‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 3 sur 39 · ROME , AU ROI DE L'ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ROME , AU ROI DE L'ÉLOQUENCE

Clermont s'honorait d'avoir eu les Fronton au nombre de ses professeurs; et Lyon, illustre par son prix d'éloquence que les plus grands orateurs venaient

• Rescript. Qraûani , Cod. Thkojio».

disputer , comptait parmi ses élèves Julius Florus , Sidonius Apollinaris et Saint-Remi.

Toutes ces écoles, dues à la munificence impériale, étaient renfermées dans des édifices spéciaux consacrés à tous les genres d enseignement, telles que les écoles Méniennes à Autun, celles du Capitole à Rome, et de la citadelle à Marseille; et disposées de ma* nière que les maîtres ne pussent réciproquement se nuire en faisant leurs leçons *. Le nombre des professeurs qui faisaient ainsi des cours publics, était fixé pour chaque science par les constitutions impériales ; et ils recevaient seuls un traitement du trésor public; traitement que Vespasien le premier avait accordé aux maîtres qui enseignaient à Rome, et qu'après lui Antonin-le-Pieux étendit à ceux des provinces \ Ce traitement était de mille écus d'or ; et jamais, même dans des temps de calamités pour l'Empire , les empereurs ne voulurent qu'on y fît le moindre retranchement; bien plus, Cassiodore nous rapporte qu'ils ordonnèrent qu'ils fussent payés tous les six mois 3 .

Ce n'était pas là les seuls avantages accordés à cette profession , au-dessus de laquelle Quintilien n'en trouvait pas d'autre. Ils possédaient encore de nombreux privilèges; ils étaient exemptés, eux, leur famille et leurs propriétés, de toutes les charges pu-

i Cod. Théod., loi xiv, tit. 8.

a CaPITOLIÏÏ. SUETON. , Vita Vcsp.

3 Bulleus , de Regimine veterum Acadcmiarum.

bliques , telles que les tutelles 1 , les logements militaires , etc. etc. On ne pouvait pas les citer devant un autre juge que celui de leur domicile ; et quiconque les aurait insultés était puni d'une peine que la loi laissait à l'arbitraire des magistrats.

Si de tels privilèges étaient le partage de ceux qui se consacraient à l'enseignement, on voulait au inoins qu'ils en fussent dignes. Pour s'en assurer , on les soumettait à l'épreuve d'un double concours 2 , et ils n'obtenaient l'assentiment nécessaire du prince ou du sénat qu'après un examen public, dans lequel on avait constaté leur capacité 3 .

Les écoles, embrassant tous les genres des connaissances humaines , et renfermant un grand nombre , non seulement d'étudiants , mais encore de maîtres, on avait jugé utile , dans l'intérêt des études et de l'administration, de leur donner un chef nommé Gymnasiarque , dont l'autorité et la surveillance s'étendaient également sur les professeurs et les écoliers. Il avait sous lui , pour l'aider dans ses travaux , des assesseurs ou substituts qu'on appelait Proscholes, Antescholes et Hippodidascales ; leurs fonctions , par opposition à celles des professeurs , consistaient plutôt à diriger l'éducation physique de la jeunesse , à laquelle les Romains attachaient tant d'importance :

« Ji stimam Instit., lib. i, lit. a6. — Voy. au Cod., tit. 46, 47» 49-

> Cod. de Professorib. , loi , Si Quis.

3 Cassiodore, liv. ix, éptt. 21. — Cod. de Professoribus , loi x. — Bulleu9 , de Acad. Lugduncnsi.

ÎO INTRODUCTION.

ils veillaient, dit Schrevelius », sur leurs mœurs, sur leurs habitudes, sur leurs manières de se vêtir et de marcher ; et il y avait à l'entrée des écoles un lieu appelé Proscholium , d où le surveillant examinait les * élèves, et reprenait ceux qui s'écartaient des leçons qu'ils avaient reçues.

