CHAPITRE XVI
Antoine de Lcscurc. — Le consul Fouilhousc. — Josserand et le conseil de ville. — Décadence de l’université. — Suspension de scs cours et de ses revenus. — Mort de Josserand. — Claude Frère 1 , Jehan le More, Hercule Baro, Blaysc la Boisse.
De retour à Valence le 25 mai 1582, Josscranii rendit compte de sa mission au conseil de ville , qui le remercia de scs peines , et renouvela le môme jour sa conduite pour trois ans avec six cents livres de gages , au lieu de cinq cents qu’il avait reçues jusqu’alors.
Il fut souvent question depuis cette époque de rappeler à Valence le fameux Roaldès, qui habitait Toulouse et témoignait le désir de quitter cette ville ; mais toutes les démarches que l’on fit dans ce but échouèrent, on ne sait pour quelle raison.
L’évôque et l’université furent plus heureux quelque temps après, dans les négociations qu’ils entreprirent pour associer à Josserand un jurisconsulte qui jouissait alors d’une grande réputation. Nous voulons parler d’Antoine de Lescure , ancien élève de Cujas, et avocat consistorial au parlement de Grenoble.
Le 20 juillet 1583, l’évêque réunit au palais épiscopal les membres du corps universitaire avec le premier consul de
la ville, et leur dit que, se trouvant quelques jours auparavant à Grenoble , les conseillers du parlement l’avaient entretenu des besoins de l’université de Valence, et surtout de la nécessité d’y appeler au plus tôt un docteur de réputation , ajoutant qu’ils verraient avec plaisir que l’on fit choix de M. de Lescure, « homme digne de la charge de liseur. » Le prélat leur lut ensuite quatre lettres de Roaldès, qui laissaient peu d’espoir d’obtenir son retour à Valence ; et il pria le consul d’en référer le jour même au conseil de ville, alin de connaître ses intentions relativement au choix d’un nouveau docteur , ajoutant que si le conseil ajournait encore la solution de cette affaire, il y pourvoirait lui-môme comme chancelier de l’université.
Le consul porta sur-le-champ celte déclaration au conseil municipal, qui, à son tour, députa cinq de ses membres auprès de l'évéque, pour l’assurer « que la ville était de bonne volonté de conduire un liseur à gages médiocres, lui remontrer les empêchements du procureur du pays sur l’exaction des deniers destinés à l’université, et le supplier en même temps de l’aider à obtenir la jouissance des octrois qu’il avait plu à la cour de lui accorder pour l’entretien des docteurs.
Les députés du conseil se rendirent donc à l’évêché et s’acquittèrent de leur mission; mais le prélat insista derechef en faveur de Lescure, et témoigna le désir que le premier consul partit sans délai pour Grenoble , afin de s’aboucher avec le célèbre avocat. Il écrivit dans le même sens au conseil de ville qui résolut , en effet, d’envoyer à Grenoble le consul Fouilhouse, muni de lettres , de mémoires et d’une ample procuration pour passer à Lescure un contrat de conduite.
