‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Règne de Charlemagne. — Il attire en France des savants. — Il rétablit les écoles publiques. — L'Université de Paris ne peut pas le considérer comme son fondateur. — Alcuin et l'école du

palais. — École de Rheims Remi d'Auxerre vient à Paris. —

Barbarie du dixième siècle. — Impuissance des rois carlovingiens pour favoriser les écoles à Paris. — Avènement des Capétiens au trône. — Paris devient capitale. — Premiers professeurs célèbres. — Écoles du Cloître, de Sainte-Geneviève et de Saint- Victor. — Le trivium et le quadrivium. — Étude de la dialectique. — L'enseignement concentré chez les moines. — Cherté des manuscrits. — Influence du gouvernement de Louis-le-Gros sur la civilisation. — Formation des Communes. — Abailard et Guillaume de Champaux. — Maîtres célèbres et Pierre Lombard. — Honorius III défend d'enseigner le droit civil à Paris. — État de la médecine.

Le règne de Charlemagne est une de ces époques auxquelles on aime à rattacher toutes les grandes institutions. I^a vie de ce prince, qui embrassa tous les genres de gloire, nous apparaît comme un météore brillant à travers 1 obscurité des siècles qui le précédèrent et des siècles qui le suivirent. Tous les peuples de l'Europe lont réclamé comme appartenant à leur

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histoire ; tous les historiens l'ont vanté comme un île ces génies étonnants que la nature se plaît quelquefois à offrir à l'admiration des hommes comme un monument de la perfection de ses ouvrages. Ce trihut général d'éloges, ce concert unanime de louanges de tous les siècles et de tous les peuples, ont donné de Charlemagne l'idée d'un être privilégié que bientôt on appela à partager les honneurs du ciel à coté de la divinité , dont il semblait être une émanation.

A peine était-il descendu dans la tombe, que les impressions profondes qu'il avait laissées de sa puissance et de sa grandeur parurent augmenter encore , en raison de la faiblesse et de l'incapacité de ses successeurs : tout ce qui était grand , tout ce qui était beau semblait devoir être son ouvrage ; on se plut à lui attribuer des pensées que peut-être il n'avait jamais eues, et on signala comme une conception de son génie, ce qui fut l'ouvrage de six siècles et des bienfaits de vingt rois ses successeurs.

Ce besoin de remonter à Charlemagne, de s'associer à sa graudeur , prenait sa source dans un sentiment d'orgueil national auquel l'Université de Paris ne fut pas étrangère. Elle aimait à vénérer comme son fondateur, le plus illustre des monarques français; et par un sentiment presque instinctif, il lui semblait que ce prince seul avait pu créer un corps qui rendit tant et de si grands services. Aussi fut-il toujours l'objet de son culte et de ses soins; et les écrivains de l'Université, attachés à une opinion qui leur était chère, firent, pour la faire triompher, tous les efforts

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qu'on pouvait attendre de leur savoir et de. leur érudition

Pasquier le premier 2 osa attaquer cette origine; il demanda des preuves, il recourut aux sources contemporaines , et il prouva que la fondation de l'Université parisienne, par Charlemagne, n'était qu'un préjugé que les lettrés avaient accueilli , parce qu'il flattait leur amour-propre y et que les siècles après eux avaient acccepté sans examen.

Cependant, sous le règne du fils de Pépin, Paris participa sans doute à l'élan que ce prince fit prendre à la civilisation ; il posséda des écoles; mais il est probable qu'elles eurent peu d'éclat 3 . En effet, sous la domination carlovingienne, l'ancienne capitale de la France avait bien déchu de sa splendeur; elle avait cessé d'être la résidence des monarques, et la faiblesse du gouvernement , qui la laissait exposée aux ravages des Normands, avait dû en bannir les sciences. Pendant cette période de calamités, ses écoles se traînèrent languissantes, et elles furent complètement ignorées dans le temps même où celles de plusieurs autres parties de la France acquéraient une haute renommée.