Ces élèves , qui appartenaient pour la plupart à des contrées étrangères , étaient divisés en trois classes; les externes qui formaient le plus grand nombre, et qui , pour se prêter un appui réciproque et efficace, se réunissaient en nations a ; les convictores ou pensionnaires, et les alimentarii : ces derniers, qu'on peut comparer à nos boursiers , étaient élevés aux frais de l'État ; souvent même des particuliers léguaient leur fortune pour ce noble usage , Pline le Jeune nous en offre un exemple. Tous ces jeunes gens , quels qu'ils fussent, fixaient l'attention du gouvernement , et le code renferme plusieurs dispositions qui les concernent. Valentinien , dont la plupart des lois étaient empreintes de sévérité , voulut 3 qu'ils fussent tous munis d'un passeport contenant leur* nom, celui de leurs parents, le lieu de leur naissance; que leur nom fût inscrit sur un registre spécial , avec leur déclaration de la science qu'ils voulaient étudier; que les censeurs visitassent leurs domiciles , et s'informassent s'ils se livraient assiduement à 1 e-

1 In Diatribis scholasticis , orat. 5.

a Bulleus , de Rcgirninc vcterum Academiarum.

3 Rescript. Valent., ad Olybrium.

tude, ou plutôt s'ils ne fréquentaient pas les spectacles et les mauvaises compagnies. Celui qui ne se conduisait pas d'une manière honorable devait être immédiatement chassé de la ville ; et enfin l'empereur ordonnait que leurs noms lui fussent envoyés avec des notes, afin qu'il pût récompenser et appeler aux charges de l'Etat ceux dont les antécédents avaient mérité des éloges, et donné des espérances l .

Telle fut la situation des écoles dans les Gaules pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne ; alors que , protégées par la puissance romaine , elles jouissaient d'une tranquillité que les enfants de la Germanie, encore contenus dans Jeurs forêts, ne pouvaient lui ravir : mais cette situation ne devait pas être long-temps florissante , l'empire romain perdait chaque jour de ses forces et de sa majesté ; et le trône des Césars , ébranlé par les révolutions fréquentes qui donnaient et arrachaient tour à tour le sceptre à des mains souvent incapables de le soutenir, penchait sur son déclin. Rome avait bien encore du sang à verser dans les guerres civiles , mais elle n'en avait plus pour défendre la patrie contre les Barbares ; de toutes parts ils pénétraient dans les provinces, et les efforts de quelques empereurs valeureux pouvaient bien arrêter leurs ravages , mais non pas les faire cesser. La Gaule , comme frontière du Nord , était la plus exposée ; c'était par là qu'ils pénétraient jusqu'au sein de l'Empire, devancés par la

Bu iléus, de Regirninr veterum Academiarum

la INTRODUCTION.

terreur, et suivis par la mort. A mesure que les moyens de défense s'affaiblissaient, et que la vie abandonnait jusqu'aux parties les plus reculées de ce grand corps, la civilisation disparaissait devant les hordes barbares , et les Gaules ressentirent les premières cette funeste influence. Ses écoles, jadis si prospères, devinrent peu à peu désertes, et on ne voyait plus une jeunesse nombreuse circuler sous des portiques à chaque instant menacés par des invasions. Les habitants eux-mêmes , plongés dans cette sorte d'apathie qui naît du danger, n'avaient conservé d'autre besoin que celui de leur sûreté; les arts, les sciences n'avaient plus d'attrait pour eux, ils repoussaient toute occupation d'esprit; car, dans ces siècles désastreux , toute méditation devait produire des souffrances , et jamais l'ignorance ne fait de progrès si rapides que lorsque la science est une occasion de douleur 1 . Enfin , le 3 1 décembre 4o6 , arriva le moment de la dissolution ; le Rhin fut franchi par les peuples du Nord , pour ne plus être repassé; et, un demi-siècle après, l'empire romain en Occident avait disparu : les Barbares s'étaient partagé ses dépouilles, et avec eux les ténèbres de l'ignorance envahissaient la patrie des Virgile et des Cicéron.

