‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 7 sur 39 · SOUS LES PREMIERS CAPÉTIENS · texte numérisé non relu

SOUS LES PREMIERS CAPÉTIENS

avait donné le pape Sylvestre II, et fréquentaient en Espagne les Universités arabes, illustrées par Avicenne et par Averroès 1 . Les moines s'appliquaient aussi en même temps à leur occupation favorite de copier des manuscrits; mais leurs travaux, qui auraient pu être d'une grande utilité, en répandant la connaissance des bons ouvrages , ne produisirent pas le bien qu'on aurait pu en attendre , à cause de leur excessive cherté, qui permettait aux seuls grands seigneurs de les acquérir, et nous voyons à cette époque un recueil d'homélies vendu à une comtesse d'Anjou, moyennant aoo brebis , un muid de froment, un muid de seigle, un muid de millet et 5o peaux de martres 2 .

Tous ces travaux, toutei ces connaissances, qui étaient alors l'apanage exclusif du clergé , reçurent de grands encouragements des changements qui s'étaient introduits dans la réforme de l'Église et dans sa situation politique. Trois papes qui se succédèrent sur la chaire de Saint-Pierre, Léon IX , Grégoire VII et Urbain II s'occupèrent avec ardeur de ramener les prêtres à l'austérité primitive de la vie monacale , et s'efforcèrent de concentrer chez eux les lumières , dans le but d'assurer la suprématie de la puissance spirituelle. Ils y réussirent , et le fameux Hildebrand, dans sa lutte avec l'empereur Henri IV, consolida les fondements du pouvoir de la tiare et de l'influence que le clergé devait si long-temps exercer. L'Alle-

• Si monde de Sismohdi , Histoire des Français, IV, 488. ' Histoire Littéraire de la France, VII , 3.

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magne avait vu le pontife de Rome s'arroger, au nom du ciel, le droit de donner et d'enlever les couronnes ; la France eut bientôt un semblable spectacle : depuis quarante ans qu'il était sur le trône , son faible monarque ne s'occupait que de ses plaisirs; il était en lutte avec la cour de Rome qui l'avait frappé d'anathème pour avoir épousé la femme du comte d'Anjou, et l'avait déclaré indigne du trône », Usé par l'intempérance et les débauches , courbé sous le poids des excommunications dont il n'avait pas le courage de s'affranchir , l'indolent Philippe I er avait cru obéir à la sentence pontificale qui le privait de sa couronne, en associant à un pouvoir qui lui pesait , son fils Louis , que son activité et sa valeur avaient fait surnommer l'Éveillé 2 avant que son embonpoint lui ait acquis le surnom de Gros.

A l'avènement au trône du jeune monarque (i 108), l'état moral de la France présentait le spectacle le plus affligeant. La féodalité, qui avait partagé le royaume en autant de principautés indépendantes qu'il y avait de comtes , de ducs et de barons , avait en quelque sorte isolé la nation de son roi. Celui-ci, dont le nom était souvent invoqué , n'exerçait néanmoins de pouvoir que celui que ses armes pouvaient lui conquérir; et comme ses moyens étaient bornés, son influence se trouvait très-restreinte. Il semble que sous le règne d'un roi , dont l'autorité se faisait

Simowdr de Sismondi, Histoire des Français, IV, 535. » Simonde de Sismondi, Histoire des Français, V, 6.

à peine sentir aux portes de sa capitale, et dont les forces étaient presque insuffisantes pour réduire les châteaux de Mont-Lhéri et du Puiset, les études publiques et la civilisation devaient rester ensevelies dans le sommeil où elles étaient plongées depuis Charlemagne.