Fouilhouse partit le 5 août de Valence; le 10, il écrivit de Grenoble que Lescure accepterait volontiers la première chaire de droit , mais qu’il exigeait mille cinq cents livres d'appointements , les frais de son voyage , et le prix du loyer d’une maison. Le député valentinois demandait en 'même temps si la ville l’autorisait à traiter à ces conditions. Les consuls lui répondirent « que la ville n’avait moyen d’accorder de si grands gages, et qu’il n’y avait lieu de passer outre au contrat. » Cependant, soit qu’il eût reçu des instructions secrètes de l’évêque de Valence , soit qu’il crût devoir interpréter plus favorablement les intentions du conseil de ville, Fouilhouse insista auprès de Lescure et lui ofirit jusqu’à douze cents livres d'honoraires; mais il ne réussit point à les lui faire agréer , et après un mois et demi d’inutiles efforts, il revint à Valence. C’était le 19 du mois de septembre. Informé de son retour , le conseil de ville se réunit pour entendre le rapport qu'il avait à lui faire. Lorsque Fouilhouse eut rendu compte de sa mission, le second consul prit la parole, et au grand étonnement de tout le conseil , il dit que Lescure se trouvait depuis deux jours à Valence , qu’il était logé à l’évêché, que les docteurs de l’université s’étaient rendus auprès de lui, et que , dans cette réunion on avait parlé longuement de la conduite de l’illustre avocat, lequel demandait toujours quinze cents livres d’honoraires, dont le payement lui serait garanti par quatre marchands de la ville , le loyer d’une maison , et tous les frais « du remuement de son ménage ; » mais que l’évêque, après l’avoir entretenu en particulier, avait mandé les consuls, que ceux-ci voyant que le prélat « trouvait fort agréable le sieur Lescure, » et sachant d’ailleurs « que messieurs de la cour l’avaient en bonne réputation et seraient
fort joyeux qu’il fût à Valence, » s’étaient concertés avec les docteurs Meyssonnier et du Poyct, et qu’ils avaient réitéré l’offre de douze cents livres d’appointements, déjà faite à Lcscure par Fouilhouse, de cinquante livres pour le loyer de sa maison, et de cinquante autres livres pour ses frais de voyage, le tout sous la garantie personnelle des consuls au nom de la communauté ; enfin , il ajouta que Lcscure avait accepté ces propositions, et qu’il ne restait plus qu’à nommer des commissaires, pour passer avec lui un contrat de conduite , si le conseil le jugeait à propos.
Heureux de cette conclusion, le conseil nomma, séance tenante , quatre de ses membres qui, le jour même, contractèrent avec Lcscure, au nom de la ville , et avec obligation de tous ses biens , pour trois ans , et aussitôt le docte jurisconsulte prit possession de la première chaire de droit.
A dater de cette époque jusqu’au mois de juillet de l’année 1585, son nom figure toujours dans les registres universitaires avant celui des autres docteurs, avant même celui de Josserand. Il paraît que celui-ci ne vit pas sans quelque amertume l’accueil empressé fait à son nouveau collègue. Peut-être trouva-t-il que la ville s’était montrée bien généreuse à l’égard de Lescure, en lui assurant douze cents livres de gages, tandis que lui-même en avait obtenu dix-huit cents ! Quoi qu’il en soit, le 4 décembre de l’année 1583, il suscita une querelle aux consuls , au sujet d'une somme de cent trente-trois livres qu’il prétendait lui être due pour les frais de son voyage à Paris, à l’époque où il était question de rappeler Cujas à Valence. Les consuls affirmaient l’avoir largement dédommagé de ses peines; Josserand insista , mais ne pouvant réussir à se faire payer,
il résolut de quitter la ville , et nolilia son prochain départ à l’évêque. Celui-ci manda aussitôt les consuls et le docteur du Poyet , avocat de la cité , pour se faire rendre compte des motifs de la querelle. Josserand fut appelé à son tour. Il plaida si bien sa cause , que l'évêque ayant reconnu la légitimité de sa demande, invita les consuls à le satisfaire sans retard, ajoutant « qu’on ne pouvait laisser aller un tel liseur , sans causer un véritable préjudice à l’université. » Les consuls acquiescèrent à cet avis , et Josserand reprit le cours de ses leçons.