' Simondk oe Sismondi, Histoire de s Français, I, 53.

ÉCOLES SOUS LES MÉROVINGIENS. l3

Lohsque la domination romaine expira dans les Gaules , les traditions scientifiques qui depuis longtemps marchaient vers une décadence rapide , ne s'éteignirent cependant pas tout à coup. Leur décroissance, il est vrai, fut prompte, mais néanmoins progressive. En effet, les peuples qui les premiers formèrent des établissements durables dans cette partie de l'Empire, les Visigoths et les Bourguignons, avaient acquis plus de goût que les autres barbares pour les douceurs de la vie sociale 1 ; ils traitèrent avec quelque humanité les vaincus, conservèrent leurs établissements, leurs mœurs, leurs lois, et le Gaulois de la IN a r bon nui se et de l'Aquitaine put à peine s'apercevoir qu'il avait passé sous la domination de nouveaux maîtres, et que ces maîtres étaient des Germains. La plupart des villes du midi de la Gaule gardèrent quelques vestiges de leur splendeur passée; Lyou, Vienne, Toulouse, Narbonne possédaient toujours ces écoles publiques auxquelles elles avaient dû tant d'éclat ; et des professeurs dont les contemporains nous ont transmis les noms et les louanges , enseignaient encore à la jeunesse les chefs-d'œuvre de la littérature et de 1% philosophie grecque et latine 3 .

Ces efforts que le siècle faisait pour lutter contre les envahissements de la barbarie, et conserver le peu qui lui restait de ses lumières, ne furent cependant pas sans une apparence de succès; le contact fréquent ■ .

■ SnioNDE de Sismowdi, Histoire des Français , I, 140. > Rist. Littéraire de la France, par les Bénédictins , II ,

l4 INTRODUCTION.

des vainqueurs et des vaincus avait adouci les mœurs des premiers; ils s'étaient attachés aux arts de leurs sujets, avaient adopté leurs usages, et s'étaient, en quelque sorte, incorporés avec eux. Les recueils qui nous ont été conservés des lois visigothes et bourguignones nous montrent, toutes grossières qu elles sont, les progrès que les conquérants avaient déjà faits vers la civilisation, ils étaient presque devenus Romains; et le monarque de l'Italie, le grand Théodoric , écrivant à la fin du cinquième siècle à tous les provinciaux des Gaules , leur recommandait de se montrer dignes de la toge, et de se dépouiller d'une barbarie étrangère l .

Peut-être, s'il eût été donné aux Visigoths et aux Bourguignons de reconstituer la monarchie gauloise, n'aurions-nous pas traversé ces ténèbres qui obscurcissent et qui souillent les premières pages de nos annales; mais un nouveau peuple, les Francs, avait paru sur la scène du monde pour partager les débris de l'empire d'Occident : le trône des Visigoths succomba sous Clovis; celui des Bourguignons s'écroula devant ses enfants , et les Francs furent appelés à recueillir la succession des Romains dans les Gaules.

Plus barbares que leurs devanciers, on vit s'éteindre, sous leur domination, le peu qui restait de la civilisation romaine: les écoles, qui jusqu'alors étaient restées debout, disparurent; la langue latine, qu'on cultivait et qu'on parlait des bords du Rhin aux rives de la Durance, corrompue par le mélauge des idiomes