Cependant cette époque est celle de leur renaissance ; et , comme la observé un profond historien % jamais la France n'avait fait de progrès si réels que pendant les quarante-huit années du règne de Philippe. Le système féodal , dont ce prince était incapable d'arrêter les progrès, avait hérissé l'Europe de forteresses et de châteaux ; l'harmonie souvent troublée entre leurs belliqueux possesseurs amenait des guerres fréquentes, dont le résultat était le pillage et la dévastation des campagnes. Ce n'était que dans l'enceinte des villes qu'on pouvait trouver un asyle contre leurs fureurs; elles devinrent plus peuplées, plus riches , plus industrieuses. Le besoin de se défendre, de se protéger mutuellement , avait réuni les citoyens; la nécessité de se soustraire à leurs anciens tyrans , et de se mettre à l'abri derrière un nom imposant, les rapprocha de l'autorité royale. Ils s'adressèrent au prince pour lui demander la conservation de leurs privilèges ; et sous la dénomination de Communes , ils se rallièrent autour d'un trône qui leur avait accordé sa protection.

A l'ombre de cette liberté naissante , ils purent se

» Si m<> M> h de Sismokdi, Histoire des Français, V, 6a.

46 HISTOIRE DE i/lJtfl VERS! TÉ

livrer avec plus de sécurité aux arts et aux sciences ; le désir de s'instruire se propagea plus rapidement dans toutes les classes de la bourgeoisie ; et les premiers pas que les chartes de Louis-le-Gros firent faire à la liberté , furent aussi les premiers vers la civilisation.

Les progrès, il est vrai , furent lents ; la vie active de Louis , écoulée presque tout entière dans sa lutte contre ses puissants vassaux, entrava, par Je défaut d'appui, la marche des lumières; mais alors même l'esprit ne^ restait pas stationnaire, et le zèle pour les études se réveillait d'instants en instants , excité par la gloire et les honneurs dont la science comblait ses favoris. À cette époque, en effet, les nobles n'affectaient que du mépris pour elle; f élevés entre leur épée et leurs chevaux , ils ne savaient qu'opprimer et combattre. Leur grossière ignorance fut une des causes les plus efficaces du progrès des lumières ; les études se concentrèrent presque uniquement dans la théologie vers laquelle l'influence toujours croissante du clergé les dirigeait , et les plus hautes dignités de l'Église devinrent le partage de ceux qui se distinguèrent par leur savoir. Une semblable perspective était faite pour exciter l'émulation de tous les hommes d'une naissance obscure , et de fréquents exemples venaient sans cesse la soutenir : aussi vit -on alors se manifester pour les études une ardeur dont les siècles précédents n'avaient pas donné d'exemples *.

' Simowde de Sismondi , Histoire des Français, V, 67.

Tel était au commencement du douzième siècle Tétat moral de la France, et cette disposition générale des esprits ne tarda pas à produire des résultats. Les écoles de Paris, dont la réputation avait jusqu'alors été surpassée par celles qui s'étaient établies dans les autres grandes villes du royaume, reçurent, à partir de cette époque, un mouvement de progression qui ne devait plus qu'augmenter. Les guerres fréquentes de Louis- le-Gros , et ses nombreux succès contre les grands seigneurs de la France avaient relevé aux yeux des peuples la dignité royale avilie par la lâcheté des premiers Capétiens : son autorité s'était affermie , et on commençait à le regarder comme supérieur en droits et en puissance à tous les princes qui l'entouraient. Quelques symptômes de concentration de pouvoir s'étaient déjà propagés dans la nation, et bientôt l'habitude de rapporter tout au roi contribua principalement à la splendeur de sa capitale, qu'on commença dès lors à considérer comme la capitale de la France. C'est sur-tout à ce changement dans les idées, qui tendait à faire de Paris le point central de la monarchie, qu'est due la renommée de ses écoles , renommée que les talents de quelques hommes célèbres qui vinrent y enseigner dans le douzième siècle ne tardèrent pas à augmenter \

Le premier qui se présente à nos yeux est Guillaume de Champaux , élève de Manégold : il profes-

1 Dulaurf, Histoire de Paris, II, a*3.

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sait avec le plus grand éclat, lorsque parut un homme dont les talents et les malheurs ont rendu le nom universel, cetait Abailard ; né à Palais près Nantes en 1 079 , il était déjà célèbre dans la Bretagne, lorsqu'il vint à Paris pour suivre les leçons de Guillaume. Ses talents , son inconcevable mémoire, la force de sa logique , la supériorité de sa raison , n'en faisaient pas un élève ordinaire , et bientôt il devint le rival de son maître. Forcé de quitter une ville où Guillaume dominait , Melun, Corbeil furent les théâtres de sa gloire. L'étendue de ses connaissances, la hauteur de son génie commandaient l'admiration , et attachaient à ses pas des milliers d'écoliers qui , de toutes les parties de la France, accouraient pour entendre sa parole : leur afîluence était telle qu'aucune salle ne pouvait les contenir, et qu'il donnait presque toujours ses leçons en plein air. On assure même que leur nombre surpassa quelquefois dans Paris celui des habitants x .