Charlemagne , qui avait trouvé à son avènement au trône la France plongée dans la barbarie , avait voulu l'arracher à cet état d'engourdissement intel-

i Bi i.iki s, Historia Universitatis Parisicnsis, I, ion et suiv. 7 Recherches de la France, chap. iv , liv. i\. t Histoire Littéraire , IV.

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lectuel qui paraissait être son partage, et il avait commencé par s'offrir lui - même en exemple à ses peuples. Ses conquêtes dans l'Italie, qui conservait encore quelques restes de son ancienne civilisation, avaient fait germer dans son ame le sentiment des beaux -arts; il résolut de s'y appliquer. « Il étudia « avec soin les arts libéraux, dit Eginhard; il ap- « prit la grammaire du diacre Pierre de Pisan, et « il consacra beaucoup de temps et de peine à ap- « prendre la rhétorique, la dialectique, et surtout « l'astronomie. Sa famille se ressentit de l'amour qu'il « portait aux lettres; et il avait eu, dit le même écri- « vain , le plus grand soin de l'éducation de ses en- « fants; il avait voulu que les filles aussi bien que les « fils s'adonnassent avant tout aux études libérales « qu'il avait suivies lui-même x . »

Ce fut en Italie que Charles chercha- surtout des instituteurs pour relever les écoles publiques qui , dans toute la France , avaient été abandonnées a . a II ras- « sembla à Rome, rapporte le moine d'Angoulême, « des maîtres de l'art de la grammaire et du calcul , et « il les conduisit en France en leur ordonnant d'y « répandre le goût des lettres ; car avant le seigneur « roi Charles , il n'y avait en France aucune étude des « arts libéraux 3 . » En effet, ainsi que nous l'avons

» Éginhard, Fie de Charlcmagne , chap. 19 et 24. — Histoire Littéraire, IV, 9.

■ Si mon de deSismondi, Histoire des Français, II, 3ao. 3 Scripta Francorum , V, i85.

signalé plus haut, la Gaule, au moment où Charleinagne avait ceint la couronne , était arrivée au comble de l'ignorance; les prêtres et les moines eux-mêmes, qui, pendant long-temps, conservèrent seuls quelque instruction, avaient suivi la pente vers laquelle le siècle les entraînait; ils savaient à peine lire; et nous possédons une circulaire de l'empereur à l'abbé de Fulde, qui est un monument de leur peu de savoir : « Dans « les écrits qui nous ont été fréquemment adressés par « les couvents, disait l'empereur, nous avons pu re- « marquer que le sens des religieux était droit, mais « leurs discours incultes ; que ce qu'une dévotion « pieuse leur dictait fidèlement au dedans, ils ne pou- « vaient l'exprimer au dehors sans reproche, par leur a négligence et leur ignorance de la langue *. » Et il leur recommande ensuite d'élire partout des hommes qui aient la volonté d'apprendre, et le désir d'enseigner ce qu'ils auront appris.

L'Italie ne £it pas la seule contrée où le prince alla chercher des hommes qui fussent en état de le seconder dans les progrès qu'il voulait faire faire à l'Occident; il appela autour de sa personne, de toutes les parties de l'Europe, tous ceux qui, par leurs connaissances et leurs talents, s'étaient acquis quelque réputation. Le plus célèbre était l'Anglais Alcwin, plus connu sous le nom d'Alcuin : attiré en France vers

« Capitulaires de Charlemagne , Baluze ,1,201. — Histoire Littéraire, IV, 11. — Simonde de Sismondi, Histoire des Français , II, 3î*2.

780 par Charlemagne, il sut bientôt mériter son amitié et sa confiance. L'empereur apprit de lui à se perfectionner clans les études qu'il avait commencées ; et le savant maître fonda , dans le palais même de son royal élève, l'école appelée Palatine 1 . A l'exemple des rois de la première race, c'était là que Charlemagne faisait élever les enfants de sa noblesse 2 ; c'était en quelque sorte une école modèle qu'il formait sous ses yeux pour ses vastes Etats , et qui servait à diriger les études dans le reste du royaume.