1 Cassiodore, liv. m, ép. 17.

ÉCOLES SOUS LES MEROVINGIENS. l5

du nord, perdait de jour en jour de sa pureté 1 ; défigurée par l'introduction d'une multitude de mots barbares, elle fut bientôt méconnaissable, et le cinquième siècle était à peine écoulé, que déjà il n'y avait plus personne qui pût entendre les bons auteurs. Grégoire de Tours, le dernier des historiens, n'avait pu échapper à cette barbarie qu'il déplorait; et, malgré ses nombreux défauts, les chroniqueurs qui lui succédèrent avouaient leur infériorité , et se reconnaissaient incapables de l'égaler, a J'aurais voulu, disait « Frédégaire, pouvoir lui ressembler; mais le monde « vieillit, et la sublimité de la science tombe parmi « nous : il n'y a plus personne qui puisse atteindre à « la manière d'écrire des anciens orateurs; il n'y a « même personne qui en ait la prétention a ». Cet état d'anéantissement des belles-lettres et de tout ce qui tend à élever l'esprit humain, était la suite de l'indifférence que les Francs montraient pour elles : accoutumés à tout rapporter à leur épée, ils ne prenaient à la civilisation que son luxe et ses commodités poulies usages de la vie, et ils rejetaient avec mépris les connaissances et les arts,, qu'ils considéraient comme inutiles à l'intérêt de leurs passions.

Cependant, tous les princes qui régnèrent sur les Francs dans les commencements de la monarchie, n'étaient pas plongés dans une ignorance profonde. On

' Histoire Littéraire de la France , II , 28.

> Frédkcaire, Prologus Hist. Francorum , et Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France , publiée par M. Gri- 7.0T, II, 164. — Histoire Littéraire, III, 42a.

l6 INTRODUCTION.

a même prétendu qu'ils avaient attaché à leur palais une école où ils faisaient élever et instruire les enfants des nobles qui les entouraient *. Parmi les rois qui se distinguèrent ainsi par l'étendue de leur instruction , le plus célèbre est celui dont la mémoire ne nous est parvenue que souillée des plus grands crimes, dont le nom s'associe à celui de Frédégonde, son épouse, et que Grégoire de Tours a flétri de l'épithète de Néron de la France; Chilpéric I er faisait bien les vers, et digne émule de celui à qui on l'a comparé, il voulait obtenir tous les genres de succès. Tout le monde sait les efforts qu'il fit pour introduire quatre lettres nouvelles dans l'alphabet. A l'exemple du monarque, les courtisans se livrèrent à l'étude; mais leurs efforts ne produisirent aucun résultat. Le siècle n'en fut pas moins barbare, parce que, pour fonder la civilisation d'un peuple, il faut plus que l'exemple d'un prince; il faut des institutions durables.

C'était là précisément ce qui manquait : soumise aux caprices du pouvoir, sans institutions protectrices, la France était malheureuse et esclave; nulle école ne s'élevait où l'homme, abruti sous le despotisme militaire , pût acquérir des connaissances qui eussent retrempé son ame, et qui lui eussent appris à connaître ses droits et sa dignité; et les descendants de Clo vis, occupés sans cesse à se combattre et à s'entre égorger , ne songèrent jamais à ouvrir des écoles et à donner aux hommes qu'ils commandaient une

r Histoire Littéraire de la France, II, 424.

instruction dont ils ne concevaient pas Futilité. C'est ainsi que s éteignirent dans les Gaules les derniers débris de la science et de la civilisation , et c'est dans cet état que s'écoulèrent le septième siècle et une partie du huitième, que les savants auteurs de X Histoire Littéraire de la France ont signalés à la postérité comme le siècle de l'ignorance et de la barbarie «,

Tout ce qui resta encore de savoir et d'érudition se réfugia dans les églises et dans les couvents; la vie monastique était devenue à cette époque pour la France l'objet d'une passion nationale : la piété consistait à fonder et à enrichir des monastères; les hommes riches et puissants croyaient satisfaire aux vœux de la religion , en créant ainsi des asyles qu'un zèle ardent remplissait aussitôt ; et il n'était pas rare de voir des abbés compter par centaines les moines qu'ils gouvernaient a ; c'est à ces maisons que nous devons le peu de documents qui nous sont parvenus sur les premiers siècles de notre histoire; c'est à elles également que nous devons les chefs-d'œuvre de l'antiquité qui nous ont été conservés. Les moines, quoique participant de la barbarie de leur âge , gardèrent quelques étincelles qui servirent à rallumer le flambeau de la science lorsque l'esprit humain chercha à prendre un nouvel essort : « L'Église et l'ordre mo- « nastique , dit Fleuri, furent les ports où se sauvè- « rent dans leur naufrage les débris des lettres et des

1 Histoire Littéraire, II J, /,a3.

' Simon de de Sjsmokdi , Histoire des Français , II, 55 , 5g: I. 2

« sciences ; et , sans ces asyles assurés , elles seraient « péries sans ressource ». » Le clergé régulier ne resta pas étranger non plus à ces actes de conservation , et il doit avoir sa part de notre reconnaissance.