Éclipsé par celui qu'il avait vu son auditeur, Guillaume de Champaux abandonna l'école du Cloître , où il avait jusqu'alors enseigné, pour se retirer dans l'abbaye de Saint -Victor ; mais bientôt il y reprit ses leçons, et une concurrence redoutable s'établit entre lui et Abailard , que sa retraite avait ramené à Paris, et qui enseignait sur le mont Sainte -Geneviève \ De nouveaux succès remportés par ce dernier contre son

1 Histoire Littéraire de la France, IX, 78.

a Pasquier, Recherches de la France, liv. VI, chap. 17.

ancien maître, dans la querelle sur les universaux, ramenèrent de nouveaux débats qui ne se terminèrent que par la nomination de Guillaume de Champaux à 1 evêché de Châlons en 1 1 1 3.

Désormais sans rivaux, Abailard était considéré comme le plus grand homme de son siècle , comme le maître par excellence : la gloire et la fortune le comblaient de leurs dons , lorsque l'amour vint renverser tout son bonheur. Epoux heureux d'Héloïse, une horrible mutilation le sépara à jamais de celle à qui il avait consacré sa vie: désespéré, il se fit religieux à Saint-Denis, et Héloïse prit le voile à Argenteuil en 1 1 17. Mais là ne se borna pas sa carrière. Arraché en quelque sorte de sa retraite par ses nombreux admirateurs , il continua d'enseigner, soit au Paraclet où il s'était d'abord retiré , soit à Paris même qu'il ne quitta qu'en 1 1 36 , par suite des traverses que lui suscitèrent les adversaires de sa doctrine et de son génie.

Après avoir étonné son siècle par l'immensité de ses connaissances, Abailard, le savant le plus universel , et le plus profond penseur qu'eût produit l'Europe, tourmenté par les intrigues de ses ennemis, accablé par la réputation de saint Bernard, déjà considéré comme un saint, et avec lequel il différait sur quelques points de doctrine, condamné par le concile de Sens, mourut en 1 ifo à l'abbaye de Cluni , où Pierre-le- Vénérable lui avait offert un asyle. Sa célébrité, ses travaux, son vaste savoir n'auraient pas sauvé son nom de l'oubli , parce que,

5o HISTOIRE DE L'UNI VKRSITÉ

dirigés par l'esprit de son siècle , ils sont demeurés sans résultats, et n'ont fait faire aucun progrès à Thumanité : mais son souvenir, protégé par la pitié qui s'attache toujours à une grande catastrophe, par l'intérêt qu'inspirent et la tendresse et la constance d'Héloïse , s'est conservé chez tous les êtres sensibles comme le type du véritable amour.

A ce maître fameux succédèrent, dans les diverses écoles du mont Sainte-Geneviève, de Saint-Victor et du Cloître , qu'on nommait par excellence Schola Parisiensis 1 : Albéric , élevé depuis à l'archevêché de Bourges ; Robert de Melun , ensuite évêque d'Héreford en Angleterre; Gilbert de la Porée ; Joscelin ; Adam du Petit Pont ; le cardinal Yves de Saint- Victor; et Gauthier de Mortagne, non moins distingué alors par ses connaissances en théologie qu'en littérature, et qui nous a laissé sur la vie d'Alexandre un poème dont on a retenu ce vers :

Dcci dit io Scyllam, cupiens vitare Charybdira \

La réputation de ces maîtres ne restait pas renfermée dans îes murs de la ville, elle s'étendait au contraire dans toute l'Europe chrétienne ; et pour la solution des questions les plus graves, on invoquait toujours leurs lumières. C'est à elles que Guillaume de Champaux et Joscelin durent d'être appelés en

« Gbahcolas, Histoire de l'Église, de la Fille et de t Université de Paris, I, 3/ 4 5.

a Pasqijier, Recherches de la France, liv. m, chap. 29.