Aucune des améliorations que l'empereur considérait comme utiles, ne lui paraissait indigne de ses soins; il descendait même dans tous les détails d'administration intérieure ; ses Capitulaires nous en offrent la preuve. En 782, il avait fondé à Metz, pour toute la France, une école de chant ecclésiastique; en 789, il écrivait à tous les évêques pour leur ordonner d'établir de nombreuses écoles dans leurs diocèses ; la même injonction était faite aui% monastères 3 , et lui-même indiquait la marche qu'on devait suivre dans l'enseignement 4 .

Tant d'efforts étaient couronnés d'un plein succès. Les couvents, les cathédrales, gouvernés par de savants prélats, acquéraient une réputation littéraire;

1 Histoire Littéraire, IV, 10. — Simonde de Sismondi , Rist. des Français, II, 3a 1.

» Crévier, Histoire de V Université , I, 3o.

3 Histoire Littéraire, IV, il. — Dulaure, Histoire de Paris, I, 53a.

4 Capitulaires de Charlemagne, Baluze, I, 237.

SOUS CH ARLEM AGNE. 33

et les villages même, dans certains diocèses, possédaient des écoles où les enfants recevaient, conformément aux ordres du souverain, une instruction gratuite Alcuin, le plus illustre des maîtres de Charlemagne, indépendamment de l'école du Palais, avait ouvert dans l'abbaye Saint -Martin de Tours, qu'il tenait de la libéralité de l'empereur, une école qui bientôt avait acquis une grande renommée , et après elles, les écoles de Fulde, de Corbie, de Rheims, et beaucoup d'autres , ne s'étaient pas rendues moins célèbres ; on y enseignait les sept arts libéraux : la grammaire , la dialectique , la rhétorique , l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique, que l'on regardait comme les préliminaires nécessaires à l'étude de la théologie ; on y joignait aussi la lecture des bons auteurs de l'antiquité, de Cicéron, de Virgile, etc. , etc. a . Quant aux sciences physiques, elles étaient peu cultivées. La médecine, que Charlemagne méprisait, resta négligée : ce ne fut que dans les dernières années de sa vie cme ce prince ordonna qu'on la fit étudier aux jeunes gens * ; mais la nation n'avait pas de goût pour cet art ; et cette importante étude fut long-temps abandonnée aux juifs, qui, dans les Universités arabes, acquéraient des connaissances bien supérieures aux nôtres.

Dans cette nomenclature des écoles célèbres , celle

« Thkodulfi , Aureluinensis Episcopi^ capit. 19.

2 Histoire Littéraire dfi la France, IV, a5.

3 Histoire Littéraire de la France, IV, a6, 27 /J.

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de Paris ne se trouve pas une seule fois citée. Cette ville alors n'avait que bien peu d'importance; et on a remarqué que pendant tout le règne de Charlemagne, elle n'est pas même nommée par les historiens 1 . Fixé sur les frontières de la Germanie, c'était à Aix-la- Chapelle que l'empereur avait établi sa capitale; et c'est là que se trouvait probablement cette fameuse école palatine , dont on a voulu faire descendre l'Université parisienne. Rien, cependant, n'est moins fondé ; et, malgré les efforts qu'on a faits pour prouver le contraire * , l'obscurité de Paris , sous ce rapport, devait durer encore plus d'un siècle, jusqu'au temps où le moine Remi d'Auxerre vint y donner des leçons.

