C'est sous ces divers aspects que j'ai considéré le sujet que je me proposais de traiter ; j'y ai consacré pendant trois années mes tra-
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vaux et mes soins , et vivement persuadé de l'intérêt qu'on pouvait y répandre, j'ai souvent regretté qu'une plume plus habile ne fût pas venue lui prêter le secours et l'autorité de son talent.
Avant moi, deux écrivains, qui tous les deux appartenaient au corps de l'Université , avaient également pensé que l'histoire d'une compagnie que nos ancêtres regardaient comme la mère de toutes les sciences , d'une compagnie dont l'origine remonte presque à celle de la monarchie, et dont nos chroniques nous vantent et le courage et la fidélité, devait être aussi instructive qu'utile. Cette pensée avait produit deux ouvrages : l'un , de Duboullai , sous le titre à'Historia Umversitatis , en six volumes in-folio écrits en latin ; l'autre, qui n'est que l'abrégé du premier, est intitulé Histoire de V Université , et appartient à Crévier. Mais ces deux ouvrages , dus à des auteurs estimables , sont néanmoins restés ensevelis dans la poussière des bibliothèques:
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leur étendue effrayait le lecteur , leur défaut d'ordre le rebutait, et on abandonnait un livre qui exigeait trop de fatigue et d'attention.
Par la manière dont elles étaient conçues , Fhistoire de Duboullai et celle de Crévier ne pouvaient présenter aucun attrait. Ils s étaient uniquement attachés à reproduire l'intérieur de l'Université, négligeant entièrement la partie philosophique de leur sujet, celle qui devait surtout fixer les regards des hommes qui aiment à suivre les progrès de l'esprit humain, et à examiner leurs effets sur la marche des siècles.
J'ai adopté un autre plan, sans cependant rien omettre de ce que les statuts ou règlements de la compagnie peuvent avoir d'utile pour les études ou pour les mœurs.
J'offre aujourd'hui le résultat de mon travail au corps enseignant de la France.
Peut-être aurais-je ajourné à long-temps cette publication; je craignais de ne pas lui
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donner toute la perfection dont elle était susceptible, et les travaux de ma profession m'en laissaient à peine le loisir : mais les événements actuels ont levé mes irrésolutions.
Au moment où des voix ennemies se sont fait entendre contre l'Université , au moment où les services qu'elle a rendus sont méconnus avec mauvaise foi , il m'a semblé que le meilleur moyen de venger de ces clameurs le corps illustre qu'on attaquait, était d'en présenter l'histoire.
Élève de l'Université, je m'estimerai heureux , si mes premiers essais pouvaient servir à la défendre.
J'ai vu, avec douleur, des écrivains que des espérances déçues avaient sans doute aigris, accumuler contre l'Université les imputations les plus odieuses. L'un deux , rappelant le titre qui fait sa gloire, le parodiait avec une ironie amère. Un autre, oubliant que le caractère sacré dont il est revêtu lui faisait une loi de la modération et de l'indul-
PREFACE
genee, la signalait aux pères de famille connue « un foyer de corruption , un semice uaire d athéisme, un vestibule de l'enfer. » 1 1 dévouait à l'exécration de la France tous les maîtres qui la composent, et, confondant dans une même proscription la génération actuelle et la génération qui s'élève, il s'efforçait de les flétrir en leur prêtant tous les vices.
Ce langage que nous nous abstenons de qualifier, ce langage tenu à la face de la jeunesse française, qui lui donne le démenti le plus formel, trouvera sans doute parmi les membres de l'Université quelqu'un qui en fera justice.
En attendant, qu'ils apprennent , ces hommes qui s'efforcent de déverser le mépris et l'injure sur l'élite de la nation , qu'ils apprennent de la bouche d'un des élèves de cette Université qui ri enfanta que des révolutionnaires y que la jeunesse française ne professe pas le matérialisme, qu'elle est religieusement attachée au culte de ses pères, que le dix-
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neuvième siècle , en reculant les bornes de la pensée, ne lui a pas enlevé la doctrine consolante de l'immortalité de l'ame, que son amour pour la divinité s'unit dans son cœur à son amour pour ses rois, et qu'on la verrait au jour du danger se presser autour du trône , pour le défendre s'il était menacé. Ce sont là les principes de cette Université déplorable, ce sont là les sentiments qu'inspirent à la jeunesse des maîtres qui unissent aux dons du savoir les vertus de la morale et du cœur. Aussi ont- ils tous laissé dans lame de leurs élèves des souvenirs qui dureront autant qu'eux.