A cette époque, en effet, les écoles publiques qui existaient dans différentes parties de la Gaule , et qui s'étaient soutenues quelque temps encore sous la domination des Barbares , avaient entièrement disparu, et il n'y avait plus , pour transmettre à la jeunesse les bienfaits de l'instruction , que les écoles épiscopales et celles des couvents.

Ces écoles, créées par les évêques, placées sous leur surveillance immédiate , et situées dans l'intérieur même des palais épiscopaux, ou près des églises ( d'où est venu le nom de parvis a , qu'on donne en plusieurs endroits à une partie de ces édifices) , étaient ouvertes non seulement aux clercs , mais encore à la jeunesse séculière. Les évêques y enseignaient d'abord eux-mêmes, et souvent par leurs talents ils leur assuraient une grande renommée ; c'est ainsi que les écoles de Paris, de Tours, de Rheims, de Poitiers, et beaucoup d'autres, devinrent célèbres sous saint Germain , saint Grégoire , saint Remi et Fortunat 3 . Mais les devoirs du sacerdoce et le grand nombre des écoliers les obligèrent bientôt de se

1 Fleurit , Discours 111 sur l'Histoire Ecclésiastique. — Histoire Littéraire t III, 29.

» Ab edocendis parvis. Bullels , de Schotts Episcopalibus. J Histoire Littéraire, III, a/», 428 et suiv.

ÉCOLES SOUS LES MÉROVINGIENS. If)

démettre de ces travaux sur des prêtres ou des diacres de leur diocèse, dont le chef, chargé de diriger tout ce qui concernait le soin des éludes, reçut les divers titres de Primicier, de Capischoles, d'Ecohâtre ou de Chancelier *, titres qui existent encore aujourd'hui même que les fonctions ont cessé. On enseignait dans ces diverses écoles non seulement la théologie, mais aussi les éléments de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie et de l'arithmétique et malgré les défauts d'une bonne méthode, et l'absence d'une instruction profonde et raisonnée , il est probable qu'elles auraient produit quelques heureux résultats; mais ces avantages n'existaient malheureusement que pour les clercs qui se destinaient à l'état ecclésiastique , et qui , dirigeant uniquement leur esprit vers la science sacrée , abandonnaient de bonne heure des études qu'ils considéraient comme peu nécessaires, souvent même comme profanes et incompatibles avec la sainteté de leur ministère 3 , ou bien pour un petit nombre de nobles , qui se hâtaient de quitter leurs travaux scientifiques à peine ébauchés, pour se livrer à la profession des armes. Mais la masse de la nation restait esclave, sans existence sociale, et son ignorance toujours croissante , finit par s'étendre jusque sur les classes

• Bulleus , de Schoiis Episcopalibus. — Histoire Littéraire , III, a 4

1 Histoire Littéraire , 111,22.

* Grkgoirf-i k-Grand, É pitre s y liv. îx, ép. 48.

lO INTRODUCTION.

supérieures et le clergé : en outre on voyait de jour en jour disparaître ces prélats qui, par leurs travaux et leur zèle , s'efforçaient de donner quelque lustre à leurs écoles ; et leurs successeurs , loin d'imiter leur belle conduite, négligeaient les soins de leur église pour s adonner à la chasse et aux plaisirs ; les écoles périssaient faute de culture; et en 821 , dans les États d'Attigny, Louis-le-Débonnaire était obligé d'ordonner au clergé d'établir dans des lieux convenables des écoles où la jeunesse pût recevoir quelque instruction x .