Au reste, à cette époque, rien n’était plus difficile que la restauration des études universitaires. De graves événements appelaient ailleurs l’attention du public et celle des magistrats; la discorde était à l’ordre du jour dans la ville; des bruits de guerre agitaient la province, menacée d’autre part du double fléau de la peste et de la famine. Valence semblait être à la veille d’être envahie par toutes les calamités à la fois. Ces fatales prévisions ne se réalisèrent que trop, durant le cours des années 1584 et 1585, époque désastreuse, où l’animosité des factions , l'acharnement des partis occasionna dans notre ville et dans tout le Dauphiné les plus affreux désordres. L’université eut alors de nouveau beaucoup à souffrir. La plupart de scs élèves retournèrent au sein de leurs familles, et plusieurs régents furent contraints de suspendre leurs leçons. On lit , en effet, dans le procès-verbal d’une séance du conseil, en date du 1 6 octobre 1 585 : « M. de Lescure a fait réponse à la lettre que la ville lui avait écrite , et trouve bon de discontinuer scs lectures , attendu le temps de guerre , déchargeant cette ville de ses gages, pendant le temps qu’il ne lira et sera absent de Valence; pendant lequel temps, il prie la
ville de le décharger, et payer le louage de sa maison d'habitation, qui monte par année à vingt écus. »
Néanmoins, malgré ses embarras de tout genre, le conseil reconduisit encore, en 1586, Claude Froment et François Josserand. Mais ce dernier mourut bientôt , comme il résulte d’un acte du mois de mai 1587 , par lequel sa veuve obtint de la cour un décret de prise de corps contre les consuls qui lui devaient cinquante écus de gages.
Quinze jours après , un jeune docteur en droit de Grenoble, nommé Guyon, ayant demandé d’ôlrc pourv u d’une chaire en l’université de Valence , le conseil ajourna sa conduite jusqu’au mois de juillet suivant, «attendu qu’il n’y avait pas encore alors nombre soufiisant d’cscholiers à la dite université. » Quelques professeurs restaient encore, il est vrai, dans notre ville ; mais ils avaient oublié le chemin de leurs chaires. Barthélemy du Poyct s’occupait des affaires publiques, en qualité d’avocat consulaire, et Claude Froment, qui ne pouvait se résoudre à suspendre ses leçons, « et se contentait de forts petits gages , » ne réussit que deux ou trois fois à se procurer quelques auditeurs, durant tout le cours des années 1587 et 1588.
Mais non-seulement les troubles de l’époque avaient nui ii l’université , en retenant ses élèves au sein de leurs familles , ils avaient encore compromis son avenir et même son existence , en la dépouillant de tous ses revenus. On lit, en effet, dans les registres consulaires, que le 15 août 1591 , l’évèque ayant annoncé au conseil de ville le retour prochain de Lcscnrc à Valence , et l’ayant invité à rci: aller la conduite de ce savant professeur , « afin de restaurer et rétablir l’université, » le conseil, après en avoir délibéré, lui fit répondre « qu’on ne pouvait rien recevoir du don
qu'il avait plu au roi oclroycr sur le sel du pays, le tirage duquel avait entièrement cessé ; que la ville n’avait moyen de contenter aucun liseur ; qu’elle n’entendait de reprendre aulcunement la dite dernière conduite du dit sieur de Lescure, et que , s’il venait à Valence , la présente délibération lui serait intimée. »
Tel était donc l’état de détresse où se trouvait réduit le conseil de ville à l’époque dont nous parlons. Ce ne fut qu’au mois de janvier 1592, que cette situation déplorable parut devoir s’améliorer. Le 15 de ce mois, Claude Frère, docteur agrégé, fut pourvu d’une régence ; un mois après, Jehan le More, docteur en droit , originaire de Tence en Vêlai, écrivit à Barthélemy du Poyct, pour solliciter la môme faveur, et le conseil lui alloua, pour une armée seulement, soixante-six écus de gages; un peu plus tard. Hercule Baro, Blayse la Boissc, et Aymar Meyssonnicr , furent adjoints à Claude Frère et à Jehan le More. Celui-ci était un jurisconsulte distingué. Nous aurons souvent occasion de parler de lui dans la suite. Après la première année de son professorat , il s’offrit à enseigner encore pendant trois ans , « sans intermission, d’autant qu’il avait résolu de faire sa résidence avec sa femme et son ménage en ccstc ville ; » mais il demanda cinq cents livres de gages. Le conseil lui en offrit quatre cent cinquante, et « comme il ne voulait s’en contenter, » les autres professeurs intervinrent, et sur leurs instances réitérées, les consuls renouvelèrcntsa conduite à cinq cents livres, le l' r déccmbre 1593.