Mon but, au reste, n'est pas de faire ici l'apologie de l'Université. Elle existe d'ailleurs cette apologie dans les discours du chef de l'instruction publique en France, du ministre du Roi qui à la tribune a pris si énergiquement sa défense. Elle existe encore dans l'hommage public et honorable que lui a rendu un des Princes de la famille royale,
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en lui confiant l'éducation de ses enfants.
Quant à moi , historien de l'Université de Paris , je n'oublierai pas les devoirs que cette qualité m'impose , je me souviendrai que ma mission est de raconter , non d'applaudir. Je montrerai sa formation successive ; j'indiquerai les progrès que firent dans son sein les sciences et les lettres , aussi bien le droit et la médecine que la théologie et les arts. Mais je ne cacherai rien de ce que ses passions ont pu avoir de répréhensible , de ce que ses prétentions ont quelquefois eu d'exagéré.
Je n'ai traité dans cet ouvrage aucune de ces questions importantes qui se rattachent au droit public par leur nature , qui intéressent les gouvernements eux-mêmes, et dont le développement fixe l'attention de tout le monde, parce que leur solution tend à améliorer l'éducation nationale. Ces questions, par leur gravité et leur étendue, m'ont paru ne devoir pas entrer dans un livre où l'on avait déjà une masse immense de faits. Cepen-
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dant j'ai consacré à leur examen un temps et des recherches considérables; je les ai envisagées dans leurs rapports avec notre législation , avec l'esprit de notre siècle , avec les besoins de la civilisation ; j'ai spécialement dirigé mes études vers toutes les questions universitaires, et, si un jour je pouvais croire que mes travaux dussent être utiles , je me ferais un devoir de les publier.
Aujourd'hui je me borne à livrer à l'impression l'histoire de l'Université , seule et dégagée de ces importants accessoires ; seulement je l'ai fait précéder d'une introduction, dans laquelle j'ai tâché de donner une idée rapide, mais exacte, des diverses révolutions que l'instruction a éprouvée en France à des époques antérieures à notre histoire. J'ai présenté tour à tour aux yeux du lecteur les collèges des Druides , les lycées des Romains et les écoles des monastères.
Cet aperçu qui renferme en quelque sorte une histoire physique des progrès et de la
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décadence des lumières dans les Gaules avant le règne de Charlemagne , m'a semblé devoir être favorablement accueilli de ceux pour qui tout ce qui concerne leur pays n est pas indifférent. Il forme en outre le complément de mon travail ; il est le premier anneau d'une chaîne qui commence avant l'ère chrétienne , et qui finit au dix-neuvième siècle, en 1828, à la formation du ministère de l'instruction publique.
Tel est l'ensemble de mon livre. Il laissera
sans doute beaucoup à désirer ; mais je compte sur l'indulgence du corps auquel il est spécialement destiné; il ne me refusera pas, je l'espère, les conseils de son expérience et de ses lumières.
Qu'il me soit permis à ce sujet d'acquitter une dette chère à mon cœur, et d'offrir, à l'un des maîtres de cette Université si calomniée , l'expression de ma profonde reconnaissance pour les soins qu'il m'a donnés lorsque j étais à Louis-le-Grand au nombre de ses élèves, et
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pour l'amitié dont il m'honore aujourd'hui.
M. Mallevai , dont le provisorat fut signalé dans les annales des concours généraux par la splendeur constante du collège de Louisle-Grand , et dont l'administration vigilante et fermé peut servir de modèle aux hommes qui se consacrent à la noble profession d'élever la jeunesse , a bien voulu m'aider de ses conseils , m'encourager par son approbation.
J'aime à croire que je trouverai la même bienveillance dans cette foule de savants distingués que l'instruction publique renferme , je recevrai avec plaisir tous les avis qu'il leur plaira de m'adresser, et si quelques éloges venaient s'y joindre, je m'empresserai d'en faire hommage à l'Université qui m'a mis à même de les obtenir.
État des Gaules avant les Romains. — Collèges de Druides. — Écoles publiques. — Marseille , Autun , Lyon , Narbonne, Toulouse. — Professeurs payés par le trésor impérial. — Régime et lois des écoles. — Invasion des barbares. — Décadence rapide de la civilisation. — Fermeture des écoles. — Le clergé conserve seul quelque instruction. — Écoles épiscopalcs et claustrales. — Profonde obscurité du septième siècle. — Avènement de Charlemagne.
Avant que les Romains eussent porté dans les Gaules leurs armes et leur civilisation, cette partie de l'Europe, autant que nous en pouvons juger par le peu de monuments qui nous restent, n'était déjà plus plongée dans cette barbarie profonde qui forme ordinairement le premier âge des nations.