SOUS LOUIS-LE-GRQS. 5l

1 1 07 par le pape Pascal II au concile de Troyes , où devait se décider la grande querelle entre le Saint- Siège et l'empereur Henri V au sujet des investitures x . Le respect qu'on portait à leurs décisions, les honneurs qui étaient toujours la récompense de leurs travaux., avaient acquis à leurs écoles une immense réputation : elles étaient devenues en quelque sorte la pépinière d'où sortaient tous les prélats ; et le seul Abailard pouvait compter parmi ses anciens auditeurs vingt cardinaux et plus de cinquante évéques. On leur envoyait des écoliers de tous les royaumes chrétiens, et dès l'année 11 47, les Danois avaient fondé sur la montagne Sainte-Geneviève une maison ou collège destiné à loger leurs compatriotes étudiants a . Aussi Paris, désigné alors par les savants sous le nom hébreu de Cariath Sepher, ville des lettres, s'enorgueillissait- il d'avoir possédé comme élèves les papes Célestin II , Adrien IV, Innocent III , l'anti-pape Pierre de Léon, et le célèbre archevêque de Gantorbéry, Thomas Becquet 3 . Enfin le titre de maître , acquis dans ses écoles , était devenu tellement honorable qu'il précédait toujours , même chez les hommes élevés en dignité , ceux qu'ils pouvaient avoir obtenus par la suite 4.

1 Bulleus, Historia U niversitatis , II, 18.

' Dulaure, Histoire de Paris , II, 79.

3 Histoire Littéraire delà France, IX, 75 Bulleus, Historia (/niversitatis, II, 775.

4 Histoire Littéraire de la France, IX, $3. — Biilleus, HistoriaU niversitatis, II , }6 7 .

La considération dont étaient entourés ceux qui se livraient à l'étude, était la conséquence de l'esprit religieux du siècle; l'enseignement consistait presque entièrement dans la science sacrée; les démêlés, les

querelles qui s'élevaient entre divers maîtres sur des points contestés, fixaient alors les regards de tous les peuples, parce qu'on faisait considérer la religion comme se trouvant intéressée à des disputes de mots que nous aurions aujourd'hui bien de la peine à comprendre, et qui roulaient souvent sur les distinctions les plus subtiles. Telle fut la cause de la célébrité des querelles entre saint Bernard et Àbailard , entre saint Bernard et Gilbert de la Porée. Celui-ci, après avoir long-temps enseigné à Paris, avait été nommé à l'évéché de Poitiers en i i4i , lorsqu'une distinction entre l'essence divine et la personne de Dieu excita contre lui le zèle de l'abbé de Clairvaux. Après une violente discussion , Gilbert succomba sous les efforts de son puissant adversaire, et vit sa doctrine condamnée au concile de Rbeims en i 1 4^ par le pape Eugène III.

Ces luttes , fréquemment renouvelées , faisaient briller le talent des docteurs; l'Église reconnaissante ne tardait pas à récompenser leur zèle pour ses maximes, et les offrait ainsi en exemple à la vénération des peuples.

A coté de la théologie, s'élevait une science qui en était en quelque sorte le complément indispensable pour pouvoir acquérir, dans les disputes religieuses, une supériorité qui puisse devenir utile : cette science,

C était la pliilosophie scolastique; et son union avec la théologie paraissait tellement nécessaire, que les maîtres les plus fameux les avaient simultanément enseignées r . Parmi eux, on remarquait Pierre Lombard, connu sous le nom de maître des sentences , qui fut élevé, en 1 1 59 , sur le siège de Paris, malgré la concurrence de Philippe de France , frère de Louisle-Jeune, qui s'empressa de lui abandonner les suffrages 2 . Il professait dans les écoles du Cloître, et ses leçons y attirèrent tant d'élèves, que, sur les plaintes des chanoines de Notre-Dame, on fut obligé ( 1 127) de les transporter sur le parvis 3 . Son livre des Sentences fut pendant long-temps classique dans les écoles , et sa réputation était telle , qu'il compta jusqu'à deux cent quarante-quatre commentateurs.