Ainsi , les avantages que la civilisation aurait pu retirer de ces établissements se réduisirent a peu de chose. Il en fut de même des écoles claustrales ; cependant elles eurent, de plus que les premières, le privilège de se perpétuer et de produire des hommes qui, bien qu'entachés des défauts de leur siècle , l'emportaient cependant encore sur leurs grossiers contemporains.

Le grand nombre de monastères qui couvrait la surface de la France , et qui , dans le seul diocèse de Vienne, sans y comprendre ceux de la ville, s'élevait à plus de soixante 2 , la grande quantité de moines * qui les habitaient, et dont la plupart était illettrés, avait rendu nécessaire dans ces maisons l'établissement d'écoles où l'on pût au moins leur apprendre à comprendre les louanges qu'ils adressaient à Dieu :

1 Pasquier, Recherches de la France, liv. ni , chap. 19. 3 Histoire Littéraire t III,

d'ailleurs il était utile de donner à ces hommes retirés du monde des études qui habituassent leur esprit à la méditation ; tous les couvents renfermaient des bibliothèques considérables ; toutes les règles monastiques prescrivaient de partager le temps entre la prière , le travail des mains et la lecture 1 ; et les moines, pour enrichir leurs bibliothèques, s'appliquaient à copier les anciens livres. Cette occupation, qui a sauvé tant de chefs-d'œuvre de l'oubli, était considérée avec faveur ; et Cassiodore , ta recommandant aux religieux sous ses ordres , s'écriait : « Heureux exercice où l'on trouve le secret de prê- « cher de la main, de parler par ses doigts , et de a combattre avec l'encre et la plume contre les sur- <t prises du démon a . » L'ordre de Saint-Benoît , si célèbre surtout par les services qu'il a rendus à la littérature, fut le premier qui institua dans les couvents des écoles pour l'instruction de ceux qu'ils renfermaient : cet usage se répandit dans tous les monastères , et la règle du maitre ordonne que le moine le plus instruit devra chaque jour donner des leçons à la jeunesse pendant trois heures 3 .

Ces écoles étaient divisées en deux espèces , les petites et les grandes ( minores et majores ) ; dans les unes on ne donnait aux élèves qu'une instruction élémentaire, et l'on envoyait dans les autres, qui

1 Histoire Littéraire, III, 3o.

1 Gasuod., de Inst. Divin. Script , liv. n, chap. 7.

5 Histoire Littéraire y III, 3/,.

toujours se trouvaient dans les couvents les plus riches , les jeunes gens qui annonçaient des dispositions ; et là ils recevaient une éducation autant perfectionnée que le siècle le permettait. lia direction de ces écoles était confiée au moine le plus savant ; et lorsque la maison n'offrait personne de capable de remplir ces fonctions, on allait le chercher dans un autre monastère *.

Destinées d'abord uniquement aux religieux , ces écoles ne tardèrent pas à être ouvertes à la jeunesse séculière, car il n'y avait que là qu'elle pût recevoir quelque instruction , et on n'aurait peut-être pas trouvé alors, dans la France entière, un seul laïque qui fût dans le cas d'enseigner; les moines seuls possédaient quelques connaissances ; aussi voyons-nous que tous les écrits qui nous sont parvenus de ces siècles barbares, toutes les chroniques qui nous sont restées, sont sortis des couvents. Ces écoles se scindèrent bientôt; et les religieux, craignant que le contact des jeunes gens qui ne se destinaient pas au service de Dieu , ne nuisît à la discipline intérieure , ouvrirent, en dehors des monastères , des écoles qu'ils consacrèrent spécialement aux externes 2 .

Parmi les couvents qui acquirent ainsi de la réputation, ceux de Luxeuil, de Jumiège , de Saint- Médard de Soissons, de Saint- Vandrille , à sept lieues de Rouen, furent les plus célèbres; et ce dernier

1 Bulle us, de Se ho Us Cœnobialibus.

* Bulleus , de Scholis Cœnobialibus. — Hist. Lût. , III , 34.