Divisée en plusieurs sociétés, qui chacune avait son chef, son gouvernement et ses lois, la Gaule était réunie sous l'empire des mêmes principes religieux : les Druides, dont le nom ne nous est arrivé qu'accompagné de la sombpe terreur qu'inspire un culte L i
a INTRODUCTION.
sanguinaire, étaient leurs prêtres et leurs législateurs. Dépositaires des lumières de la nation, ils en formaient , à eux seuls, un des corps; et leurs nombreux collèges, répandus sur la surface du territoire, à Dreux, à Autun, dans la Guyenne, la Champagne et la Beauce, attestaient leur puissance.
Chargés de l'éducation de la jeunesse, ils savaient prendre sur elle une influence qui se prolongeait pendant toute la durée de la vie; prêtres et instituteurs tout à la fois, ils habituaient leurs élèves à vénérer les ministres d'un dieu qu'ils représentaient comme terrible, et peu à peu ils avaient ainsi attiré vers eux un pouvoir d'autant plus redoutable, qu'il prenait sa source dans la crainte qu'inspirait la divinité. La croyance à une autre vie, la crainte des dieux vengeurs formaient la base de leur doctrine religieuse; mais ces idées salutaires qui auraient pu fonder la morale nationale et tourner à l'avantage de la société, exploitées habilement par les Druides, ne servirent qu'à consolider leur pouvoir.
L'ascendant qu'ils avaient su prendre sur la masse du peuple, leurs privilèges, les honneurs dont ils étaient entourés, amenaient dans leurs collèges, de toutes les parties de la Gaule r , des jeunes gens jaloux d'y participer, et qui venaient y chercher une éducation que les Druides eux-mêmes allaient, dit-on, puiser au milieu des forêts de la Grande-Bretagne *.
1 Bclleus, de Academiis Druidarum , page 7.
■> César, Comm., liv. yi.
Une philosophie imparfaite, une religion adaptée à leurs intérêts, la connaissance des lois grossières qui les régissaient, formaient à peu près l'ensemble de leur enseignement, qu'ils confiaient toujours à la mémoire de leurs élèves, et qu'ils transmettaient ainsi d âge en âge. Il paraît qu'ils y joignaient aussi quelque teinture des belles-lettres; et l'Hercule gaulois dont la bouche laissait échapper des chaînes d'or, à l'aide desquelles il attachait les auditeurs, prouve que la nation n'était pas insensible aux charmes de l'éloquence.
Un mélange de liberté et d'esclavage, de civilisation et de superstitions grossières, de courage et de basses terreurs, fut le résultat du pouvoir des Druides 1 ; et le Gaulois , arrêté dans ses progrès par la barrière sacrée de la religion, placé dans un état mixte entre la barbarie et la civilisation, sans appartenir à l'une ni à l'autre , devait rester long-temps stationnaire, lorsque les conquêtes des Romains vinrent chauger son existence, et lui apporter les arts de l'Italie en échange de son indépendance et de sa liberté.
Déjà , cependant , ces arts lui étaient connus. Depuis le sixième siècle avant l'ère chrétienne, la Grèce avait importé dans la Gaule ses connaissances et sa civilisation; et Marseille, fondée par une colonie de Phocéens sur les côtes de la Provence, était devenue en peu de temps, sur les mers, la rivale de Tyr et
■ Simohpf. UF. Si*Movrni, Histoire des Français , I, pag. 3.
de Cartilage. Le commerce n'avait pas seul assuré sa grandeur; elle avait conservé dans sou émigration une partie de cette supériorité intellectuelle à laquelle la mère patrie devait sa célébrité, et ses écoles avaient acquis tant d'éclat que Cicéron la nommait la nouvelle Athènes *.
Justin 2 attribue aux Phocéens la civilisation des Gaules, il paraît néanmoins que leur présence n'y contribua que d'une manière imperceptible, et que les peuples qui les entouraient, mus peut-être par un sentiment de défiance que les Druides excitaient sans doute encore, opposaient aux arts de la colonie étrangère des mœurs et des habitudes que les siècles avaient fortifiées ; seulement les relations forcées que le voisinage fit établir, durent introduire dans la langue nationale des mots d'origine grecque, dont les érudits prétendent aujourd'hui même retrouver les traces.