Ses opinions , cependant, ne restèrent pas sans contradicteurs. Pierre-le-Mangeur et Pierre- le-Chantre, qui le remplacèrent, combattirent, mais en vain, la méthode scolastique dont il s'était déclaré le champion. Leurs efforts pour bannir de la théologie les subtilités sophistiques qu'ils comparaient à des arêtes <le poisson, propres seulement à piquer et non à nourrir, furent inutiles; le mauvais goût du siècle l'emporta.

Pierre-le-Mangeur, devenu chancelier de Notre- Dame, composa pour l'école une histoire sacrée, qu'il

• Crévier, Histoire de l'Université, f, 221.

» Pasquier, Recherches de la France , liv. ix, chap. icu

4 Crkvier, Histoire de l'Université, I, 271.

54 HISTOIRE DE i/ UNIVERSITÉ

intitula Histoire scolastique. A sa mort, il fut enterré dans l'abbaye de Saint-Victor, et on nous a conservé l'inscription assez remarquable qui fut mise sur son tombeau :

Vivus docui , nec cesso docere Mortuus, ut dicat qui me videt incineratum :

Quod su m us , iate fuit; erimus quaodoque quod hic e*t «■.

A Pierre Lombard avait succédé , dans l'évêcbé de Paris, un homme qui devait encore son élévation à la réputation qu'il avait acquise comme professeur de philosophie et de théologie : c'était Maurice de Sully, par les soins duquel fut commencée, en 1 163, l'église de Notre-Dame.

La jeunesse, il est vrai, ne s'occupait que de ces deux sciences; l'étude des langues était négligée; on savait à peine le latin; et à cette époque, où les croisades aùraient dû nous donner quelque teinture du grec et des langues de l'Asie h Héloïse et Abailard sont presque les seuls qu'on peut citer comme en ayant eu connaissance. Les lettres cependant s'efforçaient de sortir de la barbarie où elles étaient plongées ; l'idiome national prenait une forme plus régulière; les nombreux élèves de l'école de Paris lui avaient fait faire quelques progrès; et dès lors nous commençâmes a avoir des chroniques écrites en français : aussi nous reste-t-il, de quelques écrivains de ce siècle, Hildeberd de Lavardin et

■ Crévier, Histoire de l'Université,!, 11 o.

Jean deSalisbury, des morceaux de littérature qui font pressentir la révolution qui plus tard s'opéra. Le style de ce dernier écrivain vaut mieux que ses maximes ; car dans un de ses ouvrages, le Policraticus , il enseigne ( livre III ), qu'il est non seulement permis de flatter un tyran , mais même qu'il est juste de le tuer ; et plus loin (livre IV), il soutient que les deux glaives appartiennent à l'Eglise, dont les rois ne sont que les délégués *.

Quant à la jurisprudence, comme son étude se bornait alors au droit canon, elle s'était confondue avec la théologie. Des rapports étroits lient en effet ces deux sciences , dont l'une renferme la doctrine de l'Église, tandis que l'autre contient sa discipline; mais à cette époque le droit canon se sépara de la théologie, et devint une science à part, qui eut ses écoles et ses professeurs. Un moine de Saint -Félix à Bologne, nommé Gratien , fut l'auteur de ce changement. Il avait réuni en un corps d'ouvrage tous les canons des conciles, les décrétâtes des papes, les décisions des Pères; il les avait distribués par ordre de matières, et avait donné à sa compilation le titre de Concorde des canons discordants *. Ce recueil , fait sur le modèle de celui que Yves de Chartres avait déjà publié, obtint le plus grand succès. Les papes accueillirent

' Crevier, Histoire de l'Université, I, a35.

' Duverjiet, Histoire de la Sorbonne, I, 16. — Pasquier, Recherches de la France. , liv. ch. il.

avec empressement un ouvrage qu'on pouvait regarder comme le code de l'Église; et, en I l5l , H reçut la sanction d'Eugène III , qui lut donna force de loi devant les tribunaux ecclésiastiques, et le prescrivit pour renseignement dans les écoles.