ÉCOLES SOUS LES M ÉB O V I NG I ENS. s3

compta quelquefois jusqu'à trois cents étudiants 1 ; les couvents de femmes ne restèrent pas non plus étrangers à cette conservation de la science , qui semblait être alors le privilège de l'Église ; et la fameuse abbaye de Chelles est vantée comme les cultivant avec beaucoup d'éclat 2 .

Mais on devait voir disparaître encore ces derniers restes d'une civilisation expirante ; et la fin du règne de Dagobert I er , arrivée en 638, fut l'époque de l'extinction totale des lumières. Ce prince, dont l'histoire nous est peu connue, se rendit célèbre par son amour pour les arts , par les monuments religieux dont il couvrit la France, et par ses nombreux travaux législatifs ; car ce fut par ses ordres que les lois des Saliens,des Bavarois et des Allemands furent publiées 3 . Dagobert peut être considéré comme le dernier des rois de la race mérovingienne ; après lui , commence la succession de ces rois fainéants dont les contemporains nous ont à peine transmis les noms ; après lui, une profonde obscurité couvre la France, et fut la conséquence des événements dont elle devint le théâtre. Alors commença la puissance de ces maires du palais, qui, attirant à eux un pouvoir que leurs maîtres étaient incapables d'exercer, finirent par s'emparer d'un sceptre que les descendants de Clovis ne pouvaient plus soutenir.

« Histoire Littéraire , III, 4*38.

1 Histoire Littéraire ,\\\ , 4^5.

1 Sjmoudk dk Sismondi, Histoire des Français, II, 3y.

a4 INTRODUCTION.

Ces changements dans la monarchie ne purent s'accomplir que par la guerre, le carnage et la désolation ; et ces révolutions, en augmentant le pouvoir de l'épée, firent abandonner chaque jour la culture des lettres Leurs derniers asyles , les églises étaient occupées par des prêtres dont les vices scandalisaient saint Boniface ; et les conciles étaient obligés de leur ordonner de s'instruire des saints canons. Les monastères , déjà ruinés dans le midi de la France par les ravages des Sarrasins, devenaient sous Charles Martel la récompense que ce prince offrait à ses hommes d armes. Sous ces nouveaux possesseurs , dont les habitudes étaient toutes guerrières, et qui employaient à nourrir leurs chiens ou à équiper leurs soldats ce qui servait autrefois à l'entretien des moines a ; les travaux scientifiques auxquels ceux-ci se livraient ne tardèrent pas à cesser; les écoles qu'ils avaient ouvertes se fermèrent, et les religieux dépouillés de leurs richesses ne s'occupèrent qu'à gémir et à livrer à la vengeance du ciel le prince qui avait osé aliéner le patrimoine de l'Église. Les ténèbres s'épaissirent encore; les victoires du chef de l'État avaient rendu la nation toute militaire : on méprisait l'étude comme indigne d'un guerrier ; on n'y songeait même plus depuis que les moines concentrés dans leur douleur l'avaient abandonnée , et l'ignorance était complète , puisque les seuls hommes qui pouvaient conserver le dépôt des

1 Simonde de Sismondi, Histoire des Français , III, 168. a Histoire Littéraire , l\ /».

ÉLOLES SOUS LES ROVI NGIEWS. a5

lumières avaient cessé d'en prendre soin. Cet état de choses subsista sous le fils du vainqueur des Sarrasins; et lorsque Pepin-le-Bref , déposant le monarque qu'il avait juré de servir, eut changé pour une couronne la mairie du palais, ses guerres fréquentes contre les Lombards , les Saxons , les Aquitains et les Sarrasins, ne lui permirent pas de s'occuper de la régénération morale de son peuple. Il était réservé au génie de Charlemagne de ramener dans sa patrie le goût si long-temps oublié des lettres et de la civilisation , et d'attacher ainsi à son nom la double gloire de législateur et de guerrier.

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