Dix années suffirent pour opérer le changement que l'établissement de Marseille n'avait pu faire en cinq siècles , pour changer la physionomie d'un peuple tout entier, et lui enlever sa religion , ses lois et jusqu'à son nom. Succombant sous l'ascendant des armes romaines et le génie de Jules César, la Gaule, après une résistance opiniâtre et cent fois renouvelée , après avoir vu périr tour à tour l'élite de ses guerriers, fut inscrite au rang des provinces romaines.
• Cic. , Orat. pro Flacco.
1 Liv. xliii , chap. 3.
Alors disparurent les noms de vingt peuples qui vinrent se confondre dans une classification nouvelle, et des proconsuls gouvernèrent les contrées où les Éduens, les Sénonais, les Aquitains avaient si long -temps dominé. Toutes les distinctions précédentes s'effacèrent pour faire place à une seule qualité. Le Gaulois , oubliant son nom national , ne Voulut plus être que sujet romain , et bientôt la communauté de lois, d'intérêts et de langage, ne permit plus de distinguer le vainqueur du vaincu.
Participant dès-lors à la civilisation perfectionnée de l'Italie , la Gaule eut comme elle des villes importantes, remarquables par leurs richesses, leur population et la magnificence des édifices. Trêves, Cologne, Marseille , Arles, Lyon, rivalisaient avec les plus célèbres cités de l'Empire; les arts et les sciences y étaient cultivés, et une jeunesse nombreuse se pressait dans leur enceinte pour venir entendre les leçons des maîtres fameux qui les professaient. La réputation des écoles des Gaules, les hommes distingués qu'elles produisaient, y attiraient de tous les points de l'Empire, sans en excepter même la capitale, des élèves avides d'instruction; et leur histoire, à partir de cette époque, n'est pas dépourvue d'intérêt, parce qu'elle nous montre les progrès rapides que firent nos ancêtres dans tout ce qui tient à l'intelligence de la pensée.
Parmi les villes qui comptèrent dans leur sein des académies fameuses, Marseille , Autun , Narbonne , Toulouse, Lyon et Bordeaux sont au premier rang :
Marseille, dont Les habitants étaient appelés Trilingues 1 , parce qu'on y parlait les langues grecque, latine et gauloise , disputait à Athènes la préséance littéraire , et s'honorait d'avoir vu naître dans ses murs Pétrone , Favorin , Trogue-Pompée , Césaire et Salvien.
L'ancienne capitale des Éduens, Autun , jadis la métropole des Gaules et le siège de la religion des Druides, était, après Marseille i la plus ancienne des villesoù les belles-lettres fussent enseignées; ses écoliers étaient si nombreux que , lorsque , sous le règne de Tibère , Sacrovir, le dernier des Gaulois, eut tenté un infructueux effort pour rendre sa patrie à la liberté, ils prirent les armes en sa faveur, et composèrent une partie de son armée 2 . Autun, ravagé en a85 par les Bagaudes, que la tyrannie romaine avait soulevés, avait vu disparaître ses écoles, lorsqu'elles furent rétablies avec magnificence sous le titre d'écoles Méniennes par le César Constance Chlore. Un des officiers de ce prince, Eumènes , dont l'aïeul avait enseigné avec éclat dans la ville des Druides, voulut s'associer à la noble libéralité de l'empereur, et consacra une partie de sa fortune à leur rétablissement 3 .
Ces deux villes étaient les seules qui eussent quelque renommée scientifique avant l'arrivée des Ro-
i Varron. — Bulleus , de Academia Massiliensi.
• Tacit. , Ann. , livre m.
3 Bulleus , de Academia Eduensi.
mains; les autres durent leur splendeur littéraire au peuple qui les avait soumis; et les empereurs, suivant l'exemple que leur avait légué la République , * s'efforcèrent de répandre l'instruction et le goût des belles- lettres dans toutes les parties de leurs vastes États. La Gaule ne fut pas oubliée, et, lorsque plus tard elle devint la résidence d'un des Césars , on les vit établir dans toutes les villes importantes, des professeurs payés par le trésor impérial *.
La protection puissante que le trône accordait aux beaux arts, la gloire, qui était la récompense du talent, rendaient universel le désir de s'instruire, et toutes les écoles devenaient florissantes. Narbonne, la première des colonies romaines au delà des Alpes, indépendamment de l'honneur qu'elle réclame d'avoir été la patrie originaire du prince des orateurs , avait produit Vairon , Exupère , les deux Conscenses. Rordeaux était la patrie d'Ausone, que ses talents et l'amitié de Gratien portèrent aux honneurs du consulat; de Minervius, qu'on appelait le second Quintilien ; et de Proaeresius, à qui les Romains élevèrent une statue avec cette inscription :