Bologne alors s'était déjà rendue célèbre par l'enseignement des Jnstitutes de Justinien , récemment découvertes au siège d'Amaifi : elle s'empressa d'adopter, pour le droit canonique, le décret de Gratien; de là il se répandit en France et par toute l'Europe. Girard, surnommé la Pucelle , qui le premier l'enseigna à Paris en 1160, s'y acquit une immense réputation , et fut plus tard , en 1 183 , promu à 1 evêché de Coventry en Angleterre; après lui, parurent Anselme, évêque de Meaux; Mathieu d'Angers, depuis cardinal , et Étienne de Paris.

L'étude du droit canonique fut pendant long-temps la seule suivie à Paris. La découverte des Pandectes , en donnant à l'Europe les notions du droit des gens iet du droit civil jusqu'alors méconnus, avait tourné J vers cette science les regards des savants : on se lij vrait avec ardeur à l'étude d'un droit qui relevait à I leurs propres yeux , en les plaçant tous sur une ligne égale, les hommes que la législation féodale avait dégradés. Déjà plusieurs villes s'étaient acquis, par les talents de leurs jurisconsultes, une réputation méritée, lorsque les papes craignirent pour la théologie une rivalité nouvelle. Alexandre III, sur les plaintes de saint Bernard , défendit aux moines d etu-

dier le droit et la médecine; et les conciles de Rheims, en 1 i3i , et de Tours, en j i63 1 , allant plus loin encore , frappèrent d'excommunication quiconque d'entre eux oserait les professer 2 . Dans un but politique, et afin peut-être de se soustraire à l'influence qu'exerçait le clergé , nos rois prononcèrent la même prohibition; et une ordonnance de Philippe-le-Bel défend aux clercs de siéger dans les tribunaux , et même d'exercer les fonctions de procureur ou d'avocat 3 . Après Alexandre, Honorius 111, redoutant que le droit civil ne portât atteinte à la splendeur de la plus célèbre école de théologie de la chrétienté, dé- \ fendit, par une bulle de l'an 1220, de l'enseigner à Paris 4 . Cette défense absurde, et préjudiciable aux ^ progrès de la raison, subsista pourtant jusqu'au dixseptième siècle, et il fallut l'autorité de Louis XIV pour établir une chaire de droit civil dans la faculté de droit de l'Université de Paris.

1 Histoire Littéraire de la France, VII, 1 52.

» Statuirous ut nulli omnino post votum religionis, et post factam in aliquo loco professionem , ad physicam legesve mundalias legendas pcrmittatur exire : si vero exierint, et ad claustrum suum, intra duorura mensium spatium non redierint, sicut excommunicati ab omnibus evitentur. Labbei, Acta Concil., x, 1419. — Simokde de Sismowdi, Histoire des Français , V, 447.

3 Ordonnances du Louvre, I, 3 16.

4 Et qui contra fecerint, non solum ad causarum patrocinium cxcludatur, verum etiam per episcopum excommunicationis vinculo innodelur. Décret., Honorii. — Pasquieb, Recherches de la France, liv. ix, ch. 35. — Dulaure, Histoire de Paris, IX, i3<}.

58 HISTOIRE DE l'u NI V ERSITÉ

I* médecine, qu'on nommait alors physique, fut plus tardive à s'établir parmi nous; déjà Montpellier et Salerne étaient connues dans le monde entier, que Paris n'avait pas encore d'école. Il possédait cependant des médecins célèbres; et les noms de Robert, d'Obizon, de Kigord, médecin et historien de Philippe-Auguste, nous sont parvenus; mais, à part quelques exceptions , les gens qui se mêlaient d'exercer l'art de guérir, par leur ignorance et leur avidité, avaient encouru les reproches dont on poursuivait leur profession long-temps encore après. Les poètes lançaient contre eux leurs traits satiriques, et Jehan de Mehung , dans son roman de la Rose , disait :

Advocats et physiciens

Sont tous liés de tels liens

Tels pour deniers sciences vendent,

Et tous à cette hard se pendent ,

Tant ont le gain et doux et sade

Qu'ils voudraient bien pour un malade ,

Qu'il y en eût plus de cinquante.

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