Dans le cours d'un règne qui avait duré près de trente années, Charlemagne avait fait faire à la France des pas rapides vers la civilisation , et les institutions qu'il avait données auraient assuré la durée de son empire, s'il les avait établies sur des bases plus larges 3 . Mais les hommes libres seuls en profitèrent, le reste de la nation resta dans l'ignorance, et cette ignorance fit bientôt disparaître les bienfaits que l'on devait à son génie 4 . C'est à lui néanmoins qu'on doit d'avoir préservé les lettres d'une ruine totale, en rouvrant les écoles qui depuis ne furent plus fermées.

Simonde de Sismondi, Histoire des Français, II, 368. 1 Bulleus, Historia Univers itatis, I, loi et suiv.

3 Simonde de Sismondi , Histoire des Français, U , 355.

4 Histoire Littéraire de la France , IV, a 19,

SOUS LES SUCCESSEURS DE CHâRLEMAGNE. 35

Sous ses faibles successeurs , Pinfluence que commença à prendre le clergé continua de répandre le goût des études ; tous les conciles prescrivaient aux évêques d'établir des écoles dans leurs diocèses, et les empereurs joignaient leurs ordres à ceux des pères de l'Église *. Aussi, malgré les troubles de l'État, elles continuèrent sous Louis-Ie-Débonnaire et ses enfants d'être très-florissantes. Charles-le-Chauve , surtout, paraît avoir beaucoup favorisé les lettres : l'école du Palais, qui était alors dirigée par l'écossais Jean-Scot, après avoir eu pour chef Claude , évêque de Turin , et Aldric , archevêque de Sens, acquit sous son règne un nouvel éclat, qui fut partagé par un grand nombre d'autres écoles que nous avons déjà citées , et surtout par celle de Rheims.

Celle-là doit être célèbre dans les annales universitaires, parce qu'elle fut en quelque sorte le fondement de l'université de Paris. L'archevêque Hincmar, qui prit tant de part aux événements qui agitèrent la vie de Louis -le-Débonnaire , et son successeur, Foulques, rétablirent dans leurs églises les études qui y étaient tombées : deux moines de Saint - Germain d'Auxerre, Remi et Hucbald de Saint-Amand, les y rendirent florissantes; de Rheims ils vinrent ensuite tous deux à Paris, où ils enseignèrent la philosophie et les arts libéraux \ Paris, comme la plupart des villes de France, possédait alors les écoles de la Cathédrale,

• Pa»qcier, Recherches de la France, liv. ix t chap. 4.

* Histoire Littéraire de la France, VI, 10.

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du monastère de Saint -Germain et de l'abbaye de Sainte-Geneviève, mais elles n'étaient destinées qu'aux religieux : Paris n'avait pas d'école publique qui fût indistinctement ouverte à tous les jeunes gens. Celle de Remi, vers 908, fut la première; aussi est-elle considérée par les savants Bénédictins comme le berceau de l'Université. En effet , c'est seulement à partir de cette époque que l'on commence à distinguer les écoles et à pouvoir saisir la chaîne des maîtres qui professèrent dans la capitale de la France, jusqu'au moment où ils se réunirent en corps sous la dénomination d'Université 1 ; car pendant long -temps il n'y eut de fixes que les écoles ecclésiastiques; les écoles publiques tiraient leur splendeur des maîtres qui y enseignaient; cette splendeur s'éteignait avec eux, et il a fallu qu'une assez longue succession de maîtres distingués ait fondé la réputation scientifique de Paris, pour que leurs écoles devinssent permanentes.

Mais le dixième siècle, auquel on fait remonter l'établissement certain des écoles parisiennes, n'était pas propre à les faire fleurir. Ce siècle, que les historiens ont comparé pour la barbarie à ceux qui précédèrent l'avènement de Charlemagne, ne fut signalé que par les effroyables ravages des Normands , par les guerres intestines que commençait à causer la féodalité naissante, et par l'extinction presque complète de l'autorité royale. Les seigneurs , les hommes

1 Pasquiee, Recherches de la France, liv. ix, chap. 5. — Histoire Littéraire de la France, IV, a5o; VI, 100.

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